‹ Les plaisanteries de Nasr-Eddin HodjaChapitre 46 sur 99 · LVII. — Ce qui est louange pour l'un est blame pour l'autre · texte numérisé non relu

LVII. — Ce qui est louange pour l'un est blame pour l'autre

Un jour le Hodja mene une vache au marche, mais, il avait beau la promener de tous cotes, il ne la vendait pas. Quelqu'un passe aupres de lui et lui dit : — Pourquoi tiens-tu cette vache ainsi a la main sans la vendre? — Je la fais voir depuis ce matin et quelques louanges que j'en aie faites, je n'ai pu la vendre. Aussitot l'homme prend la vache de la main du Hodja et se met a la promener en criant :

— Voici une jeune femelle, une femelle enceinte de six mois ! Immediatementdeschalands s'approchent et l'achetent une bonne

somme. Le Hodjaprend le prix de sa bete et retourne chez lui, aussi trouble que s'il se fut enivre. Cependant des dames etaient venues voir une fille qu'il avait a marier.

Sa femme le lui dit et ajoute : — Tu as l'esprit peu ouvert, mon mari, tiens-toi a l'ecart. Quant a moi, je vais recevoir nos visiteuses, je leur ferai toutes les louanges que je pourrai de notre fille et peut-etre leur conviendra-t-il de la prendre. — Prends garde, ma femme, a ce que tu dis; maintenant j'ai appris un nouvel artifice, je vais y aller; observe la maniere dont je vais m'y prendre pour reussir aupres d'elles. A ces mots il rejoint les dames. — Que viens-tu faire ici? s'ecrient-elles, vat'en chercher la mere de la demoiselle. — La mere est si occupee a la faire travailler qu'elle ne fait guere attention aux qualites de sa fille ; dans notre famille nous sommes des hommes observateurs et distinguons les talents de chacun, aussi je suis pret a vous renseigner de tous points. — Detaille-nous un peu ses qualites, dirent les dames, que nous soyons fixees ? — Elle

est demoiselle, dit le Hodja, enceinte de six mois ; s'il n'en est pas ainsi ramenezla-moi. A ces mots les dames se regardent l'une l'autre et s'en vont. — Pourquoi parler de cette facon aux visiteuses? lui dit alors sa femme, tu leur as fait prendre la fuite. — Ne crains rien, repond celui-ci, elles auront beau parcourir toute la province, il ne leur sera pas possible de trouver une pareille fille, aussi reviendrontelles; personne n'aurait achete ma vache si je ne l'avais fait valoir de la meme fagon.

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