SUR LES TRENTE-DEUX GIRONDINS DETENUS
Rapport lu par Saint-Just a la Convention
La séance du 31 mai marque, à la Convention .e dénouement de la lutte sans merci, mortelle, que se livraient depuis des mois la Gironde et Montagne.
Les Girondins, après la mort du roi et le définitif établissement de la République, avaient estimé que Ton pouvait désormais détendre l'arc trop fortement bandé, essayer de l'indulgence et ramener la concorde dans les esprits et dans les cœurs.
Ce geste était-il prématuré ? Faut-il admettre, avec la Montagne et bon nombre d'historiens, que les dirigeants de la Gironde, effrayés de leur œuvre, voulurent revenir en arrière et prêtèrent une oreille complaisante aux projets de restauration monarchique qui se tramaient dans l'ombre ?
Ils en furent nettement accusés par Robespierre, Danton et par la Montagne; les Girondins se défendirent contre ce grief.
Le 31 mai, l'attaque suprême eut lieu. Ce fut une séance dramatique où les deux partis jouaient leur tête. Les Girondins furent vaincus, décrétés d'accusation et consignés à leur domicile.
Un certain nombre d'entre eux réussirent à gagner la province ou l'étranger. Trente d'eux autres, parmi lesquels Vergniaud, Gensonné, Guadet, se soumirent à leur sort, espérant sans doute, contre toute espérance, que leur prestige et les services rendus à la République les préserveraient de l'échafaud.
D'abord bénigne, leur détention devint plus dure après la fuite d'une partie des accusés. Ils se plaignirent à la Convention du traitement rigoureux qui leur était infligé et leur plainte trouva un écho parmi les nombreux partisans que les Girondins tombés conservaient encore.
Pour répondre à ce mouvement et afin de fixer le sort des accusés, le Comité de Salut Public chargea Saint-Just d'un rapport, d'un réquisitoire pourrait-on dire, où devaient être exposés les fautes et les crimes de la Gironde.
Saint-Just s'acquitta de sa tâche avec son habituelle rigueur et son inflexibilité coutumière. Soucieux toutefois d'équité, il fit la part de ceux qui avaient été les chefs de la contre-révolution et de ceux qui avaient cédé à un entraînement irréfléchi.
Ce rapport, bien qu'alourdi par quelques longueurs, est un modèle d'exposition claire, de logique serrée.
Saint-Just le lut devant la Convention à la séance du 8 juillet.
Citoyens, vous avez de tout temps fait paraître votre dévouement à la République en donnant au peuple, dans les premiers jours de sa liberté, l'exemple de la justice et de la soumission à vos propres lois.
Vous avez entendu, dès le commencement de vos séances, les réclamations élevées contre vos membres, et vous les avez obligés de rendre compte de leur conduite. Un membre, depuis peu, a paru devant le tribunal révolutionnaire, accusé d'avoir provoqué la licence; un autre, relégué dans Marseille, attend son jugement.
Au commencement du mois dernier, comme un complot formé contre l'établissement et l'unité de la République éclatait dans Paris et dans l'empire, vous avez consigné dans leurs maisons trente-deux membres de cette Assemblée, prévenus par le cri public d'en être les auteurs.
L'inquiétude de la République sur cet événement, les fables répandues par les ennemis de la liberté, devenues le prétexte de la guerre civile, l'impatience et le zèle des citoyens, les différentes lettres des détenus qui demandent leur liberté, et surtout l'indul-
gcnce qu'on doit à quelques-uns, qui sont plutôt \ imprudents que coupables, tout invite la Convention nationale à prononcer définitivement.
La conjuration dont je viens vous entretenir est enfin démasquée ; je n'ai point à confondre les hommes, ils sont confondus; je n'ai point à arracher, par la force du discours, la vérité sanglante de leurs cœurs; je n'ai qu'un récit simple à vous faire, que des vérités reconnues à vous dire. On a sollicité Dillon de se mettre à la tête d'un soulèvement pour placer sur le trône le fils de Capet, déclarer sa mère régente, et combattre les Jacobins et l'anarchie.
Il a semblé à votre Comité que ce projet avait échoué contre l'insurrection du mois dernier : l'anarchie était le cri de ralliement des conjurés; on espérait, par l'excès des malheurs publics, arriver à ce point de justifier le plus grand de tous, celui de donner un chef aux Français.
Buzot et Gorsas tendent aujourd'hui secrètement la main à la Vendée; si l'anarchie était la véritable cause de ces armements, ils auraient cessé depuis la Constitution ; ils auraient attendu avec respect l'expression de la volonté du souverain, qui ne peut pas errer. C'est un crime de prendre les armes lorsque le peuple est assemblé.
En réfléchissant sur le passé, en comparant les hommes à eux-mêmes, en rapprochant les faits, en analysant vos délibérations et les intérêts qui les ont agitées sous le masque du bien public, on ne peut nier qu'il ne se soit tramé, dans le sein de la Conven-
tion nationale, une conjuration pour rétablir la tyrannie et l'ancienne Constitution.
Les principaux auteurs d'un dessein si funeste se sont enfin désignés eux-mêmes en prenant la fuite. Il n'était point permis autrefois de les soupçonner; la défaite de tant de complots les avait instruits; les périls qui pressent les pas des ennemis du peuple avaient nécessité plus de raffinement dans leur conduite : ils n'étaient point ennemis audacieux de la liberté; ils parlaient son langage, ils paraissaient comme vous ses défenseurs : ainsi deux armées ennemies combattaient sous l'aigle romaine.
Mais maintenant qu'après avoir excité parmi vous des orages qui vous ont forcés de déployer votre sévérité contre eux pour sauver la patrie; maintenant qu'ils ont pris la fuite, et font ouvertement la guerre à la liberté; maintenant qu'il est découvert qu'on ne vante point d'autre Constitution et d'autres lois que celles qui auraient préparé le retour de la tyrannie, vous convaincrez facilement le peuple français de la droiture de vos intentions, et vous pouvez, comme le consul de Rome, jurer que vous avez sauvé votre patrie. Au moins n'attendez pas que votre Comité paie tribut à la faiblesse et à la superstition de qui que ce soit: le salut public est la seule considération digne de vous toucher; l'état présent de la France, la dislocation du corps politique, tout annonce que le bien n'a point été fait, et que vous ne devez de ménagement à personne; la République ne tient aucun compte des faiblesses et des emportements stériles; tout le monde est coupable quand la patrie est malheureuse.
