Les plus beaux discours de Saint-Just
DE toutes les gloires révolutionnaires, la figure de Saint-Just est celle qui exerce peut-être le prestige le plus étrange. Certains l'entourent d'une sorte de légende atroce, d'autres l'éclairent d'une auréole héroïque. Elle fascine et elle attire tour à tour, elle glace les cœurs ou elle éblouit ; et, par un singulier miracle, elle inspire la répulsion et l'attrait. Tous ceux qui l'ont étudiée — et ceux-ci sont légion — aboutissent à des jugements contradictoires, où les verdicts les plus sévères s'opposent à des apologies passionnées.
La plupart des critiques et des historiens ont émis au sujet de Saint-Just des sentences terribles et sommaires. Aux yeux de Mignet : « c'était un monstre peigné ». Lamartine le représente : « muet comme un oracle et sentencieux comme un axiome », et il ajoute : « On dirait un rêve de la République de Dracon. » « Un glaive vivant », prononce Taine. Plus près de nous, Rémy de Gourmont dit de lui « Saint-Just, cette panthère » et Maurice Barrés compare sa gloire « à une lampe dans un tombeau ».
D'autre part, comment expliquer que Barère, dont il fut un des adversaires acharnés, ait tenu, quarante ans plus tard, à lui rendre justice, dans ses mémoires. En 1831, Charles Nodier, éditant ses Institutions Républi-
raines, lave sa mémoire des calomnies et réussit à la réhabiliter. Ernest Hamel lui a consacré un livre vengeur et enthousiaste. Aulard dans ses Orateurs de la Convention a vanté « son goût et son génie de l'administration » et « son adroite et clairvovante activité ». Dans son drame, Danton, Romain Rolland a tracé de lui une inoubliable silhouette, qu'il entoure de son admiration et de sa sympathie. Ainsi la liste des défenseurs et des zélateurs de Saint-Just paraît aussi imposante que celle de ses détracteurs. Mais l'un des témoignages les plus significatifs de la séduction que ne cesse d'avoir sur les intelligences et sur les âmes sensibles le grand orateur conventionnel, c'est Marie Lenéru qui va nous le fournir. Cette jeune femme au cœur pur, enclose dans son mutisme et dans sa surdité, elle-même écrivain admirable, devait s'éprendre d'une passion idéale pour le génial et taciturne adolescent. Et personne n'a sans doute évoqué avec une tendresse plus apitoyée, le héros impitoyable, personne n'a voué un culte plus fervent que l'auteur des Affranchis à celui qu'elle nous montre passant parmi les hommes « beau, fanatique, et dictatorial ».
Des sentences aussi diverses invitent à la prudence, quand on aborde une physionomie comme celle de Saint-Just. L'erreur serait de la juger avec notre mentalité contemporaine. Et il y aurait aussi une injustice à lui appliquer le critérium de notre sensibilité actuelle, ou de nos conceptions philosophiques et sociales. Saint- Just ressemble fort à quelque personnage d'une tragédie cornélienne. Pour le comprendre il faut se pénétrer de l'atmosphère historique qu'il respira, suivre sa formation première, se rappeler la discipline de cette éducation strictement classique, basée sur l'exemple exclusif de l'antiquité, et qui façonna d'une manière si rigoureuse la génération jacobine. Il faut replacer l'homme dans son époque intellectuelle, toute bouillonnante de l'idéologie la plus passionnée, surtout, il faut se garder
de mettre en jeu ce sens altruiste et humanitaire que nous avons hérité du romantisme et de 1848, de cette notion expérimentale de la politique et de la vie, que nous devons aux maîtres plus récents : toutes choses qui nous portent aujourd'hui à beaucoup de compassion, à trop d'ironie et à trop d'indulgence, et qui ont bouleversé, depuis cent ans, notre conception de l'homme et de la société.
Ce qui caractérise la carrière de Saint-Just, c'est sa brièveté. Subite, sa renommée jaillit comme un éclair. Il avait vingt-cinq ans, lorsqu'une harangue éclatante, plaça tout de suite, au premier plan de la Révolution, celui qui, la veille, n'était encore qu'un des plus obscurs parmi les représentants du peuple.
