American Naturalist., décembre 1873, p
DROSERA FILIFORMIS. 325
capture une quantité extraordinaire d’insectes grands et petits, et méme de grosses mouches du genre Asilus, des phalénes et des papillons. Le docteur Hooker a bien voulu m’envoyer le plant que j'ai examiné; les feuilles ont de six à douze pouces de longueur (de 15,234 centim. à 30,468 centim.), et ressemblent à un fil; la surface supérieure est convexe, la surface inférieure plate et légèrement ondulée. Toute la surface convexe jusqu'aux racines, car ces feuilles ne sont pas supportées par une tige distincte, est recouverte de tentacules courts terminés par une glande; les tentacules marginaux sont plus longs que les autres et quelque peu réfléchis. Des morceaux de viande placés sur les glandes de quelques tentacules provoquèrent chez eux une légère inflexion au bout de vingt minutes; il est bon d'ajouter que la plante n’était pas très-vigoureuse. Au bout de six heures, les tentacules avaient décrit un angle de 90°, et, au bout de vingt-quatre heures, ils avaient atteint le centre; les tentacules adjacents commencèrent alors à s’infléchir. Enfin, les glandes réunies sur le morceau de viande déversèrent sur lui une grosse goutte de sécrétion extrêmement visqueuse et légèrement acide. Plusieurs autres glandes furent touchées avec un peu de salive; les tentacules s’infléchirent en moins d’une heure, et se redressèrent au bout de dix-huit heures. Je plaçai des parcelles de verre, de liége, de charbon, de fil, de feuilles d’or sur de nombreuses glandes appartenant à deux feuilles; au bout d’une heure environ, quatre tentacules s'infléchirent et quatre autres au bout d’un nouveau laps de temps de deux heures trente minutes. Je ne parvins jamais à provoquer un mouvement en chatouillant longtemps les glandes avec une aiguille; Mme Treat a bien voulu répéter souvent cette même expérience, mais sans obtenir non plus aucun résultat. Je plaçai des petites mouches sur plusieurs feuilles auprès de leur extrémité; mais ie limbe, dans une occasion seulement, se recourba légèrement, immédiatement audessous de l'endroit où reposait l’insecte. Ceci indique peut-être que le limbe des feuilles appartenant à des plantes vigoureuses se recourberait sur les insectes capturés, ce qui arrive d’après le D' Canby; toutefois, ce mouvement ne doit pas être bien prononcé, car Mme Treat ne l’a jamais observé.
Drosera binata ou dichotoma. — Je dois à Vobligeance de lady Dorothy Nevill un magnifique exemplaire de cette espéce australienne presque gigantesque; elle diffère par bien des points intéressants des espèces que nous avons décrites jusqu’à présent. Dans ce spécimen, les tiges des feuilles ressemblent à un jonc et ont vingt pouces (50,78 centim.) de longueur. Le limbe de la feuille se bifurque à sa
326 DROSERA BINATA.
jonction avec la tige, puis ensuite il se bifurque encore deux ou trois fois, et se recourbe de la facon la plus irréguliére. La feuille est étroite, n’ayant que 3/20° de pouce (0,38 de centim.) de largeur. Le limbe d’une de ces feuilles avait sept pouces et demi de longueur (19,542 centim.), de sorte que la feuille entière, y compris la tige, atteignait une longueur de plus de 27 pouces (68,55 centim.). Les deux surfaces sont légèrement déprimées, la surface supérieure est recouverte de tentacules disposés en rangées alternes; les tentacules du milieu sont courts et rapprochés les uns des autres; les tentacules marginaux sont plus longs et ils atteignent même une longueur égale à deux ou trois fois la largeur de la feuille. Les glandes des tentacules extérieurs sont d’un rouge beaucoup plus foncé que celles des tentacules centraux. Tous les pédicelles sont verts. Le sommet de la feuille s’amincit et porte de trés-longs tentacules. M. Copland m’apprend que les feuilles d’un plant qu'il a conservé pendant quelques années étaient, avant de se faner, ordinairement recouvertes d'insectes capturés.