Je reprendrai les événements à leur source; toutefois je ne rappellerai pas les opinions des membres pour vous proposer de les condamner sur ces opinions : vous en respecterez la liberté; mais comme les violences qui ont éclaté, dans le courant d'avril et de mai, dans la République, étaient suscitées depuis longtemps; comme les passions et les intérêts qui créèrent ces violences ont souvent percé dans vos délibérations, je parlerai de ce qui s'est passé parmi vous; vous suivrez la conjuration dans ses replis; vous achèverez de connaître à quel péril vous avez arraché le peuple; car, dans l'agitation des premiers jours du mois dernier, vous sévîtes contre les détenus, comme on sévit le 10 août, contre la cour, par le sentiment de ses crimes.
Tous les détenus ne sont point coupables; le plus grand nombre n'était qu'égaré; mais comme dans une conjuration le salut de la patrie est la loi suprême, vous avez pu confondre un moment et l'égarement et le crime, et sacrifier sagement la liberté de quelques-uns au salut de tous. Les détenus, comme la Cour, avaient fait la guerre aux lois par les lois; rien ne ressemble à la vertu comme un grand crime; on a dû séduire les âmes faibles sous le prestige ordinaire de la vérité.
Depuis que la Convention nationale est assemblée, deux partis ont paru sans cesse dans son sein, et surtout dans les occasions décisives où il s'est agi de quelque loi funeste à la monarchie, ou de quelque acte nécessaire à l'établissement de la République.
Soit qu'on ait ménagé les choses pour amener une usurpation, soit qu'on ait voulu relever le trône pour
la dynastie, un dessein s'est conduit depuis le premier jour pour y parvenir; la majorité de la Convention nationale, sage et mesurée, fluctua sans cesse entre deux minorités : l'une ardente pour la République et votre gloire, négligeant quelquefois le gouvernement pour défendre les droits du peuple; l'autre, mystérieuse et politique, empressée en apparence pour la liberté et Tordre dans les occasions de peu de valeur, opposant avec beaucoup d'adresse la liberté à la liberté, absorbant avec art l'essor des délibérations, confondant l'inertie avec l'ordre et la paix, l'esprit républicain avec l'anarchie, imprimant avec succès un caractère de difformité à tout ce qui gênait ses desseins, marchant avec le peuple et la liberté pour les diriger vers ses fins, et ramenant les esprits à la monarchie par le dégoût et la terreur des temps présents.
Il y eut un Monk parmi vous : cet homme défendit autrefois la monarchie; il défendit depuis la République; il joua la misère, et il habitait à Saint- Cloud le palais des rois : il joua la délicatesse de la santé, qui semble un obstacle à l'audace; il remuait l'empire : il joua la douceur et les affections simples de la nature; il se réjouissait du meurtre de son ennemi le 2 septembre; il appréciait tous les cœurs, tous les esprits, tous les intérêts, et séduisait leur propre inspiration pour les conduire vers le but où il tendait lui-même.
Il fut trop défiant pour avoir des complices; il n'eut que des amis qui conspirèrent avec lui, plutôt par la séduction de leur faiblesse ou de leur orgueil
que par malignité : cet homme fut Brissot; il eut de la finesse, il n'eut point de courage.
Il y en eut plusieurs qui, comme lui, tendaient au rétablissement de la monarchie; mais ce fut plutôt par conformité de vues et d'ambition que par concert ; chacun prétendit peut-être à conduire les autres; le même projet leur fit prendre les mêmes moyens; ils trouvaient dans la conduite l'un de l'autre un appui de leurs résolutions particulières, et marchaient plutôt ensemble qu'ils ne marchaient d'intelligence.
Quoi qu'il en soit, ils vous ont mis dans la nécessité de les réprimer par la confusion et la violence qu'ils avaient jetées parmi vous; vous avez reconnu quel péril menaçait la patrie, et l'impossibilité de faire des lois, s'ils étaient soufferts plus longtemps.
Les détenus, avant le 10 août, avaient marqué beaucoup d'attachement à la monarchie.
Brissot avait écrit : S'il existe des hommes qui tendent à établir une république sur les ruines de la constitution de 1789, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les partisans de Coblentz.
Il semblait que l'on fît la guerre au roi, à la république et aux deux Chambres. On favorisait la déchéance; mais on faisait la guerre au parti républicain. On travaillait donc pour un usurpateur, puisque l'héritier de la couronne était un enfant. On parla dans le temps du duc d'York; ce même duc d'York vous fait aujourd'hui la guerre avec beaucoup de politesse; il indemnise le
laboureur français des dégâts de ses troupes; on croirait qu'il ménage son domaine.
On parla peu du duc d'York en ce temps-là, on parla beaucoup plus du parti d'Orléans; il y eut beaucoup de prétentions qui n'osèrent point se montrer, et dont la postérité sera plus instruite. Quel que fût le projet d'alors, la république était en horreur.
Il paraît qu'il n'était pas entré dans les vues de l'Assemblée législative d'altérer la forme de la monarchie, car elle voua presque unanimement la république à l'exécration. Pétion signa l'ordre à Mandat de tirer sur le peuple, le 10 août : quelques autres ont tenté depuis de faire faire le procès aux auteurs de l'insurrection.
Celui qui fut chargé de proposer la suspension du roi, le 10 août, s'exprima ainsi, au nom du comité : Je viens vous proposer une mesure bien rigoureuse. Je m'en rapporte à la douleur dont vous êtes pénétrés, pour juger combien il importe au salut de la patrie que vous Vadoptiez sur-lechamp.
Vergniaud, qui tenait ce langage, a-t-il deux cœurs, l'un qui s'afflige de l'abaissement du trône, l'autre, ami de la république ? Selon toute apparence, on avait voulu parvenir à la déchéance du roi sans compromettre la monarchie; on voulait une révolution dans la dynastie plutôt que dans la forme du gouvernement et conserver un grand crédit sous une régence ou sous une usurpation.
On se conduisit habilement après le 10 août; on suspendit le roi pour contenter le peuple et
arrêter les progrès du parti républicain. La violence des esprits avait poussé le projet de la déchéance au delà de son but : on n'osa point la proclamer, parce qu'on craignait de tout perdre et de renverser le trône.
On gagna du temps; on espéra qu'une Convention nationale en imposerait au parti républicain et le ferait ployer; on espéra que la Convention jugerait le roi sans faire le procès de la royauté.