Le 13 novembre 1792, une question primordiale se posait tragiquement devant l'assemblée frémissante. Louis XVI était-il jugeable pour le crime qu'on lui imputait d'avoir commis sur le trône constitutionnel ? Par qui devait-il être jugé ? Serait-il traduit devant les tribunaux ordinaires ? N'était-il pas naturel que la Convention le jugeât elle-même ? Etait-il nécessaire de soumettre ce jugement à la ratification de tous les membres de la République réunis en assemblée de communes ?
La Convention hésitait. Beaucoup de députés n'eussent pas demandé mieux que d'échapper à la lourde responsabilité, dont la menace les inquiétait. Morisson venait de se faire l'interprète de ces appréhensions. C'est alors que Saint-Just se présente à la tribune. On ne peut rêver d'apparition plus séduisante. L'élégante et haute stature du jeune homme, son aisance et la distinction de son maintien, mais surtout son profil de médaille, l'ovale fin et frais du visage qu'encadrent les flots d'une chevelure bouclée, son regard séraphique et bleu, tout cela forme un portrait adorable de jeunesse.
Mais, tout à coup, une voix brève et vibrante martèle
l'air. Les arguments de l'orateur se succèdent avec une rigueur inexorable. Dès les premiers mots, on l'a compris, c'est la royauté elle-même que Saint-Just rejette hors du droit commun. Le cas Capet disparaît. C'est la justification du régicide, l'apologie de Brutus, la proclamation de la loi martiale contre tous les tyrans du monde.
« Juger un roi comme un citoyen. Ce mot étonnera la postérité froide. Juger, c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de Justice. Quel rapport de Justice y a-t-il donc entre l'humanité et les rois... ? »
Ceux qui ont entendu, ce jour-là, Saint-Just, ne pourront jamais l'oublier. Ses mots tombaient comme des coups de hache, a dit Barère. Et poursuivant sa dialectique : « On ne peut régner innocemment, » s'écriait-il ; tout roi est un rebelle et un usurpateur ». Subjuguée par cette parole enflammée, nourrie de latinité et qu'exaltaient toutes les passions de l'époque, l'assemblée, debout, acclamait l'orateur. La vision séraphique de tout à l'heure s'était abolie, et ce que la foule des représentants applaudissait, avec un enthousiasme mêlé d'épouvante, c'était l'image dressée devant eux de l'archange révolutionnaire, agitant le glaive nu de la loi républicaine.
L'impression fut énorme. Le discours, abondamment imprimé et distribué, consacra aussitôt la popularité de son auteur.
Quel était ce jeune homme, que sa destinée poussait ainsi, du jour au lendemain, vers les sommets de la République, et dont la célébrité, la légende et les calomnies allaient bientôt dénaturer les traits ?
Celui que Taine dénomme, probablement par ironie, « le chevalier de Saint-Just » était d'essence roturière, malgré sa particule. Né à Decize en 1767, fils d'un officier de modeste emploi, lequel s'était retiré à Blérancourt, près de Noyon, c'est là que s'était écoulée son
enfance avec sa mère, bientôt veuve, et deux jeunes sœurs un peu plus âgées que lui-même.
Il avait fait au collège de Noyon, dirigé par les oratoriens, des études assez fortes. Les enseignements des « bons pères » laissèrent sur cet esprit sensible et véhément une empreinte profonde. Familier de Tacite, de qui sa phrase conservera les vigoureux raccourcis, il s'enflammait à la lecture de Plutarque, vivant dans l'intimité des héros grecs et latins, contractant chez eux le goût de la vertu antique. C'est à ce collège qu'il développa Gette foi spiritualiste qui ne devait plus l'abandonner. L'athéisme lui apparut toujours comme un signe de frivolité et de corruption. Ce sentiment devait plus tard lui faire prendre en méfiance les hébertistes et Danton. Il ne cessa de croire en l'immortalité de l'âme, affinité qu'il avait avec Robespierre. On comprend ainsi qu'il adhérât au culte de l'Etre suprême, et qu'on pût le voir, à Strasbourg, verser des larmes au passage du Saint-Sacrement. Ceci permit de dire à Nodier qu'il fut un philosophe fort en retard sur les idées de son temps.
