‹ Les Plaisirs D3e L'isle EnchanteeChapitre 51 sur 56 · DE L'I S LE · texte numérisé non relu

DE L'I S LE

ENCHANTE' E

Lvs on s'auânçoit vers le grand Rondeau qui representoit le Lac, sur 'lequel estoit autresfois basty le Palais d'Âlcine : plus on s'approchoit de la fin des divertîssemens de Tlsle Enchantée, comme s'il n'eust pas esté juste que tant de braues Cheualiers demeurassent plus long-temps dans vne oysiueté qui eust fait tort à leur gloire. On feignoit donc, suiuant toujours le premier dessein, que le Ciel ayant résolu de donner la liberté à ces Guerriers : Alcine en eut des pressentimens qui la remplirent de terreur et d'inquiétudes : Elle voulut apporter tous les remèdes possibles pour preuenir ce malheur, et fortifier

en toutes manières vn lieu qui pût renfermer tout son repos et sa joyc.

On fist paroistre sur ce Rondeau, dont l'estenduë et la forme sont extraordinaires, vn Rocher situé au milieu d'vne Isle couuerte de diuers animaux, comme s*ils eussent voulu en deffendre rentrée.

Deux autres Isles plus longues, mais d'vne moindre largeur, paroissoient aux deux costez de la première, et toutes trois aussi bien que les bords du Rondeau, estoient si fort esclairées, que ces lumières faisoient naistre vn nouueau jour dans Tobscunté de la nuit

Leurs Majestez estant arriuées, n'eurent pas plustost pris leur place, que Tvne des deux Isles , qui paroissoient aux costez de la première, fut toute couuerte de Violons fort bien vestus.

L'autre qui estoit opposée, le fut au mcsme temps de Trompettes et de Tymballiers, dont les habits n'estoient pas moins riches.

Mais ce qui surprit dauaniage, fut de voir sortir Alcine de derrière le Rocher, portée par vn Monstre-Marin d'vne grandeur prodigieuse.

Deux des Nymphes de sa suite, sous les noms de Celie et de Dircé, partirent au mesme temps à sa suite; et se mettant à ses costez sur de grande? Baleines, elles s'approchèrent du bori du Rondeau, et Alcine commença des Vers, ausquels ses Compagnes respondirent et qui furent à la louange de la Reyne Merc du Roy.

de l'Isle Enchantée. 1 2 1

ALCINE, CELIE, DIRCE'.

ALCINE

VOus à qui je fis part de ma félicité, Pleure:( auecque mqy dans cette extrémité,

CELIE

Quel est donc le sujet des soudaines alarmes Qui de vos yeux charmans font couler tant de larmes?

ALCINE

Si je pense en parler j ce n^est qu'en frémissant.

Dans les sombres horreurs d'vn songe menassant, Vn spectre m'auertit, d^vne voix esperduè^ Que pour moy des Enfers la force est suspendue : Qu^vn céleste pouuoir arreste leur secours, Kt que ce jour sera le dernier de mes jours.

Ce que versa de triste au poinct de ma naissance Des Astres ennemis, la maligne influence, Et tout ce que mon art m*a prédit de malheurs. En ce songe fut peint de si viues couleurs, *

Qu'à mes yeux éueilles[ sans cesse il représente Le pouuoir de Mélisse et l'heur de Bradamante,

J'auoispreueu ces maux, mais les charmans plaisirs Qui sembloient en ces lieux preuenir nos désirs ; Nos superbes Palais, nos jardins, nos campagnes. L'agréable entretien de nos chères compagnes; Nos jeux et nos chansons, les concerts des oy seaux Le parfun des Zephirs, le murmure des eaux.

De nos tendres amours les douces auantures,

M'auoient fait oublier ces funestes augures , Quand le songe cruel dont je me sens troubler, Auec tant de fureur les vint renouueller.

Chaque instant je croy voir mes forces terrassées, Mes gardes esgorge:^^ et mes prisons forcées ; le crois voir mille amans, par mon art tranforme:(, D'une égale fureur à ma perte anime:(, Quitter en mesme temps teurs troncs et leurs feuillages, Dans le juste dessein de vanger leurs outrages, Et je croy voir, enfin, mon aymable Roger, De mes fers méprise!^, prest à se desgager

CELIE

La crainte en vostre esprit s'est acquis trop d'empire, Vous regne^ seule icy, pour vous seule on soupire; Rien n'interrompt le cours de vos contentemens Que les accens plaintifs de vos tristes amans : Logistile, et ses gens chasse:^ de nos campagnes Tremblent encor de peur, cachet dans leurs montagnes; Et le nom de Mélisse, en ces lieux inconnu.