Brissot fut à l'hôtel de la justice demander qu'on conservât les sceaux, et qu'on traitât le roi avec les ménagements dus à son rang : Brissot a dû combattre la république; Cromwell, pour ne pas avilir le pouvoir d'un seul, respecta le roi dans Charles Ier; il avait conspiré contre elle et ménagé la tyrannie.
Vous entendîtes, dès le premier jour, Manuel proposer que Pétion, qu'il appelait le président de la France, logeât aux Tuileries, et que le peuple fût découvert et debout en sa présence. Cette proposition semblait être faite pour conserver l'ombre de la puissance unique, et fixer les yeux pendant la vacance du pouvoir royal.
L'abolition de la royauté fut le signal des haines secrètes; elle irrita les diverses prétentions et les rallia. Ceux qui pensaient au duc d'York, ceux qui pensaient à d'Orléans, ceux qui pensaient à la régence, tous s'unirent contre le parti républicain, leur ennemi commun.
Comme l'opinion publique était redoutable, et que l'orage du 10 août grondait encore dans le lointain, les plus zélés amis de la monarchie dissimulèrent; ils feignirent d'aimer la république; mais
ils combattirent avec beaucoup d'habileté tout ce qui tendait à l'établir ou à la faire aimer. On prit deux mesures également propres à neutraliser le parti républicain ; l'une fut de retarder le jugement du tyran, sous prétexte de lui donner plus de solennité; l'autre mesure fut ce système de terreur par lequel on sema d'abord de la défiance, et de la haine enfin contre Paris.
Quand vous arrivâtes ici, le Nord et le Midi se tenaient embrassés; le même enthousiasme pour la liberté unissait tous les Français; tout le monde courait aux armes, tous les départements étaient amis : le premier transport de la liberté avait immolé des victimes; mais il fallait pleurer sur elles, et n'accuser que le malheur des temps. La France est-elle plus heureuse depuis que des hommes qui se disaient sensibles ont allumé la guerre civile, ont promené par toute la France le glaive de septembre, et rendu la conquête de cet empire plus facile ?
Buzot fut le premier à lancer ici la discorde : la vertu n'a point tant d'aigreur. On a cru longtemps à ce faux dehors de sentiment et de philosophie; mais le secret de cette conduite fut de nous diviser pour nous dominer.
Dès ce temps-là on a tenté de diviser la France pour énerver la force et le caractère publics, et rallier ensuite sous le gouvernement royal, par le sentiment de leur faiblesse et par le besoin de s'unir, les départements ébranlés. Buzot déclama contre l'anarchie, et ce fut lui qui la créa. On calme l'anarchie par la sagesse du gouvernement; on l'irrite par des clameurs qui sont toujours sans fruit.
L'ordre eût régné dans la république, si l'on avait répété moins qu'il n'y régnait pas; on ne pouvait plus rétablir le trône qu'en le rendant médiateur entre les esprits divisés : jamais dissimulation ne fut plus raffinée. On a commis peu d'imprudences; ce temps fut couvert de ténèbres. On nous remplissait d'inertie avec impétuosité; le mensonge ne flattait point; il était brusque, il était farouche, comme l'est souvent la vérité pure.
Si l'expérience du passé est de quelque prix aux yeux des Français, qu'ils jugent les hommes de ce temps, comme la postérité sincère a jugé ceux qui ne sont plus, et qui, par leur habileté, ont su tromper leur siècle et leur patrie.
On fomenta de plus en plus les dissensions dans le sein de la Convention nationale; la colère s'empara des délibérations; on noyait l'empire de libelles; on demandait les assemblées primaires, sans leur offrir de Constitution et sans objet sage et déterminé; on demandait la ratification des élections, votre renouvellement, votre exclusion des magistratures pendant six ans, pour faire des indifférents secrets au parti républicain (on le tentait inutilement) ; on demandait votre translation, on déclamait contre les tribunes, qu'on irritait sans cesse; on plongeait la haine et la discorde dans les cœurs, on mettait le trouble et l'inquiétude dans l'Etat, et l'on constituait en anarchie tout ce qui formait un obstacle à l'anarchie même et à la tyrannie.
Comme le déguisement et l'hypocrisie sont le fondement des conspirations, on se doit défier beau-
coup des apparences dont les conjurés savent ordinairement se couvrir.
Mais il suffit de prendre dans la nature des choses les moyens qu'on doit employer lorsqu'on veut servir sa patrie et faire le bien, et ceux qu'on doit naturellement employer pour la trahir et faire le mal.
Ceux donc qui, dans les révolutions, veulent fixer un gouvernement provisoire et anarchique, ceux-là préparent sourdement le retour de la tyrannie : car ce gouvernement provisoire ne pouvant se soutenir que par la compression du peuple et non par l'harmonie, le corps social finit par être assujetti : comme il n'y a point de forme de gouvernement constante et qui repose sur des lois, tout dégénère et tout s'altère; il n'y a plus d'intérêt public, et le besoin du repos fait supporter enfin l'esclavage.
Un usurpateur qui veut arriver à son but par ce moyen ne manque point de bonnes raisons pour perdre ceux qui s'y opposent. Tous les vices sont bientôt de son parti, de même que tous ceux qui veulent jouir; le pauvre lutte quelque temps; mais comme la prudence lui manque souvent, et que l'emportement lui fait commettre des fautes, il est bientôt anéanti.
Voilà l'histoire de la France depuis un an : tous les vices se sont cherchés et se sont unis; le pauvre est resté seul, couvert de la difformité de l'indigence et de la vertu. Votre emprunt d'un milliard est la cause secrète de beaucoup de mouvements et de
beaucoup de dissimulation, comme l'abolition de la royauté.
Les détenus ont flatté tous les hommes corrompus; tout ce qu'ils ont dit tendait obliquement au despotisme; ils n'ont point fait un pas qui ne conduisît à la monarchie : ils étaient tous présomptueux, et conséquemment nés pour servir le trône.
L'âpreté d'une république convenait mal à Guadet et à Vergniaud qui conseillaient les rois, à Pétion qui briguait l'honneur d'élever le fils d'un tyran;, ils voulaient des honneurs, et la république n'offrait que des vertus stériles pour leur orgueil; ils n'ont jamais présenté de lois; ils n'ont cessé de dire que le parti républicain n'en voulait pas : ils refusaient de mettre en liberté les prisonniers de Lorient; ils parlaient en faveur de la liberté des théâtres; ils caressaient de la liberté ce qui flattait la licence des oppresseurs, ils en blâmaient tout ce qui fortifiait les opprimés.