Au sortir du collège, il avait esquissé pendant quelque temps, à Reims, des études de droit, mais bientôt il revenait se fixer dans son village, s'adonnant tout entier à des travaux littéraires. Il y composa un poème héroïcomique en vingt chants, dont l'idée première lui fut fournie par l'Affaire du Collier et les mœurs dissolues de la cour de Marie-Antoinette. Ecrite en vers décasyllabiques, dans le goût insupportable du moment, cette ennuyeuse épopée demeure parfaitement illisible, avec ses allégories prétentieuses, ses développements sentimentaux, que rehaussent certains passages d'un érotisme puéril. L'unique excuse à ce péché de jeunesse, l'auteur l'a formulée dans la préface de l'ouvrage, quand il écrit en une phrase laconique : « J'ai vingt ans ; j'ai mal fait ; j'aurais pu faire mieux. »
Cette élucubration de collégiep faillit coûter l'embas-
tillement à son auteur, et il ne fallut rien moins que le Quatorze-Juillet pour mettre fin à ses alarmes. Lorsqu'il devint célèbre, ses ennemis ne manquèrent pas de la rééditer, à son insu, sous le nouveau titre de : Mes passe-temps ou le Nouvel Organt, par un député de la Convention Nationale.
La publication de ce libelle fut l'origine d'accusations calomnieuses dont il ne reste plus rien aujourd'hui. Les quelques scènes licencieuses qui émaillent Organt n'étaient-elles pas un excellent prétexte pour convaincre Saint-Just d'avoir mené une jeunesse dissolue, et pour le représenter comme un don Juan de village, san6 cœur et sans scrupule ?
Comment concilier ces prétendues vilenies avec l'estime affectueuse que lui prodiguèrent toujours les habitants de Blérancourt. Il mettait à leur service, sans compter, son savoir et son activité. C'est lui qui présidait leur députation à la fête de la Fédération, en 1790. Quand on voulut supprimer le marché franc de Blérancourt, dont la commune retirait profit, il écrivit une adresse à l'Assemblée Nationale où, généreusement, il offrait d'abandonner son patrimoine pour que satisfaction restât à ses compatriotes.
Ernest Hamel a fait justice des témoignages erronés sur lesquels on s'était basé pour faire croire à l'adolescence scandaleuse et dissolue de Saint-Just. Bien plus, il a établi « le grand éclat épique de sa continence » à ce point que, de nos jours, c'est une légende tout à fait contraire qui semblerait prédominer, celle du jeune héros, mort vierge sur l'échafaud.
Une idylle romanesque avec une jeune fille qu'il ne put épouser, et que sa famille maria à un M. Thorin. fut le seul épisode qui fleurit son adolescence méditative. Plus tard, il devait se fiancer à la sœur de son ami, le conventionnel Le Bas. On ne lui connaît pas d'autres amours. Etait-ce lui qui était insensible à la coquetterie féminine ? Ou, plutôt, n'y avait-il pas, dans
8a beauté, je ne sais quoi de parfait et de rayonnant, qui arrêtait l'élan des cœurs ? Lorsqu'elles l'apercevaient, si jeune et si lointain, les femmes sentaientelles qu'il n'était pas pour elles ; avaient-elles la secrète prescience que sa suprême maîtresse l'avait déjà choisi, et que cette pâle tête bouclée était déjà promise à la mort ?
Dans sa solitude de Blérancourt, il avait vécu, soulevé d'allégresse, les premières heures de la Révolution. Il correspondait déjà avec Camille Desmoulins, qu'il avait fini par connaître à l'un de ses brefs voyages à Paris. Mais c'est surtout vers Robespierre qu'il se sentait entraîné d'une sympathie irrésistible. La lettre qu'il lui écrivit, à propos de l'affaire du marché franc, dont nous avons parlé plus haut, est demeurée fameuse : « Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par des merveilles, je m'adresse à vous... Vous n'êtes pas seulement député d'une province, vous êtes celui de l'humanité et de la République. » Cette lettre allait être le prélude d'une amitié à laquelle le jeune homme devait demeurer invariablement fidèle, jusqu'à l'abnégation et jusqu'au suprême sacrifice.