Ces feuilles ne diffèrent par aucun point essentiel, quant à la conformation ou à la fonction, de celles des espèces précédemment décrites. Des morceaux de viande ou un peu de salive placés sur les glandes des tentacules extérieurs ont provoqué un mouvement bien marqué au bout de trois minutes, et des parcelles de verre ont agi au bout de quatre minutes. Les tentacules portant ces dernières parcelles se sont redressés au bout de vingt-deux heures. Je plongeai un morceau d’une feuille dans quelques gouttes d’une solution contenant une partie de carbonate d’ammoniaque pour 437 parties d’eau ; au bout de cing minutes, toutes les glandes étaient devenues noires, et tous les tentacules s’étaient infléchis. Un morceau de viande crue placé sur plusieurs glandes de la rangée centrale fut parfaitement embrassé au bout de deux heures dix minutes par les tentacules marginaux appartenant aux deux côtés de la ‘feuille. Des morceaux de viande rôtie et des petites mouches n’agirent pas aussi rapidement; l’albumine et la fibrine agirent encore plus lentement. Un des morceaux de viande provoqua de si nombreuses sécrétions (sécrétions toujours acides), que la liqueur visqueuse coula jusqu’à une certaine distance le long du sillon central de la feuille, en provoquant l’inflexion des tentacules de chaque côté de ce sillon jusqu’au point où elle s’était arrêtée. Des parcelles de verre placées sur les glandes de la rangée centrale de tentacules ne lesstimula pas assez pour qu’elles puissent transmettre une impulsion motrice aux tentacules extérieurs. Dans aucun cas, lelimbe de la feuille ni même le sommet aminci ne s’est infléchi.
A la surface supérieure et à la surface inférieure du limbe, on
DROSERA BINATA. 327
remarque de nombreuses petites glandes presque sessiles composées de 4a 8 ou 12 cellules. A la surface inférieure, ces glandes sont pourpre pale et verdatres à la surface supérieure. On remarque des organes presque semblables sur la tige, mais ils sont plus petits et souvent ridés. Les petites glandes placées sur le limbe de la feuille peuvent absorber rapidement; ainsi, j’ai plongé un morceau de feuille dans une solution contenant une partie de carbonate d’ammoniaque pour 218 parties d’eau (4 grain pour 2 onces d’eau), et, au bout de cing minutes, ces glandes étaient devenues presque noires, et le contenu de leurs cellules était agrégé. Autant que j'ai pu l’observer, elles ne sécrètent pas spontanément; toutefois, deux ou trois heures après avoir frotté une feuille avec un morceau de viande crue, humectée avec de la salive, ces glandes m’ont paru sécréter abondamment: divers autres faits m'ont confirmé plus tard dans cette conclusion. Ces glandes sont donc, comme nous le verrons bientôt, homologues avec les glandes sessiles qui se trouvent sur les feuilles de la Dionée et du Drosophyllum. Dans ce dernier genre, ces glandes sont associées, comme dans le cas actuel, à des glandes qui sécrétent sponlanément, c’est-à-dire sans avoir besoin d’être excitées.
Le Drosera binata présente une autre singularité plus remarquable encore, c’est-à-dire la présence de quelques tentacules sur le dessous des feuilles auprès du bord. Ces tentacules ont une conformation parfaite; des vaisseaux spiraux pénètrent dans leur pédicelle, et leurs glandes sont environnées par des gouttes de sécrétions visqueuses; enfin, elles jouissent de la propriété d’absorber certaines substances. On peut démontrer ce dernier fait en plongeant une feuille dans une petite quantité d’une solution contenant une partie de carbonate d’ammoniaque pour 437 parties d’eau; en effet, les glandes, noircissent immédiatement et le proloplasma s’agrége. Ces tentacules, situés au-dessous de la feuille, sont courts; ils sont loin, en effet, d’égaler en longueur les tentacules marginaux situés à la partie supérieure de la feuille ; quelques-uns sont même si courts qu’ils se confondent presque avec les petites glandes sessiles. La présence, le nombre et la grandeur de ces tentacules varient selon les feuilles, et ils sont disposés assez irrégulièrement. J'en ai compté jusqu'à vingt-un sur un des côtés de la surface inférieure d’une feuille,
Ces tentacules dorsaux diffèrent par un point important de ceux silués à la partie supérieure de la feuille, c’est-à-dire qu’ils ne possèdent aucune faculté de mouvement de quelque façon qu’on les puisse exciter. Ainsi, j'ai plongé, à différentes reprises, des morceaux provenant de quatre feuilles dans des solutions de carbonate d’ammo-