Les hommes habiles, et pervers en même temps, ont fini par sentir qu'il fallait suivre le peuple, persuadés que la ligne que parcourent les révolutions est horizontale, et que par les excès, les malheurs et les imprudences qu'elle entraîne, on retourne au point d'où l'on était parti. Le même peuple qui pleurait aux funérailles de Cromwell accompagna d'acclamations le retour de Charles II, parce que la république de Cromwell était ^sndée sur un gouvernement provisoire qui ne reposait que sur lui.
La sagesse seule et la patience peuvent constituer une république; et ceux-là n'en ont point voulu parmi nous, qui ont prétendu calmer l'anarchie par
autre chose que par la douceur et la justice du gouvernement.
Nous avons été les derniers détrompés sur la conduite des détenus. Tous les politiques de l'Europe les tenaient pour les partisans de la monarchie.
Comme on ne pouvait point dire au peuple que la révolution du 10 août était un crime, sans lui dire aussi qui l'avait commis, on se tut sur cette révolution, mais on aigrit ses accidents : on flatta le peuple, on poursuivit, on persécuta les citoyens.
On aurait cru qu'il ne s'agissait point de fonder la république, mais de punir tous ceux qui avaient détruit la monarchie : de là cette affectation de provoquer des ordonnances contre les troubles, lorsque le peuple était paisible.
Buzot et Barbaroux insistèrent le plus sur ces sortes de lois; ils motivaient, avec beaucoup de finesse, la nécessité de les rendre; plus on les différait, plus leur ruse était satisfaite, et plus elle avait occasion de se répandre en amertume; ils enveloppaient tout de formes odieuses et repoussantes, pour irriter la jalousie et la fureur dont ils se plaignaient ensuite avec une apparence de vertu; ils opposaient le souverain à la liberté des citoyens, et le souverain était opprimé dans toutes ses parties au nom de la dignité collective. On établissait peu à peu un système de défiance et d'épouvante sur le sort de la représentation nationale, et de crainte pour la liberté du peuple.
De là ces dénonciations faites par Louvet, par Barbaroux et par les autres, des projets de dicta-
teurs et de triumvirs, lorsque ces fantômes de dictateurs et de triumvirs étaient tellement impuissants qu'on les dénonçait et qu'on les outrageait impunément.
De là ce culte pour un ministre dont on avait fait une idole pour accréditer le combat qu'on livrait par lui à la république et à la vérité. Roland, tandis qu'il était ici l'objet de la vénération des détenus, qui tiraient parti de sa renommée, Roland, dans ce même temps, fomentait des troubles à Lyon, et y excitait les nobles et les mécontents à la révolte.
Ce vaste système fut suivi dans tous ses points ; on avait fait des réputations saintes dans le parti secret de la royauté; on fit des réputations horribles dans le parti républicain.
Aucun de ceux qui avaient combattu le 10 août ne fut épargné; la révolution fut flétrie dans la personne de ses défenseurs; et, de tous les tableaux consolants qu'offraient ces jours prodigieux, la malignité n'offrit au peuple français que ceux de septembre, tableaux déplorables sans doute, mais on ne donna point de larmes au sang qu'avait versé la Cour !
Et vous aussi, vous avez été sensibles aux agonies du 2 septembre : et qui de nous avait plus de droit de s'en porter les accusateurs inflexibles, ou de ceux qui, dans ce temps-là, jouissaient de l'autorité et répondaient seuls de l'ordre public et de la vie des citoyens, ou de nous tous qui arrivions désintéressés de nos déserts ?
Pétion et Manuel étaient alors les magistrats de
Paris. Ils répondaient à quelqu'un qui leur conseillait d'aller aux prisons qu'ils ne voulaient point risquer leur popularité.
Celui qui voit égorger sans pitié est plus cruel que celui qui tue; mais lorsque l'intérêt a fermé le cœur des magistrats du peuple et les a dépravés jusqu'à prétendre conserver leur popularité en ménageant le crime, on en doit conclure qu'ils méditaient un crime eux-mêmes, qu'ils ont dû conspirer contre la république, car ils n'étaient pas assez vertueux pour elle; ils ont dû déplorer les forfaits qu'ils ont laissé commettre pour n'en être pas accusés; ils ont dû jouer l'austérité pour adoucir l'horreur de leur conduite et tromper leurs concitoyens.
Accusateurs du peuple, on ne vous vit point, le 2 septembre, entre les assassins et les victimes. Quels qu'aient été les hommes inhumains qui versèrent le sang, vous en répondez tous, vous qui l'avez laissé répandre. « Morande est-il assassiné ? », disait Brissot. Morande était son ennemi; Morande était dans les prisons. Les mêmes assassins ont provoqué des lois de sang contre le peuple, les mêmes assassins ont provoqué la guerre civile.
L'épouvante se reproduisait sous toutes les formes; on devait en attendre que l'indignation finirait par allumer la guerre intestine.
Les détenus demandèrent la force armée : tout s'émut dans la république; on trembla pour vous; la Convention rejeta constamment cette mesure, qui pouvait troubler la patrie.
Le véritable but de cette proposition fut de défendre dans Paris les débris du trône; on eût
entretenu perpétuellement la division entre les citoyens, et on aurait régné; on aurait déclaré la guerre à toute l'Europe, comme on l'a fait depuis, pour attirer l'attention des esprits au dehors, pour diminuer le nombre des bons citoyens, pour rappeler la première constitution par la nécessité d'un gouvernement vigoureux, après nous avoir mis l'Europe sur les bras.
Le roi aurait été déchu, et les intrigues de l'été dernier auraient repris leur cours.
Ce qui fait croire qu'on a tout tenté pour empêcher qu'on ne donnât une forme de gouvernement à la république et pour tout embrouiller, c'est le silence qu'on garda sur les propositions de Kalkreuth, le 24 octobre, après l'évacuation de la Champagne. Kalkreuth, en effet, fit des propositions à Kellermann; celui-ci en fit part au conseil. Quelques-uns des détenus dominaient le Comité diplomatique; ils dominaient le conseil par l'autorité de Roland. Kellermann s'est plaint depuis du peu de cas qu'on avait fait de ses lettres. Vous pouvez bien aimer la paix, mais vous ne craignez point la guerre. Vous pouvez être au-dessus des propositions de Kalkreuth et des tyrans, mais on a dû vous en instruire.