'S L'œuvre de la Constituante s'achevait, quand Saint- Just publia le principal de ses ouvrages : Esprit de la Révolution et de la Constitution en France. Une phrase de Montesquieu, inscrite en épigraphe, en indique le caractère et la tendance : « Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons d'aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois, qu'on pût mieux sentir son bonheur,... je me croirais le plus heureux des hommes. »
Ce travail fut très remarqué, et l'édition épuisée en quelques jours. Saint-Just voulut alors être candidat à l'Assemblée législative ; il ne put être élu, n'ayant pas atteint vingt-cinq ans. Tourmenté d'une flamme repu-
blicaine, qui, a-t-il dit, le dévorait et le consumait, il attendit son heure. Le 2 septembre 1792, les électeurs de l'Aisne le désignèrent pour siéger à la Convention Nationale. Mais c'est seulement le 18 qu'il arriva à Paris. Il ne put donc assister aux massacres de septembre. Le dialogue sinistre avec Robespierre, que Lamartine leur attribue dans son Histoire des Girondins, trop souvent romancée, et que M. Henri Béraud a eu tort de reproduire sans le contrôler, doit donc être tenu pour apocryphe et rejeté dans le domaine de la fiction.
Au lendemain de son intervention retentissante, à la tribune de la Convention, les différents partis essayèrent d'attirer à eux cette jeune force. Les Girondins euxmêmes lui firent des avances : Brissot découvrait dans son discours « des détails lumineux ». Saint-Just demeura fidèle à Robespierre.
A ce moment, il se tient volontairement à l'écart des factions, et se voue tout entier à sa tâche de législateur. Il fait preuve d'un sens aigu de l'administration. Dans son discours sur les subsistances, il réclame pour le commerce la plus grande liberté possible et s'élève contre l'abus des assignats.
Le souci de la défense nationale qu'il ne sépare jamais de celui de la République, occupe entièrement son esprit. Lorsque, le 26 janvier 1893, Saint-Just combat le plan de Siéyès sur l'administration de l'armée, il le fait avec toute la rigueur d'un Spartiate ressuscité. 11 veut que le ministre de la Guerre ne soit que le serviteur et l'instrument de l'Assemblée nationale. Reprenant ce sujet, le 12 février 1793, il traite la question du haut commandement, et demande que les généraux soient choisis par la Convention, expression de la volonté populaire : « Si vous voulez fonder une République, ôtez au peuple le moins de pouvoir qu'il est possible, et faites exercer par lui les fonctions dont il est capable... Aussitôt qu'un homme est en place, il cesse de m'inté-
resser : je le crois même dans un état de dépendance. Le commandement est un mot impropre, car à quelque degré que l'on observe la loi, on ne commande point. » Jamais peut-être, on n'avait ouï, contre les dangers de la dictature militaire, un pareil avertissement, et les deux magnifiques discours, que nous venons de signaler, justifient le jugement formulé par Ernest Hamel : «Ce qui préoccupait Saint-Just, c'étaient les affaires militaires, il y donnait toute son attention ; non pas qu'il fût ébloui par la gloire des armes : il se méfiait, au contraire, du prestige qui, dans notre pays surtout, s'attache aux généraux victorieux. On ne l'entendit jamais vanter à la tribune les palmes cueillies sur les champs de bataille. Il reprochait à Barère de trop faire monter nos victoires : on eût dit « qu'il pressentait l'avenir et qu'il prévoyait ce que le peuple de France aurait un jour d'engouement pour le despotisme militaire. »
La Constitution de 93 est fortement imprégnée des idées de Saint-Just. Beaucoup de ses articles portent son sceau. Il y circule une âpre poésie, qui baigne de sa sentimentalité ce texte législatif, tout plein de réminiscences du Contrat social. Le jeune conventionnel possédait le secret de ces formules brèves et saisissantes qui ne sont souvent que du Jean- Jacques concentré. En voici quelques-unes qui participent à la fois du Credo et du Code: La République protège ceux qui sont bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Elle refuse asile aux homicides et aux tyrans. Elle ne prendra point les armes pour asservir un peuple et Vopprimer. Elle ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. Les étrangers, la foi du commerce et des traités, V hospitalité, la paix, la souveraineté des peuples sont choses sacrées. La patrie a"un peuple libre est ouverte à tous les hommes de la terre. Le peuple français vote la liberté du monde.
Mais, déjà, la querelle de la Montagne et des Girondins allumait la guerre civile. Deux conceptions se
heurtaient. Aux partisans de la République « une et indivisible » solidement centralisée, la Gironde opposait ses projets fédéralistes. Les royalistes encourageaient le mouvement girondin ; soixante-dix départements sur quatre-vingt-trois s'étaient prononcés contre la Convention, et la province arborait le drapeau blanc. « Que nos adversaires, écrivait Vergniaud, prouvent que nous sommes coupables, sinon qu'ils aillent eux-mêmes à l'échafaud î » A cette menace, le Comité de Salut public, auquel Saint-Just venait d'être adjoint, était obligé de répondre par des actes. Le jeune conventionnel qui passait, auprès de l'opinion publique, pour l'expression la plus pure de la conscience républicaine, fut chargé avec Cambon du rapport sur les trente-deux Girondins décrétés d'accusation comme suspects. Ce rapport, lu à la séance du 10 juillet 1793 et couvert d'applaudissements, désigna aussitôt Saint-Just pour faire partie définitivement du Comité de Salut Public.
