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LE FEU

Je crois qu'on peut poser la loi suivante : plus un individu monte les degrés de l'échelle des êtres, plus son intelligence, son attrait, sa puissance, le portent à s'occuper du feu. Les animaux ne s'en occupent pas.

(( Le chien, dit de Maistre, le singe, l'éléphant demi-raisonnant, s'approcheront du feu et se chaufferont comme nous avec plaisir ; mais jamais vous ne leur apprendrez à pousser un tison sur la braise, car le feu ne leur appartient point ; autrement le domaine de l'homme serait détruit. »

En général, quand de Maistre aborde un objet, il le transperce. Il n'enveloppe pas, il perce ; tel est son caractère propre.

Beaucoup plus occupé de l'utile que du Beau, de Maistre a dû, en face du feu, considérer surtout l'usage, non l'éclat, et il a remarqué que l'usage du feu, sa disposition, son édification est réservée à l'homme. L'amour du feu est un des caractères de notre race. Mais de Maistre ne s'est pas demandé pourquoi.

L'animal peut en effet, non se procurer le feu, mais jouir du feu qu'on lui présente.

Seulement sa jouissance s'arrêtera à la sensation : il jouira du feu, comme il jouirait de

la viande. Mais l'homme, en face du feu, mêle toujours un peu d'admiration et un peu d'amour à son plaisir physique. Son œil aime le feu. Le feu d'artifice aura toujours le privilège d'attirer la foule; la foule courra toujours au feu, ou pour le combattre, ou pour l'arrêter, ou pour le regarder ; jamais elle ne lui sera indifférente. Le feu d'artifice lui donne le plaisir du feu, considéré seulement dans l'ordre du Luxe, dans l'ordre du Beau, et prodigué pour elle sans nécessité.

Quand le crime intervient, le goût du feu ne cesse pas ; il ne fait que se dépraver. L'adoration du feu est la plus vraisemblable des formes de l'idolâtrie. Quand le crime intervient, le feu d'artifice devient l'incendie de Rome : voyez Néron. Une bête féroce dévore l'homme : sa cruauté demeure dans le domaine de l'Utile. Mais l'homme, qui a droit au feu et droit à la Beauté, quand il devient féroce, a le privilège de pouvoir transporter le crime loin du terrain de l'Utile ; il a le privilège de commettre le crime, sans profit matériel, pour jouir du Beau. Néron, brûlant Rome, pour regarder le feu, atteste glorieusement et horriblement la noblesse et la déchéance de l'homme. Le tigre jouit de la proie qu'il dévore, mais il faut que ses dents la touchent. Il ne jouit pas de la proie brûlée.

La présence inopinée du feu cause un mouvement de joie à l'âme humaine : l'enfant qui voit l'étincelle sortir des cailloux choqués, sent quelque chose s'éveiller en lui ; un

LE PEU r>3g

frémissement il*- plaisir accompagne ce réveil. H sent, sans le savoir, que cette surprise du feu symbolise une autre surprise. Il aime déjà l'Imprévu. Car Celui que le feu symbolise fait tout inopinément. La brise et la fouille surprennent, même quand elles sont prédites. Dieu étonne toujours, quand il arrive, même s'il s'est fait annoncer.

La foule attend longtemps le feu d'artifice, et la première fusée lui fait pousser un cri de surprise. Jamais le feu ne dit d'avance tous ses secrets.

L'amour du feu est mêlé chez l'homme, de crainte : l'explosion du feu lui inspire une terreur secrète, même s'il n'y a pas de danger. Plus il aime la chaleur dont il est le maître, plus il a horreur de la chaleur qui l'envahit malgré lui. Il sent qu'il dépend du feu, soit pour être vivifié, soit pour être dévoré. La flamme tient dans ses replis la vie et la mort de la création. La lumière et la chaleur deviennent encore plus nécessaires ou plus terribles, quand elles prennent le nom d'électricité. Nous sentons que la foudre symbolise directement la Toute-Puissance ; et il me semble que ce mot magique, qui frappe toujours l'humanité, s'applique au moins autant aux éclats spontanés de la miséricorde et de la joie qu'à ceux de la justice.

Saint Paul, sur le chemin de Damas, a été foudroyé par la paix.

Les mouvements du feu, insaisissables,

'i'jo LES PLATEAUX DE LA BALANCE

subtiles et souverains, ont une liberté ardente, qui, vue d'en bas, ressemble au caprice, et, vue d'en haut, ressemble à l'inspiration.

L'attrait qu'exerce sur nous la pierre précieuse est une des formes de l'amour de l'homme pour le feu.

Le feu est la condition de la vie, et l'objet de l'aumône. Il se donne sans se diminuer, symbolisant par là la nature du don qui enrichit quelqu'un sans appauvrir personne.

Les végétaux et les animaux s'envoient mutuellement le feu qu'ils respirent. Car le feu est le souffle. Les animaux aspirent l'oxygène et expirent le carbone ; les végétaux aspirent le carbone et expirent l'oxygène. L'oxygène, quand il entre dans les poumons de l'animal, renouvelle sa vie et purifie son sang, parce qu'il le brûle. Entre les arbres et nous, l'échange se fait nuit et jour. La terre a des volcans souterrains, la mer a des volcans sous-marins. Tout ce qui a vie brûle.

La création est une œuvre de charité, dont tous les membres se font incessamment l'aumône du feu.

Le feu purifie, le feu illumine, le feu unit. Il recompose après avoir décomposé.

Par là il symbolise très mystérieusement les trois formes de la vie mystique : la vie qui purifie, celle qui illumine, celle qui perfectionne et consomme.

Il est fort intéressant d'étudier l'action

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