Les détenus, qui n'avaient point voulu la paix, furent cependant les premiers à affecter de la faiblesse et de la crainte, par rapport à l'étranger, sur la mort du roi.
Le roi mort, la royauté mourait avec lui; le trône était déshonoré; il n'y avait plus d'espérance d'empêcher que la république ne fût fondée par
ceux mêmes qui avaient porté l'arrêt du tyran; il y a apparence qu'on refusa la paix prématurée, demandée par Kalkreuth, et qu'on la réserva pour être un moyen de conciliation dans l'affaire du tyran.
En effet, Brissot, qui n'avait pas craint l'Europe l'été dernier, et qui lui-même avait proposé la guerre dans le dessein de distraire l'esprit de révolution et de raffermir la monarchie; Brissot, qui n'avait point voulu de la paix du 24 octobre, menaça la Convention nationale des armes de l'Espagne et de l'Angleterre; et si Brissot avait pu vous amener à vous laisser influencer par la terreur dans ce jugement, la même nécessité ne pouvait-elle pas ensuite vous contraindre à conserver la monarchie ? Les armes dont on vous menaçait pour vous demander une chose n'auraient-elles pas eu la même puissance pour exiger le reste ?
L'appel au peuple fut proposé par les détenus, il fut favorisé par l'erreur : vous savez maintenant quel parti les royalistes pouvaient tirer de cette mesure, et la France entière l'a envisagé avec effroi.
Mais ce qui achève de convaincre qu'on a voulu dominer la Convention nationale et la république par le désordre et la terreur, c'est qu'on fit tout, avant la mort du roi, pour vous confondre et vous intéresser par de plus grands périls à tout sacrifier à une paix dont la royauté devait être le prix.
L'attention de Brissot s'étendit dans l'autre hémisphère. Brissot dominait le conseil; il fit nommer son beau-frère Dupont vice-consul général à Philadelphie. Je n'en dirai pas davantage ; je ne
m'étendrai pas pour accuser Brissot d'avoir été d'intelligence avec l'Angleterre : peu vous importe. Cromwell n'est plus, ni Mazarin : vous ne voulez que justifier aux yeux des Français votre sévérité envers les détenus, et l'Europe n'a rien à démêler entre nous; mais tandis que l'on trompait la Convention nationale au dehors, on conspirait contre elle au dedans. Barbaroux, le 14 janvier, requit un bataillon de se porter sur la Convention nationale: quelques-uns de ces volontaires avaient crié publiquement : Vive Roland ! vive le Roi ! Cette affaire a été instruite.
Le procès du tyran fut entrecoupé d'une foule d'incidents savamment combinés; on avait produit beaucoup de papiers pour allonger la procédure et la neutraliser : lorsqu'on demandait qu'on jugeât le roi, les détenus répondaient qu'on ne voulait point s'occuper du peuple, et qu'on voulait déshonorer le nom français. Pétion proposa d'user de clémence; on alluma des querelles incidentes et sérieusement ridicules sur la police de Paris, sur la liberté des théâtres, sur la diplomatie; tout fut mis en usage pour sauver le tyran ou plutôt la tyrannie.
On compta beaucoup sur ce Dumouriez, qui connut assez peu les causes de la destruction de la monarchie pour prétendre la relever par la force des armes et par l'audace; Dumouriez ne s'expliqua point tant que le roi vécut; il traîna son armée dans la Belgique pour qu'elle ne fermentât point dans ses foyers, et pour l'opposer par la suite au parti républicain, s'il venait à triompher.
Dumouriez, selon toute apparence, n'eut en vue que sa propre fortune, aux dépens de la Cour d'abord, et de la république après, soit qu'il devînt assez puissant pour opprimer sa patrie, soit qu'il devînt l'heureux imitateur de Monk.
Il paraît que le tyran n'eut aucun ami attaché à sa personne, qu'on voulait la déchéance, et qu'on ne s'intéressait à lui conserver la vie que pour sauver le trône, pour se rendre moins odieux, et se faire un mérite auprès des vainqueurs, si la révolution succombait; d'ailleurs, on ne pouvait espérer de crédit sous un homme qui regrettait la tyrannie, et avait tout fait pour la ressaisir, sous un homme impénétrable, qui soutenait sa noblesse et lui tendait les mains; on s'irritait des mépris de cette ancienne Cour, on craignait sa dissimulation : voilà pourquoi l'on proscrivait les deux Chambres et la république; alternative délicate entre laquelle il fallait se maintenir pour dominer.
Cette mesure eut l'avantage de flatter tous ceux qui voulaient la constitution de bonne foi; on attendait tout sous un usurpateur qui eût soigneusement écarté des affaires les amis de son prédécesseur, les émigrés, les partisans de la république, et qu'on se promettait de gouverner. Si le secret et les vues cachées de la déchéance avaient été ignorés jusqu'alors, on les vit enfin au grand jour après la mort du roi.
Dumouriez se déclara pour le jeune d'Orléans contre le fils du tyran mort; on en pourrait conclure que la déchéance insinuée par Brissot et par les détenus dans la législature avait terminé l'objet;
car quel autre projet pouvait-on servir lorsqu'on ne voulait point de république ? Les républicains demandaient également la déchéance, mais ils conspiraient pour la mort; ils l'ont prouvé depuis.
Comment imaginer que Brissot et les autres, liés depuis par composition avec Dumouriez, n'avaient pas le même but, lorsqu'ils tenaient la même conduite ?
Je dis par composition, car ils s'étaient réconciliés; et les hommes publics ne se raccommodent qu'aux dépens du peuple, et parce qu'ils se craignent. Comment croire que Dumouriez et ses amis étaient divisés d'intérêt, que les détenus prétendissent se passer de l'armée et du général, et celui-ci n'user pas des amis qu'il avait dans la Convention?
On avait déjà proposé l'expulsion des Bourbons, pour intéresser, pour essayer l'esprit de l'armée.
Madame Sillery et Mademoiselle d'Orléans paraissaient parmi les soldats; le jeune Egalité s'était rendu le familier de ses compagnons d'armes; la pitié du soldat devait s'émouvoir en faveur d'une jeune fille proscrite et d'un jeune homme qu'on semblait livrer à ses bourreaux. Buzot, par cette proposition, se donna de la popularité; il donnait le change sur ses véritables intentions, et par cet artifice ingénu tous ceux qui combattaient cette mesure semblaient servir la faction d'Orléans.