Au sein du Comité, on peut dire que son influence balança celle de Robespierre. Souvent, « l'incorruptible » fut contraint de s'incliner, devant l'opiniâtreté de son jeune collègue.
Il fallait avoir recours à des mesures héroïques pour faire face aux difficultés de l'heure : la patrie menacée aux frontières, la nation déchirée par la guerre civile. Dans cette tâche presque surhumaine, Saint-Just demeura toujours à la hauteur des événements, prodiguant son énergie, son activité ardente et son génie de l'organisation.
On l'a accusé d'avoir formé, avec Couthon et le député d'Arras, un véritable triumvirat qui ne visait à rien moins que la dictature. Si lui-même avait eu de telles visées, aurait-il consenti à quitter Paris, pour accepter, aux armées, sur le Rhin, puis dans le Nord, ces missions extraordinaires, où il s'avéra un entraîneur d'hommes et un animateur merveilleux ?
Au mois d'octobre 1793, l'ennemi s'était emparé des
lignes de Wissemhourg, le désordre régnait à Strasbourg où les menées contre-révolutionnaires entamaient le moral des armées. La situation paraissait désespérée. Accompagné de Félix Le Bas, nanti de pouvoirs extraordinaires, Saint-Just arrive en Alsace. Et voici qu'an bout de quelques jours, les abus disparaissent, l'anarchie est vaincue, l'ordre se rétablit. Sans doute, la réputation dont s'auréole le nom de Saint-Just, sa rigidité légendaire, lui confèrent un extraordinaire ascendant. Mais il recourt, aussitôt, à une succession de mesures qui stupéfient, et qui forcent l'admiration, chez ce rêveur et ce chimérique. Son coup d'œil. en certaines circonstances, la rapidité de sa détermination, l'assimilent à Bonaparte. L^
Un colonel avait tenu des propos offensants contre la République: il est fusillé. Un officier supérieur, étant en état d'ivresse, a frappé un de ses hommes: il est aussitôt dégradé. Le général Eisenberg s'est enfui après s'être laissé surprendre par les Autrichiens : il est exécuté. Ordre est donné à tous de coucher tout habillés, les chefs sont tenus de dormir sous la tente. Les troupes manquent de chaussures. Saint-Just et Le Bas prescrivent à la municipalité de la ville : « Dix mille hommes sont nu-pieds dans l'armée : il faut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg et que demain, à dix heures du matin, dix mille paires de souliers soient en marche vers le quartier général. » Il chasse les filles de l'armée. Un soldat, qui avait conservé l'une d'elles et s'en vantait, fut puni de mort. Ainsi l'énergie du jeune commissaire électrisait les cœurs, et comuuniquait à tous, sans-culottes et généraux, la vibration de son enthousiasme.
Après un premier échec à Kayserslautern, Hoche reprit l'offensive sur Landau. Les commissaires de la Convention chargèrent avec les soldats. « Saint-Just se jeta dans la mêlée — disait son collègue Bourdot — au milieu de la mitraille, avec l'insouciance et la fougue
d'un jeune hussard. » La situation était rétablie, l'ennemi était bouté hors du territoire.
J. Michelet dans son Histoire de la Révolution française, a tracé de Saint-Just aux Armées un portrait d'une vérité impressionnante. Il tenait les généraux dans le respect et la crainte. Ceux-ci pâlissaient presque et se sentaient frissonner, lorsqu'ils le voyaient tirer de sa poche un petit agenda qui ne l'abandonnait jamais, et sur lequel il prenait des notes cursives. On croyait que c'étaient des prescriptions terribles, des ordres de mort. Or, ces petits carnets, on les a trouvés plus tard, et on les a édités, vers l'an 1830, sous le titre de Fragments d'institutions républicaines. Ce sont des rêveries généreuses, toutes pleines d'espérance, inspirées de Platon et d'Helvétius, où l'austère jeune homme jetait le trop-plein de son âme utopique, et où il fixait la vision des constitutions arcadiennes, des bergeries sociales, dont son être intérieur restait ébloui.