Par vos augures seuls jusqu^à nous est venu,

DIRCE».

Ah! ne nous flatons point, cefantosme effroyable M'a tenu cette nuit vn discours tout semblable.

ALCINE

Helas ! de nos malheurs, qui peut encor douter.

CELIE

J'y vois un grand remède, et facile à tenter; Vne Reine paroist, dont le secours propice Nous sçaura garentir des efforts de Mélisse : Par tout de cette Reyne on vante la bontés Et Von dit que son cœur, de qui la fermeté Des flots les plus mutins méprisa l'insolence. Contre les vœux des siens est toujours sans défense.

de risle Enchantée. i23

ALCINE

// est vray je la vois, en ce pressant danger A nous donner secours taschons de l'engager; Disons-îuy qu'en tous lieux la voix publique estale Les charmantes beauté:^ de son ame Royale; Disons que sa vertu^ plus haute que son rang, Sçait releuer Vesclat de son auguste sang^ Et que de nostre sexe elle a porté la gloire Si loin que Vauenir aura peine à le croire; Que du bon-heur public son grand cœur amoureux Fit toujours des périls vn mépris généreux; Que de ses propres maux, son ame à peine atteinte, Pour les maux de l'Estat garda toute sa crainte : Disons que ses bien-faits verses^ à pleines mains Luy gaignent le respect et l'amour des humains, Et qu'au moindre danger dont elle est menacée Toute la terre en deUil se montre intéressée : Disons qu'au plus haut point de l'absolu pouuoir. Sans faste et sans orgueil sa grandeur s'est fait voir; Qu'aux temps les plus fascheux» sa sagesse constante. Sans crainte a soustenu l'authorité penchante; Et dans le calme heureux, par ses trauaux acquis, Sans regret la remit dans les mains de son Fils. Disons par quels respects, par quelle complaisance De ce Fils glorieux, l'amour la récompense; Vantons les longs trauaux, vantons les justes Loix De ce Fils reconnu pour le plus grand des Rois; Et comment cette Mère heureusement féconde.

Ne donnant que deux fois a donné tant au monde.

Enfin, faisons parler nos soupirs et nos pleurs Pour la rendre sensible à nos viues douleurs; Et nous pourrons trouuer au fort de nostre peine Un refuge paisible aux pieds de cette Reyne,

DIRCE».

le sçais bien que son cœur, noblement généreux,

124 ï-^s Plaisirs

Ecoute auec plaisir la voix des malheureux :

Mais on ne voit jamais éclater sa puissance Qu'à repousser le tort qu*on fait à l'innocence; le sçais qu'elle peut tout, mais je n'ose penser Que jusqu'à nous deffendre on la vit s'abaisser.

De nos douces erreurs elle peut estre instruite. Et rien n'est plus contraire à sa rare conduite; Son ^ele si connu pour le culte des Dieux Doit rendre à sa vertu nos respects odieux, Et loin qu'à son abord son effroy diminué.

Malgré moy je le sens qui redouble à sa veuê.

ALCINE

Ah! ma propre frayeur suffit pour m* affliger! Loin d'aigrir mon ennuy, cherche à le soulager. Et tasche de fournir à mon ame oppressée Dequoy parer aux maux dont elle est menacée.

Redoublons cependant les Gardes du Palais, Et s'il n'est point pour nous d'agile désormais. Dans nostre desespoir cherchons nostre deffense, Et ne nous rendons pas au moins sans résistance,

Alcine, Mademoiselle du Parc. Celte. Mademoiselle de Brie. Dircé. Mademoiselle Molière.

LOrs qu'elles eurent acheué, et qu'Âlcine se fut retirée pour aller redoubler les Gardes du Palais, le concert des Violons se fit entendre; pendant que le Frontispice du Palais venant à s*ouurir auec vn merueilleux artifice, et des Tours à s'esleuer à veuë d*œil.

Quatre Geans dVne grandeur desmesurée,

de risie Enchantée. i25

it à paroisire auec quatre Nains; qui par l'oppositioQ (le leur petite taille, faisoient paroistre celle des Géants encore plus excessiue. Ces Colosses estoient commis à la garde du Palais, et ce fut par eux que commença la première Entrée du Ballet.

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