Danton, au mois d'octobre, proposa la peine de mort contre ceux qui parleraient de rétablir la royauté. Buzot avait trouvé cette loi illusoire. Un usurpateur, disait-il, est au-dessus de ces sortes de lois. Elle fut rejetée. Buzot la reproduisit lui-même
quatre mois après : la première fois, il la combattit, parce qu'elle eût fait faire un pas de plus à la république, et rassuré sur des prétentions qu'il avait besoin de combattre pour intéresser; quand il la proposa une seconde fois, on pouvait dire qu'il comptait lui-même sur le courage et le pouvoir de l'usurpateur.
Tout ne tarda point d'éclater : la conjuration était en vigueur; Dumouriez commençait à ne plus dissimuler. Miranda écrivit à Pétion les dispositions où il voyait Dumouriez. Pétion n'en instruisit point la Convention nationale.
Le roi n'était plus. Les déclamations contre l'anarchie avaient redoublé depuis quelque temps; on avait excité au pillage dans Paris. Le valet de Buzot fut arrêté dans les rassemblements, échauffant le peuple. On avait lassé l'armée par le dénuement et la misère, on avait indisposé la France contre Paris; les généraux et les détenus marchaient de concert; le recrutement était retardé par Beurnonville et quelques corps administratifs.
La Convention envoie des commissaires dans la république, pour appeler le peuple aux armes; mais l'intrigue les y poursuit : on les fait passer pour de superbes proconsuls; tout est prévenu contre eux, Bourdon est assassiné dans Orléans, Saint-André est insulté et menacé dans la même ville; on écrit pour faire arrêter les autres.
Les détenus s'opposent à ce qu'on déclare Orléans en état de rébellion. Dumouriez n'attend point que son armée se soit remplie de nouveaux soldats; il marche, il est défait à Nerwinde : son dessein n'était
point d'éclater si tôt, il voulait vaincre encore; il se battit en déterminé pour se vendre plus chèrement. Quand il se vit vaincu, il craignit de perdre, avec d'autres batailles, la considération qu'on avait pour lui; il éclata donc, il fuit de la Belgique, et se rendit l'ennemi favorable en se hâtant de lui sacrifier le reste de sa fortune. Il fait partir Devaux et Miaczincki pour surprendre et livrer Lille et les places fortes.
Dumouriez déclare la guerre à la Convention nationale; il la menace de l'obéissance et de l'aveuglement de son armée; il demande un roi, et se déclare pour d'Orléans fils, et pour quelques-uns des détenus, qu'il appelait la portion saine de la Convention.
Lorsqu'on accusa ces derniers d'être les complices de Dumouriez, on les vit sourire : la dissimulation sourit, l'innocence s'afflige; dans les révolutions, ceux qui sont les amis d'un traître sont légitimement suspects.
Le mauvais succès de la trahison de Dumouriez sembla irriter le dépit de ses partisans.
On répandit dans Paris une affiche dont voici quelques passages :
« Réveillez-vous, républicains, pardonnez à l'ancien mépris des bourgeois, puisqu'aujourd'hui ils sont disposés à vous secourir et à vous aimer.
« Ralliez-vous donc au peuple industrieux et aux bourgeois, pour faire une guerre implacable aux brigands qui vous séduisent et qui vous égarent. Réveillez-vous, républicains. Bourgeois, peuple industrieux, sans-culottes, réunissez-vous, armez-
vous, formez de saintes associations; quittez un instant vos travaux, et ne les reprenez que quand vous aurez chassé les brigands des clubs, des sections et de la Convention nationale, et qu'elle sera composée entièrement de vrais républicains et d'amis de la concorde et des vertus, protégés par l'union de tous les braves citoyens de Paris avec tous les bons citoyens des départements, pour braver les efforts des méchants et vous donner de bonnes lois.
« Ralliez-vous, citoyens, et ralliez-vous promptement, ou demain vous tombez tous sous le couteau des proscriptions et de la guerre civile.
« Citoyens, tremblez ! le complot des brigands est renoué; je suis averti par un de leurs complices que d'ici à dimanche les deux tiers des députés, les signataires, et une grande partie des bourgeois doivent être massacrés. Citoyens, armez-vous sur-lechamp; aux armes ! aux armes ! Braves sections des Gardes-Françaises, mettez-vous à notre tête; marchez aux Jacobins, aux Cordeliers, à la Commune, à la Convention nationale, immolez les brigands ou tout est perdu. »
Cette affiche était signée Hattington; elle était longue et véhémente, on voulait réveiller l'effroi, alarmer les esprits, et l'on provoquait hautement, au nom de l'ordre et de la paix, le meurtre d'une partie de la Convention nationale et la guerre civile. Il y avait eu quelques bruits aux halles; le maire de Paris apprend qu'on a répandu dans le peuple un grand nombre de ces affiches; le lendemain, il reçoit du conseil l'avis qu'on en voulait aux jours de Beurnonville, que ce ministre et le côté droit de
la Convention devaient être égorgés par les vainqueurs de la Bastille, qui s'introduiront sous prétexte de défiler avant de partir : le maire prend les précautions convenables; il va même trouver les vainqueurs de la Bastille, il les trouve tranquilles.
L'affiche est répandue le lendemain avec plus de profusion. Real, substitut du procureur de la commune, remet au maire une lettre par laquelle on l'avertit que la moitié de la Convention va être assassinée par des scélérats, et on l'exhorte à agir pour la bonne cause.
Le maire lui demande s'il connaît l'auteur de la lettre. Real lui répond qu'il la croit d'Aubert. Le maire est appelé par les ministres pour se concerter sur les malheurs dont la patrie est menacée, il s'y rend; tout était paisible, la majorité du conseil exécutif paraissait être dans le secret.
L'aide de camp de Beurnonville, aposté, apprend au conseil, en présence du maire, qu'Aubert a parlé de rassemblements et de projets sinistres de scélérats.
Un homme de police, aposté de même, accourt au conseil, avec un commissaire de la section des Champs-Elysées. Celui-ci présente au maire une lettre dans laquelle on lui dévoile le complot d'égorger la moitié de la Convention; on lui présente, comme seul moyen de prévenir ce crime, de battre la générale et d'assembler toutes les sections armées autour de la Convention.
On ajoute que plusieurs présidents et commandants de sections sont prêts, et que si le maire a besoin des signatures de quelques députés, on va les lui procurer.