Tout Saint-Just réside dans ce portrait, et l'on voit combien il est éloigné de cette image de froid calculateur et d'ambitieux implacable que nous représentent quelques-uns de ses historiens acharnés. Il y avait de la « sainteté » chez cet adolescent si souvent incompris. Son détachement du monde était si fort, son mépris des vanités terrestres si évident, qu'il rappelle Port-Royal, et que M. Aulard, en l'évoquant, ne peut s'empêcher de penser à Pascal,
C'est entre deux missions aux armées que Saint-Just fut appelé à se prononcer contre Danton ; il avait reçu des trois comités réunis du Salut Public, de la Sûreté générale et de la Législation. Tordre de faire condamner par la Convention le grand patriote. Ce fut une faute inexpiable et que l'Histoire lui a le plus justement reprochée.
Le jugement de la postérité apporte pourtant à cette
suprême erreur des atténuations, qu'il y aurait injustice à négliger. Saint-Just, retour de mission, était peu au courant des derniers événements politiques, il était porté à épouser et à faire siennes les assertions de ses amis. Plus expert en idéologie et en abstractions que psychologue et qu'observateur, la connaissance des hommes lui échappait parfois. Ajoutons que Saint-Just joignait à sa sévérité intérieure une exquise urbanité et une grande politesse. Il réprouvait comme d'indignes procédés démagogiques les habitudes vulgaires de costume et de langage auxquelles se laissaient aller quelques membres de l'Assemblée, Il était d'accord avec Robespierre, quand celui-ci reprochait à Léonard Bourdon d'avoir avili la Convention en y introduisant la coutume de porter le chapeau sur la tête et d'autres formes indécentes. Le débraillé extérieur de Danton lui déplaisait donc. Sa facilité de mœurs, sa fortune récente, éveillaient son aversion et ses soupçons.
Tout portait donc Saint-Just à écouter les accusations de Robespierre, mais son immense tort fut de les accepter sans examen. Ce fut sur des notes écrites de la main même de Robespierre, notes restées longtemps inconnues et seulement imprimées en 1841, qu'il rédigea son rapport. Dès lors Danton devint, à ses yeux, le monstre qui incarne la corruption républicaine. Le danger même qu'il y avait à affronter le géant indomptable, le héros populaire, fouetta son orgueil et son courage jusqu'au fanatisme. Il s'imaginait être Jason affrontant le Dragon.
« Que la République soit pure ou qu'elle meure », pensait le jeune citoyen au cœur fanatisé. Celle-ci, hélas ! devait bientôt en mourir. En sacrifiant un tel homme, Robespierre et Saint-Just allaient rendre possible la catastrophe de Thermidor. Ainsi que l'a écrit Ernest Hamel : « Ils ne devinèrent pas, eux qui voulaient consolider la République, qu'abattre Danton, c'était enlever une des colonnes de l'édifice ; avec lui le triomphe de la République était assuré dans l'avenir;
il en eût été la force; Robespierre, l'âme et la pensée; Saint-Just, la puissance d'organisation. »
Il ne restait d'ailleurs plus au juvénile proscripteur que quelques mois à vivre. Le printemps de l'an II fut employé par lui à une mission aux armées du Nord, particulièrement glorieuse : il collabora d'une manière brillante aux opérations du passage de la Sambre qui devaient aboutir à la victoire de Fleurus.
Rentré à Paris, encore étourdi par les acclamations triomphales qui l'avaient accueilli tout le long de la route, il se retrouvait isolé et comme étranger, au milieu de la Convention. Une mentalité nouvelle semblait avoir changé la face de l'Assemblée. Eut-il conscience alors des funestes effets de ce système d'épuration — on dirait aujourd'hui de noyautage — dont Robespierre et lui-même étaient les partisans ? Entendit-il sonner à ses oreilles l'écho tout proche du tocsin funèbre de Thermidor ? Il resta sourd à ces pressentiments.
