ACTE TROISIÈME
avez pris des mesures exactes. Donc, pour moi, ce n'est pas la chaussure qui me fait mal, c est le pied.
LE BOTTIER. — Mais, Monsieur, c'est tout le pied.
EMMANUEL. — Non, le pied, il disparaît, le pied. Je me chausse pour le cacher ; c'est donc la chaussure qui est tout. Or, mathématiquement, elle ne peut pas me faire mal ; donc, je ne réclame rien, mais... j'ai des élancements !
LE BOTTIER. — C'est que. Monsieur, vos élancements ne vont pas disparaître avec la main.
EMMANUEL. — Ils ne disparaîtraient même qu'avec le pied... Seulement, j'ai l'esprit scientifique : quelle aide dans la vie ! Donc...
LE BOTTIER. — Monsieur, il n'y a pas de donc !... Vous avez devant vous un jeune bottier, épris de son métier, attaché à ses clients, et qui souffre quand ils souffrent. Je vous prie instamment d enlever ces chaussures...
EMMANUEL. — Oh ! Attendez ! Ne me touchez pas quand je suis en pleme crise !
LE BOTTIER. — Ainsi, c'est intolérable ?
EMMANUEL. — Non, c'est fini... ça finit toujours pour recommencer... Mais comme je sais que les mesures...
LE BOTTIER. — Ah ! Monsieur, peu importent les mesures 1 Vous me feriez fâcher avec les mesures ! Vous êtes torturé : laissons les mesures.
EMMANUEL. - Alors ?
LE BOTTIER. — Il n'y a qu'à faire plus grand! Déchaussez-vous, je vous en supplie !
EMMANUEL. — Et vous allez ?...
LE BOTTIER. — En mettre d'autres en train, carrément ! Je ne suis pas un homme tatillon.
EMMANUEL. — Si c'est ainsi, je vous suis très reconnaissant...
LE BOTTIER. — Monsieur, c'est moi qui m'excuse. Les bottines que je livre ne doivent pas faire souffrir. Je vous enverrai des chaussures parfaites dans une huitaine, ici ou...
EMMANUEL. - Ici.
LE BOTTIER. — Au nom de ?
EMMANUEL. — Monsieur Emmanuel Denis.
LE BOTTIER. — Ah ! ce n'est pas à votre nom ?
EMMANUEL. — C'est mon nom.
LE BOTTIER. — Vous êtes, de la famille ?...
EMMANUEL. — Oui.
LE BOTTIER. — Un... cousin ?
EMMANUEL. — Un ami.
LE BOTTIER. — Ah !... Vous n'êtes pas ?...
EMMANUEL. — Je suis un ami de la famille. J'ai le même nom et le même pied.
LE BOTTIER. — Monsieur, je suis doublement heureux de vous connaître. Si les clients étaient tous aussi raisonnables, le commerce serait aisé Des bottines ne vont pas : on s'explique et on les refait. Je vous salue 1
EMMANUEL. — Et moi je vous remercie (Le Bottier sort.)