Le maire s'informe de l'auteur de la lettre : l'homme de police répond qu'il croit qu'elle est d' Aubert; la lettre est de la même main que la lettre écrite à Real. On apprend à l'instant qu'Izarn- Valadi, député, vient d'être arrêté au corps de garde de l'Oratoire, criant qu'il faut marcher au secours de la Convention, qu'elle est en péril. Cependant la Convention et Paris sont tranquilles, les vainqueurs de la Bastille ont défilé modestement, on célèbre une fête, aucun bataillon ne se prête à ce mouvement de terreur, le coup qu'on veut porter par elle est manqué.
On cherchait Aubert; un agent de change se présente à la mairie pour son défenseur; le maire le consigne jusqu'à ce qu'il ait déclaré où est Aubert. Ainsi pressé, il annonce que celui qu'on cherche n'est point le vrai coupable, que l'affiche est de Valazé, que celui-ci ne la désavouera pas. L'agent de change est conduit à la police, où il fait sa déclaration; il est conduit ensuite chez le ministre de l'Intérieur, où il la répète. Ce fut la fable de Tartufe. Valazé fait prier le maire de ne le dénoncer point : Valazé était l'âme du trouble, il était Harrington, il était Aubert, il était l'agent de change, il était les sections armées, il était l'épouvante du côté droit et du conseil; il voulait une émeute, au milieu de laquelle les conseils donnés dans l'affiche auraient été exécutés, il voulait justifier l'éveil qu'il avait donné. Rien ne put agiter le peuple, le peuple resta immobile.
Nous verrons par la suite le même plan reproduit, peut-être avec plus de succès, le 3 1 mai, pen-
dant lequel l'intrigue fut noyée dans le débordement du peuple.
Je ne vous rappellerai pas avec quel art on répandit ensuite dans la France l'horreur des crimes de Paris : vous vous souvenez avec quelle acrimonie Valazé et ses compagnons parlaient ensuite, irrités par leur impuissance; avec quelle fureur ils agitaient vos séances et soufflaient parmi vous la haine et la défiance implacable; le crime marchait en triomphe au milieu de vous et entraînait tout par ses paroles.
Les honneurs et la confiance aveugle que s'accordent les magistrats entre eux sont une tyrannie; nul individu ne doit être vertueux ni célèbre devant vous, car un peuple libre et une assemblée nationale ne sont point faits pour admirer personne.
La révolution avait créé un patriciat de renommées : ce respect humain a conduit la chose publique à deux doigts de sa perte; on n'examinait point ce qui était bien en soi-même, mais qui l'avait fait ou l'avait dit.
Le bonheur public est la mesure des réputations. Interrogez l'état de la France ; on a tout sacrifié à la passion de rétablir la monarchie en sauvant le tyran. Voici un passage d'une lettre trouvée chez Gardien, membre de la commission des Douze, sous la date du 20 janvier dernier :
« Estaing offre le bonjour et l'hommage de son respect au législateur Gardien; la confiance attire le même sentiment, elle l'exige. Voici mon souhait : je ne sais s'il est probable, mais il a pour objet l'utilité et la dignité de la république.
« Je voudrais qu'au dernier moment, que lorsqu'il n'y aura plus rien à dire sur les projets et sur les hommes, que lorsqu'il ne pourra rien rester à dévoiler, la grande majorité des fédérés et des sections, calme, sans tumulte et sans armes aucunes, sollicitât et obtînt de la Convention le rapport du décret, la commutation, et que Payne, se faisant fort des Américains, et un des commissaires, conduisît au même instant la source de nos maux sur le Républicain. Ce vaisseau, tout prêt à Brest, pourrait vraisemblablement appareiller. Par la même raison qui existe, il porterait à d'autres républicains zélés, tranquilles et fidèles, un ci-devant roi et sa famille. »
Je ne vous rappellerai point ce que fit Thomas Payne, il ne voulut point faire le mal; des mains pures ne l'eussent point fait chez des hommes moins corrompus. Respectez un appui de la liberté de l'autre hémisphère, ne le condamnez pas, car on l'a trompé.
On a voulu sauver la tyrannie, vous n'en doutez plus; voilà la cause de la fureur qu'on a montrée; la république ne compose pas avec la royauté, la république ou le roi devaient périr; vous l'avez vu depuis : ceux qui voulaient sauver le roi ont tout fait pour perdre la république.
On se plaignait de vos tribunes et de leurs mouvements, mais les partisans nombreux de la tyrannie, répandus sur toute la république, et déclamant sans cesse contre votre autorité, étaient-ils plus respectueux ? Les cris que vous n'entendiez pas, et qui proclamaient la guerre civile, étaient-ils innocents ?
Il est consommé, le criminel projet d'aveugler la
France, d'armer les Français contre les Français, et de nous ramener à la monarchie par la tourmente de la liberté; il est consommé, le projet d'étouffer dans Paris cette population, l'effroi de la tyrannie : on l'avait tenté par la force armée, on a cru réussir par la terreur.
Toutes les pièces qu'on a remises au comité l'attestent, elles prouvent que tous les moyens ont été pris depuis longtemps d'exciter tout le peuple à se révolter; on comptait sur le surhaussement des denrées, on comptait sur le ressentiment des uns, sur l'intérêt, les passions et l'aveuglement des autres.
Le dessein de rétablir le despotisme fut continué: on n'avait pu compter sur Paris seul; on renoua tous les lambeaux qu'il avait dans la république, et le crime étendit ses bras autour du peuple français; on donne l'alarme aux propriétaires, on n'entend plus la vérité parmi les cris aigus des gazettes et du mensonge. On croit à Paris qu'on égorge dans la république; on pâlit dans la République, on croit qu'on égorge à Paris.
Les bruits les plus sinistres étaient répandus dans le Midi; on écrivait de Bordeaux, le 26 mai, que Dufour et Parens y étaient de retour, qu'ils y disaient au peuple avoir laissé Paris en feu; qu'il fallait marcher sur Paris, qu'il était affaibli, que les brigands qu'il renfermait étaient partis pour la Vendée et les frontières; que pendant leur séjour ils avaient assisté aux conciliabules de Pétion et Valazé, qu'ils y avaient été admis par les députés de Bordeaux; que dans ces conciliabules se trouvaient quarante membres de la Convention; qu'on
y avait conclu le meurtre d'une partie de la représentation nationale; qu'on devait battre le rappel dans les départements pour faire marcher cent mille hommes sur Paris.
Dufour et Parens annonçaient que les députés de Bordeaux n'étaient peut-être plus, et qu'ils délibéraient sous le couteau; quelques-uns des détenus avaient déjà dit que leur projet ne réussirait pas que quelqu'un d'entre eux ne fût assassiné; ils enviaient le couteau de Paris, ils enviaient au parti républicain le coup qui perça Saint-Fargeau.