Les dernières semaines de sa vie, il les passa à combattre, et à poursuivre les fonctionnaires prévaricateurs, les administrateurs félons, les fournisseurs pillards, dont ses missions successives aux armées lui avaient permis de constater les excès et les méfaits. Il engagea avec ceuxci une lutte sans merci. « Le jour — s'écriait-il — où je me serai convaincu qu'il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles et inexorables pour la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai. » Cette phrase des Institutions républicaines, où perce une pointe de désenchantement, révèle son ultime état d'âme. Les méchants lui avaient flétri le cœur.
Le discours qu'il prépara pour la défense de Robespierre est plein de cris admirables et d'objurgations pathétiques. Jamais peut-être sa pensée ne fut plus tendue et plus frémissante. Ce discours, si Saint-Just avait pu le prononcer, en cette tragique journée du 9 Thermidor, peut-être fût-il parvenu, par un suprême
prodige du génie et de l'amitié, à sauver la tête de Robespierre et la sienne. Mais dès les premiers mots, Tallien lui coupa la parole, sous prétexte d'une motion d'ordre... Dès lors, Saint-Just reste muet, impénétrable. Les vociférations et les violences se succédèrent au cours de cette séance tragique et tumultueuse, sans qu'un seul mot s'échappât de ses lèvres. Il assiste à la débâcle de Robespierre, à la chute irrémédiable de l'idole qui s'effondre sous les sarcasmes et sous les huées ; il entend prononcer le décret d'arrestation qui équivaut, il le sait, pour lui et pour ses amis, à un ordre de mort. Il est conduit à la prison des Ecossais où les geôliers refusent de le recevoir. Nul trouble, nulle émotion ne vient altérer ses traits. Pourtant, lorsque, délivrés par le Conseil de la Commune, les robespierristes hors la loi se retrouvent à l'Hôtel de Ville, tandis que Robespierre reste hésitant, c'est Saint-Just qui fait preuve d'énergie et de décision. Couthon propose d'adresser au Peuple un appel aux armes : « Au nom de qui, demande Robespierre ? » Et Saint-Just a cette réponse où se décèle une fois encore toute sa fierté : « Au nom de la Convention, elle est partout où nous sommes. »
Mais après que la Convention victorieuse se sera emparée de l'Hôtel de Ville, alors que ses compagnons et lui-même se sentent perdus à jamais, il s'enferme à nouveau dans un mutisme énigmatique et méprisant.
Saint-Just devait conserver jusque sur l'échafaud cette souveraine impassibilité. Quand il présenta sa tête à la guillotine, ses pieds trempaient dans le sang de son cher Robespierre, qui venait d'être exécuté avant lui, et leurs têtes roulèrent dans le même panier.
Le secret de ce cœur stoïque, on aimerait qu'il nous l'eût laissé lui-même avant de périr, à vingt-sept ans, au cours d'une dernière confidence. Cette confession, son orgueil a refusé de nous la donner. Cependant, nous connaissons de lui une parole impérissable qui explique la beauté de son maintien en face du trépas
et du supplice. « Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle, on pourra la persécuter et la faire mourir, mais je défie qu'on arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux. » Nous pourrons feuilleter les annales de l'Histoire, jamais, peut-être, une telle hauteur d'âme, mêlée à tant d'humilité, ne s'est exhalée en une lamentation aussi plaintive et aussi éloquente.
Il y avait du surhumain en cette tête fatale. Et pourtant, l'adolescent au profil proconsulaire suscitait chez ceux qui l'approchaient la tendresse et l'affection. Mlle de Saint- Just, devenue Mme Decaisne, porta toujours le deuil de son jeune frère. « Il était si beau ! » disait-elle, et elle ajoutait : « Il était si bon î » Cet austère citoyen savait pratiquer les vertus familiales. Les lettres si touchantes qu'il écrivait à sa mère et à ses deux sœurs en sont un témoignage. Thuillier. qui avait été son secrétaire, ne pouvait se consoler de sa mort.
Celui qu'on nous a représenté comme un assoiffé de sang était surtout un assoiffé de justice. Né pour vivre avec des héros, il se sentait égaré parmi les hommes, dont il ne sut jamais comprendre ni excuser les faiblesses. Toujours, le calcul et l'intérêt personnel furent bannis de son cœur. S'il commit des erreurs et des fautes, ce fut au nom de l'intérêt général, de ce qu'on appelait le Salut public, pour la cause de l'humanité et de la liberté, qui se confondait, chez lui, avec la cause même de la Révolution.
