‹ Les Plaisirs D3e L'isle EnchanteeChapitre 54 sur 56 · FIN DV BALLET · texte numérisé non relu

FIN DV BALLET

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IL setnbloit que le Ciel, la Terre et l'Eau fussent tout en feu, et que la destruction du superbe Palais d'Alcine, comme la liberté des Cheualiers qu'elle y retenoit en prison, ne se pût accomplir que par des prodiges et des miracles : la hauteur et le nombre des fusées volantes, celles qui rouloient sur le riuage, et celles qui ressortoient de Teau après s'y estre enfoncées, faisoient vn spectacle si grand et si magnifique, que rien ne pouuoit mieux terminer les Enchantemens, qu'vn si beau Feu d'Artifice; lequel ayant enfin cessé après vn bruit et vne longueur extraordinaire, les coups de boêtes qui l'auoient commencé redoublèrent encore.

Alors toute la Cour se retirant, confessa qu'il ne se pouuoit rien voir de plus acheué que ces trois Pestes : Et c'est assez aduouer qu'il ne s'y pouuoit rien adjouster, que de dire que les trois I ou rnées ayant eu chacune ses partisans, comme chacun auoit eu ses beautez particuliers, on ne conuint pas du prix qu'elles deuoient emporter entr'elles; bien qu'on demeurast d'accord qu'elles pouuoient justement le disputer à toutes celles qu'on auoit veuës jusques alors, et les surpasser peut-estre.

Mais quoy que les Pestes comprises dans le sujet des Plaisirs de Tlsle Enchantée fussent terminées, tous les diuertissemens de Versailles ne Festoient pas; et la magnificence et la galanterie du Roy, en auoit encore reserué pour les autres jours, qui n'estoient pas moins agréables.

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Le Samedy dixiesme Sa Majesté voulut courre les testes; c'est vn exercice que peu de gens ignorent, et dont IVsagc est venu d'Allemagne, fort bien inuenté, pour faire voir l'adresse d'vn Caualier, tant à bien mener son cheual dans les passades de guerre, qu'à bien se seruir d'vne lance, d'vn dard, et d'vne espée. Si quelqu'vn ne les a point veu courre, il en trouuera icy la description, estant moins communes que la bague, et seulement icy depuis peu d'années^ et ceux qui en ont eu le plaisir, ne s*ennuyent pas pourtant d'vne narration si peu estenduë.

Les Cheualiers entrent Tvn après l'autre dans la Lice la lance à la main, et vn dart sous la cuisse droite ; et après que l'vn d'eux a couru et emporté vne Teste de gros carton peinte, et de la forme de celle d'vn Turc, il donne sa lance à vn Page, et faisant la demi-volte il reuient à toute bride à la seconde Teste, qui a la couleur et la forme d'vn Maure, l'emporte auec le dard qui luy jette en passant; puis reprenant vne jaueline, peu différente de la forme du dard, dans vi)e troisiesme passade, il la darde dans vn bouclier où est peinte vne teste de Méduse; et acheuant sa demi-volte il tire l'espée, dont il emporte en passant toujours à toute bride vne teste cleuée à vn demy pied de terre; puis faisant place à vn autre, celuy qui en ses courses en a emporté le plus, gagne le prix.

Toute la Cour s'estant placée sur vne balustrade de fer doré, qui regnoit autour de l'agréable maison de Versailles, et qui regarde le fossé.

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dans lequel on auoit dressé la Lice auec des Barrières.

Le Roy s'y rendit suîuy des mesmes Cheualiers qui auoient couru la bague : Les Ducs de S. Aignan et de Noaiiles y continûans leurs premières fonctions; Tvn de Mareschal de Camp, et Tautre de luge des Courses : Il s'en fit plusieurs fort belles et heureuses; mais Taddresse du Roy luy fit emporter hautement, en suitte du prix de la Course des Dames, encore celuy que donnoit la Reyne ; C'estoit vne rose de Dia* mans de grand prix, que le Roy, après Tauoir gagnée, redonna libéralement à courre aux autres Cheualiers, et que le Marquis de Coaslin disputa contre le Marquis de Soyecourt et la gagna.

Le Dimanche au leuer du Roy, quasi toute la conuersation tourna sur les belles Courses du jour précèdent, et donna lieu à vn grand deffy entre le Duc de S. Aignan, qui n*auoit point encore couru, et le Marquis de Soyecourt, qui fut remise au lendemain, pource que le Mareschal Duc de Grammont, qui parioit pour ce Marquis, estoit obligé de partir pour Paris, d'où il ne deuoit reuenir que le jour d'après.

Le Roy mena toute la Cour cette apresdinée à sa Mesnagerie, dont on admira les beautez particulières, et le nombre presque incroyable d'oyseaux de toutes sortes; parmy lesquels il y en a beauconp de fort rares. Il séroit inutile de parler de la collation qui suiuit ce diuertissement, puis que huit jours durant chaque repas

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pouuoit passer pour yn Festin des plus grands qu'on puisse faire.

Et le soir Sa Majesté fit représenter sur rvn de ces théâtres doubles de son Sallon, que son Esprit vniuersel a luy-mesme inuentez, la Comédie des Fascheux faite par le Sieur de Molière, raeslée d'entrées de Ballet, et fort ingénieuse.

