‹ Les Plourants de Saint MichelChapitre 1 sur 8 · Les Plourants de Saint Michel · texte numérisé non relu

Les Plourants de Saint Michel

U vingt-quatre ans ! Une mort atroce : Roger Eng fut brûlé vif en tranchée de première ligne ; il expira le 6 décembre 1916, à Vhôpital de Bar-le-Duc, après quinze jours de cruelles souffrances, endurées co ura g e usemen t.

Vie courte, mais vie pleine de labeur, de lutte et d'enthousiasme.

C'est à Vire qxC.il naquit, le 5 novembre 1892 . Il fit ses études au collège municipal et plus tard, suivit les cours de la Vacuité de Caen où il préparait sa licence en lettres. Il devint maître répétiteur aux collèges de Fiers (Orne), et de Dieppe.

Poète, il s'adonne aux jouissances de Part ; socialiste , il se livre aux rudes combats de la vie politique. Ainsi, pendant son séjour à Caen, il prend part à Vaction du groupe des Etudiants socialistes, et au début de Vannée 1914, il fonde, à Vire, avec l'aide de quelques professeurs du Collège et de VEcole Primaire Supérieure, un groupe socialiste.

Quelques jours avant la mobilisation, il provoque une réunion de protestation contre la guerre où, devant une assemblée qui Vinjurie et le menace, il dit avec courage son mépris du militarisme. Le lendemain, cependant, il s'engage dans l'armée. Et il va connaître toutes les souffrances de la guerre et son horreur...

Parti comme volontaire, il vécut la retraite, chut sur la route, exténué par la fatigue des marches forcées, torturé par la faim et la soif. Le 4 septembre, z7 fut blessé à la cheville par un éclat d’obus, aw pont de Verneuil, près de Montmirail, et tomba peu de temps après, avec quelques camarades, au# mains des Allemands.

Par Reims, Soissons, Rethel, Charleroi et Thy-le-Château, le voici prisonnier de guerre à Alten-Grabow, province de Magdebourg (Saxe).

La monotonie du camp ne convenait guère à son besoin de vie active. Il le satisfit cependant en créant des cours : cours de littérature, cours d 1 histoire de l'art, cours pour les illettrés. Cela ne l'empêchait nullement de guetter le moment propice pour mettre fin à sa détention, et le 13 juillet 1915, il s’évada par Constance, Lausanne, Lyon, après dix mois de captivité.

Versé dans un service sanitaire, mais bientôt lassé de l’inaction, il obtint de retourner au feu, prit part aux combats de Souciiez, Neuville-Saint-Waast, et gagna sa croix de guerre au fort de Vaux, sous Verdun.

Entre temps, il était nommé caporal, puis sergent, et envoyé à Saint-Cyr comme élève officier.

A son retour aux tranchées, l'horrible, mort l’attend..., fauchant avec l’homme, l’œuvre encore inexprimée.

Oui l'œuvre, car deux livres Vattestent, qui ne sont que des promesses.

Au cœur de l'action s'enfantait son rêve et il le fixait en la forme pure d'un poème. Nous avons ainsi les Amies Oubliées 0), premières vibrations d'une lyre qui s'accorde. Toute l’âme de ce grand enfant rieur, sensuel, imprègne ces vers. Avec quelle fervente passion il

(1) Louis Jouan, éditeur (Caen, 1913).

évoqué la silhouette fuyante des Amies Oubliées^ avec quel profond amour il cisèle le profil de l'Amie,

Mais dans son cœur généreux, de plus larges horizons s’ouvrent :

De mes rêves épars, j’ai fait l’immense Rêve,

De mes amours éteints, j’ai fait l’immense Amour.

C est, la même année, le Voyage (R. Ici son talent s'affirme pleinement, et Roger Eng conquiert la maîtrise de son art ; il se libère du vers classique, sans toutefois le rejeter :

Pour qu’harmonieusement l’Art et la Vie s’accouplent, j’ai recherché les mots objectifs et précis, et les rythmes nouveaux plus vivants et plus souples, mais j’ai parfois repris les vieux moules aussi.

Et, en marge de souvenirs intimes, de méditations spirituelles, c’est l'évocation charmante et délicate de la Chambre; l’évocation pittoresque de la Rue « pavée en dos de tortues » ; l’émouvante évocation des vieilles Maisons lézardées

Et dont la voix, comme un son très lointain de vielle, très chevrotant de clavecin, nous chantera la chanson...

la chanson banale de l’humble vie anonyme qu’elles abritent.

Il mêle son âme aux choses du Passé... et il évoque encore /'Eglise, où s’attardent les rêves panthéistes de son âme païenne ,

car, pour dire aux humains le principe et les causes, la vieille cathédrale est la sœur des forêts.

Contemplateur du Passé, il noue à l’Avenir le fil du Temps, aussi ces évocations ne sont-elles pour lui, que les souvenirs vrais et fervents qu'il nomme : Esjûrance, et c'est pourquoi, au tumulte des machines de la Ville moderne, il découvre les espoirs neufs des hommes quittant l’atelier

(1) Figuière, éditeur (Paris, 1913).

%.*VOOvX ^

Page 1