Sa tare — si c'en est une — fut d'avoir été un réformateur et un évangéliste plutôt qu'un politique. Le réformateur vit et se meut parmi les abstractions, l'homme d'action doit compter avec les hommes construits de chair et de sang. Mais n'est-ce pas une erreur qu'il partagea avec la génération jacobine tout entière ? S'il apparut sans entrailles, c'est par excès de sensibilité. Il vivait dans l'absolu et la notion du relatif lui échap-
pait. « Sa solitude intérieure — a dit encore Michelet — le tenait mille ans au delà ou en deçà. » Comme Jeanne d'Arc, il entendait des voix. Mais ses saints n'appartenaient ni au même paradis ni au même calendrier. Ceux qu'il avait élus pour conseillers secrets de son âme habitaient les Elysées antiques, et c'étaient les ombres errantes d'un Tyrtée, d'un Léonidas ou des Gracques qui lui chuchotaient leurs avis et lui inspiraient ses préceptes.
On reste frappé des similitudes qui existent entre les constitutions qu'il concevait et celle de Lycurgue. Celleci est trop humaine encore. La société que rêvait Saint- Just n'est comparable qu'à certaines collectivités animales dont l'étude des insectes nous fournit l'exemple, la ruche, notamment de qui la destinée est régie par certaines lois aveugles et des rites inéluctables.
Ne vivre, ne respirer que pour l'essaim humain ! Hélas ! l'homme ne semble pas taillé pour s'asservir complètement à la ruche. Parfois même, il est tenté d'exiger d'elle beaucoup plus qu'il ne lui fournit, et le contrat social n'est, la plupart du temps, accepté par l'individu que dans la mesure où celui-ci en demeure bénéficiaire.
L'orgueilleuse intelligence de Saint-Just n'était pas de nature à accepter ces vérités, pour lui trop simples, trop élémentaires, trop courantes, qui sont malheureusement à la base de toute politique.
Il semble donc que ce soit l'excès même de ses vertus qui éloigne toujours de lui les âmes médiocres et moyennes, de même que sa beauté de statue antique avait laissé insensibles les jeunes femmes de son temps. Par contre, la mémoire de cet adolescent, au rêve irréalisé, exerce toujours une fascination particulière sur les intelligences éprises d'idéalisme et sur celles qu'attirent les psychologies complexes et singulières.
Ses discours et ses écrits ne demeurent pas seulement des documents inestimables qui nous permettent de
mieux comprendre les exaltations de l'époque révolutionnaire, ils constituent par eux-mêmes de magnifiques modèles d'éloquence, et l'on a dit justement que son style rendait le son de l'airain. On y trouve un mélange d'archaïsmes et d'anticipations qui lui laisse une saveur très personnelle. Dans le verbalisme un peu drapé de son langage, des maximes nues et laconiques fulgurent soudain, et qui n'appartiennent qu'à lui.
Législateur et théoricien, il a des vues hardies, qui font de lui un précurseur du socialisme, lorsqu'il dénonce l'opulence comme un délit, l'oisiveté comme un crime, lorsqu'il n'accepte l'héritage qu'en ligne directe et lorsqu'il exige que chaque citoyen rende compte de l'emploi de sa fortune. Orateur, son éloquence extrêmement caractéristique et personnelle vaut par sa brièveté et par son énergie ; elle ne ressemble ni à la période ordonnée et pompeuse de Mirabeau, ni à l'élégance imagée et pittoresque de Vergniaud, ni à la fougue entraînante de Danton. Elle détient sa force et sa persuasion du déclenchement logique de son argumentation et de la conviction intérieure qui l'éclairé. Où Saint-Just est incomparable, c'est lorsqu'il suspend tout à coup ses développements d'une rhétorique presque obscure pour laisser tomber un de ces axiomes nus et lumineux qui donnent l'illusion de l'évidence. Il obtient ainsi des effets irrésistibles, presque ":pâtraux, mais qui sont du grand art.
C'est ainsi que la vigueur et l'éclat de son éloquence, la pureté de son idéal, assignent une place d'honneur à ce grand citoyen, méconnu et calomnié, sur qui semble s'être acharnée toujours la plus tragique fatalité. Si courte que fut sa vie, si imparfaitement réalisée que fut sa destinée, la justice veut qu'il prenne rang parmi les plus grands de ceux qui ont à jamais illustré les annales de la République, par l'exemple de leurs vertus civiques et par le rayonnement de leur pensée et de leur
parole* Maurice LE BLOND.