Le bruit du deffy qui se deuoit courir le Lundy douziesme<, fit faire vne infinité de gageures d'assez grande valeur; quoy que celle des deux Cheualiers ne fut que de cent pistolles : Et comme le Duc par vne heureuse audace donnoit vne Teste à ce Marquis fort adroit, beaucoup tenoient pour ce dernier; qui s'estant rendu vn peu plus tard chez le Roy, y trouua vn cartel pour le presser, lequel pour n'estre qu'en prose, on n'a point mis en ce discours.

Le Duc de S. Aignan, auoit aussi fait voir à quelques-vns de ses amis, comme vn heureux présage de sa victoire, ces quatre Vers.

AVX DAMES.

B Elles vous dire^ en ce jour Si vos sentimens sont les nostres, Qu'estre vainqueur du grand Soyecourt C'est estre vainqueur de dix autres.

Faisant toujours allusion a son nom de Guidon le Sauuage, que Tauanture de l'Isle périlleuse rendit victorieux de dix Cheualiers.

Aussi-tost que le Roy eust disné, il conduisit les Reynes, Monsieur, Madame^ et toutes les Dames dans vn lieu où on deuoit tirer vne Lo> terie, afin que rien ne manquast à la galanterie de ces Festes ; c'estoit des pierreries, des ameublemens, de Targenterie et autres choses semblables : Et quoy que le sort ait accoustumé de décider de ces presens, il s'accorda sans doute auec le désir de S. M. quand il fît tomber le gros lot entre les mains de la Reyne; chacun sortant de ce lieu-là fort content, pour aller voir les Courses qui s'alloient commencer.

Enfin Guidon et Oliuier parurent sur les rangs à cinq heures du soir, fort proprement vestus et bien montez.

Le Roy auec toute la Cour les honora de sa présence; et Sa Majesté leust mesme les Articles des Courses, afin qu'il n*y eût aucune contestation entre-eux. Le succez en fut heureux au Duc de S. Aignan, qui gagna le deffy.

Le soir Sa Majesté fit jouer vne Comédie nommée Tartuffe, que le Sieur de Molliere auoit faite contre les Hypocrites; mais quoy qu'elle eut esté trouuée fort diuertissante, le Roy connut tant de conformité entre ceux qu'vne véritable deuotion met dans le chemin du Ciel, et ceux qu'vne vaine ostentation des bonnes œuvres n*empesche pas d'en commettre de mauuaises; que son extrême délicatesse pour les choses de la Religion, ne pût souffrir cette ressemblance du vice auec la vertu qui pouvoit estre prise Tune pour l'autre : Et quoy qu'on

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ne doutast point des bonnes intentions de TAutheur, il la defifendit pourtant en public , et se priua soy-mesme de ce plaisir, pour n'en pas laisser abuser à d'autres , moins capables d'en faire vn juste discernement.

Le Mardy treiziesme le Roy voulut encore courre les Testes, comme à vn jeu ordinaire que deuoit gagner celuy qui en feroit le plus : Sa Majesté eut encore celuy de la Course des Dames, le Duc de S. Aignan celuy du jeu ; et ayant eu l'honneur d'entrer pour le second à la dispute auec Sa Majesté : L'adresse incomparable du Roy lui fit encore auoir ce prix, et ce ne fut pas sans vn estonnement, duquel on ne pouuoit se deffendre, qu'on en vit gagner quatre à Sa Majesté en deux fois qu'elle auoit couru les testes.

On joua le mesme soir la Comédie du Mariage Forcé, encore de la façon du mesme Sieur de MoUiere, meslée d'entrées de Balet, et de Récits : Puis le Roy prit le chemin de Fontainebleau le Mercredy quatorziesme; toute la Cour se trouuant si satisfaite de ce qu'elle auoit veu, que chacun crut qu'on ne pouuoit se passer de le mettre par escrit, pour en donner la connoissance à ceux qui n'auoient pu voir des Festes si diuersifiées et si agréables; où l'on a pu admirer tout à la fois le projet auec le succez, la libéralité auec la politesse, le grand nombre auec Tordre, et la satisfaction de tous. Où les soins infatigables de Monsieur de Colbert s'employèrent en tous ces diuertissemens, malgré ses importantes affaires; où le Duc de S. Aignan, joi^

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gnit Faction à l'invention du dessin; où les beaux vers du Président de Perigny à la louange des Reynes, furent si justement pensez, si agréablement tournez, et recitez auec tant d*Art; où ceux que Monsieur de Bensserade fît pour les Cheualiers, eurent vne approbation generalle; où la vigilance exacte de Monsieur Bontemps, et Tapplication de Monsieur de Launay, ne laissèrent manquer d'aucune des choses nécessaires: Enfin, où chacun a marqué si aduantageusement son dessein de plaire au Roy; dans le temps où Sa Majesté ne pensoit eile-mesme qu*à plaire; et où ce qu'on a veu ne sçauroit jamais se perdre dans la mémoire des Spectateurs, quand on n'auroit pas pris soin de conseruer par cet escrit le souuenir de toutes ces merueilles.

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