328 DROSERA BINATA.
niaque (4 partie pour 437 parties ou pour 218 parties d’eau); tous les tentacules situés a la surface supérieure de la feuille s’infléchirent bientôt fortement, tandis que les tentacules dorsaux ne bougèrent pas, bien que les feuilles eussent séjourné pendant plusieurs heures dans la solution, et que la cou'eur noire des glandes ait prouvé qu'ils avaient évidemment absorbé une certaine quantité de sel. Il faut choisir pour ces expériences des feuilles assez jeunes, car les tentacules dorsaux, quand ils deviennent vieux, et qu’ils commencent à se faner, s’inclinent souvent spontanément vers le milieu de la feuille. La faculté du mouvement possédée par ces tentacules ne les aurait pas rendus plus utiles à la plante; ils ne sont pas, en effet, assez longs pour se replier autour du bord de la feuille, de façon à atteindre un insecte capturé par la partie supérieure. Il eût été inutile aussi que ces tentacules pussent se mouvoir vers le milieu de la surface dorsale, car il ne se trouve là aucune glande visqueuse qui puisse capturer les insectes. Bien que ces tentacules n’aient pas la faculté du mouvement, ils rendent probablement quelques services à la feuille en absorbant les matières animales de quelque petit insecte qu’ils ont pu capturer, et en absorbant aussi l’ammoniaque qui se trouve dans l’eau de pluie. Mais le fait même qu’ils n’existent pas toujours, que leur grandeur varie beaucoup, que leur position est irrégulière, indique qu'ils ne rendent pas beaucoup de services à la plante et qu'ils tendent à disparaître. Nous verrons dans un chapitre subséquent que le Drosophyllum, avec ses feuilles allongées, représente probablement la condition d'un des ancêtres primitifs du genre Drosera; or, aucun des tentacules du Drosophyllum, pas plus ceux situés à la surface supérieure des feuilles que ceux situés à la surface inférieure, ne sont capables de bouger quand on les excite, bien qu’ils capturent de nombreux insectes qui servent à l'alimentation de la feuille. Il semble donc que le Drosera binata a conservé des restes de certains caractères primitifs, c’est-à-dire quelques tentacules immobiles situés à la partie inférieure des feuilles et des glandes sessiles assez bien développées, caractères qu’ont perdu toutes ou presque toutes les autres espèces de ce genre.
1. M. Édouard Morren a étudié le Drosera binata Labill. de la Nouvelle- Hollande (voyez J.-E. Planchon, sur la famille des Droseracées; Ann. Sciences naturelles, 1848, p. 206.) qu'il a cultivé en serre. La feuille, ditil, offre quatre divisions longues et étroites, légèrement creusées en gouttière et hérissées de tentacules de longueur variée: les marginaux ont jusqu’à cinq millimètres de long et sont couverts de grands stomates dont l’ostiole a souvent (),02 de millim. de longueur. Ces tentacules agissent comme ceux des Drosera européens et M. Morren a vérifié tous les phénomènes
Conclusions. — D'après ce que nous avons vu on peut a peine douter que presque toutes, ou probablement toutes les espèces de Drosera, sont adaptées de façon à capturer les insectes en se servant des mêmes moyens ou à peu près. Outre les deux espèces australiennes que nous venons de décrire, on dit’ qu’il existe en Australie deux autres espèces, le Drosera pallida et le Drosera sulfurea « qui referment leurs feuilles sur les insectes avec une grande rapidité ; on observe le même phénomène chez une espèce indienne, le Drosera lunata, et chez plusieurs espèces du cap de Bonne-Espérance, surtout chez le Drosera trinervis», Une autre espèce australienne, le Drosera heterophylla dont Lindley a fait un genre distinct, le Sondera, est remarquable à cause de la forme particulière de ses feuilles; mais je ne peux rien dire sur la faculté qu’elle possède de capturer les insectes, car je n’en ai vu que des spécimens desséchés. Les feuilles forment des” petites coupes aplaties et la tige s’attache non pas à une des extrémités de la feuille, mais au centre. La surface intérieure et le bord des coupes sont garnis de tentacules qui comprennent des faisceaux fibro-vasculaires un peu différents de ceux que j'ai observés dans toutes les autres espèces; en effet, quelques-uns des vaisseaux sont barrés et ponctués au lieu d’être spiraux, les glandes sécrètent abondamment à en juger par la quantité de sécrétion desséchée qui adhérait encore aux feuilles que j’ai examinées.
de capture observés par M. Ch. Darwin sur des insectes ou des substances azotées et l’indifférence de ces mêmes tentacules pour des substances telles que du papier, de la moelle de sureau, la cire, la bougie, etc. L’inflexion des tentacules s’opère plus rapidement que dans le D. rotundifolia et le lobe même de la feuille se courbe en arc de cercle. Un morceau d’albumine enlacé devient transparent au bout de huit à dix heures et ne se putréfie pas. L'auteur réserve la question de l’absorption et de la nutrition sur lesquelles il se propose d’instituer de nouvelles expériences. (Voyez pour plus de détails le Bulletin de l’Acadèmie de Belgique, 2° série, t. XL, novembre 1875.) Cu. M.