Que voulaient-ils donc faire avec du sang ? Cependant les sections de Bordeaux s'agitent, on y propose une adresse aux départements, pour les inviter de prendre les armes : le peuple de Bordeaux est sage, il délibère, il ne précipite point cette adresse.
Les mêmes choses se passaient (dans le courant de mai) dans Marseille, dans Lyon, dans la Corse: là, des tyrans régnaient, allumaient la guerre civile, et se rendaient indépendants; Paoli déclamait en Corse contre l'anarchie; il conspirait aussi au nom des lois. Paris était inquiet, les malveillants y levaient le front ; l'enrôlement avait produit quelque tumulte; Buzot avait réclamé hautement la liberté de ceux qu'on avait arrêtés; le désespoir de la vertu luttait contre celui du crime : vous étiez agités plus que jamais, les conjurés dénonçaient les conjurations, comme avait fait la Cour.
Elle fait aussi arrêter, pendant la nuit, des citoyens et des magistrats, cette commission, d'abord choisie pour chercher la cause des troubles et les apaiser;
elle les excite elle-même; sa tyrannie menace des attentats imaginaires qu'elle poursuit et qu'elle suppose; elle a l'art de faire envisager les plaintes qu'on porte contre sa violence comme le tourment d'un parti démasqué et la crainte que sa vertu inspire aux méchants; elle semble vouloir exécuter le premier plan de Valazé, celui d'assembler les citoyens par la terreur, et de les mettre aux mains par la jalousie, par la vengeance, par la défiance et par les méprises.
Vous vous souvenez, citoyens, que dans ce même temps la république entière était remuée, qu'on appelait les suppléants à Bourges, que les corps administrés de l'Eure, du Jura, du Calvados, de la Gironde et des Bouches-du-Rhône avaient en quelque sorte proclamé leur indépendance, et qu'on avait soulevé la France. Le coup partait des conciliabules de Valazé et de ceux de Saint-Cloud; là l'intrigue avait remplacé la Cour, et Madame Brissot logeait au palais de la ci-devant reine, et recevait souvent la plupart des détenus.
Depuis longtemps plusieurs membres de la Convention excitaient à la révolte les corps administratifs de leurs départements. Tous ont été sollicités, dans le courant de mai, de prendre les armes; le plus grand nombre a résisté, les autres ont été trompés sans doute.
Cependant la commission des Douze aigrit de plus en plus les esprits; elle vous annonce qu'un complot est près d'éclater. Valazé tenait, au commencement de mars, le même langage. Elle vous propose de doubler vos gardes et de faire fermer les sections; elle se dit le dernier asile de la liberté; elle
vous glace par des récits funestes; elle délibère armée au lieu de ses séances. Bertrand, lui seul, l'un de ses membres, veut inutilement l'arrêter dans ses excès : elle feint des périls, afin d'accroître son pouvoir; la commotion est universelle.
Plus la commission répand d'effroi, plus elle a occasion d'en répandre, et plus aussi elle se montre violente. Elle dépose et reprend à son gré ses fonctions; les dangers qu'elle semble courir la rendent plus intéressante: elle va tout oser impunément. Valazé, par une lettre circulaire, avait appelé en armes ses compagnons, le 22 de mai, au lieu de vos séances.
Le peuple s'assemble autour de vous, il demande justice pour ses magistrats et pour lui-même qu'on accuse; c'est un jour de deuil populaire. Vous avez vu, dans le passage de la lettre d'Estaing, le projet de réunir la majorité des fédérés et des sections pour demander le rapport d'un décret.
Pourquoi cet appareil et cette intrigue ? Et quand le peuple aujourd'hui s'assemble pour vous demander justice, on le trouve licencieux ! Des citoyens sont à la barre; ils étaient vieux et respectables; ils avaient dit la vérité : Citoyens, leur répond Isnard, on pardonne à votre jeunesse.
Barrère alors propose d'adjoindre au Comité de salut public cinq membres pour prendre des informations sur les faits de la conspiration contre la Convention nationale. On amenda la proposition, et l'on fit décréter une commission particulière de douze membres; elle fut composée en grande partie de ceux qui conspiraient dans les conciliabules de Valazé. Cette commission, au lieu de se conduire
avec sagesse, irrite les esprits par sa violence, et répand l'effroi parmi les citoyens : elle arrache Hébert de sa maison.
On faisait croire au peuple français que la Convention était en proie à des hommes égarés. Isnard répond à d'autres qui vous avaient parlé paisiblement, que si la Convention nationale est outragée, on cherchera sur quelle rive de la Seine fut Paris. La république devait trembler pour vous; ces discours étaient des prétextes qu'on envoyait à la révolte.
Ce moment était le même que les premiers jours du mois d'août, où la Cour, conspirant contre le peuple, et armée contre lui, se plaignait de sa licence; elle avait égaré les corps administratifs, ils l'étaient encore; la Cour, au nom des lois, opprimait la liberté ; au nom des lois, on l'opprimait de même ; la Cour avait gagné quelques chefs de sections, la commission des Douze a requis ces mêmes sections, celles où Lafayette avait plus d'amis. Les 1 et 2 juin, le peuple se réunit de nouveau par le sentiment du péril commun; il s'était présenté deux fois; ses pétitionnaires parurent tristes devant vous: ils étaient précédés du bonnet de la liberté couvert d'un crêpe; ils furent repoussés et outragés; on leur répondit par des fureurs; on ne voulut point les entendre.
Ainsi s'ébranlent les empires, par les injustices envers les peuples. Déjà les malveillants s'autorisaient de la violence et du triomphe des détenus; on sollicita Dillon de se mettre à la tête d'un rassem-
blement; on agita le peuple de plus en plus, poui avoir un prétexte de soulèvement.
Le projet était dirigé par plusieurs chefs. Ils sont arrêtés.
Ces chefs avaient sous eux douze généraux, dont chacun était chargé de s'emparer de l'esprit de quatre sections.
Ces généraux avaient en sous-ordre deux ou quatre affidés principaux; le projet se communiquait à une seule personne, avec invitation de ne le communiquer qu'à cinq autres, lesquels cinq devaient suivre la même marche, en divisant toujours un par cinq.
On avait compté, pour exciter le premier bruit, sur le renchérissement des denrées, ou sur de nouvelles levées.
L'action devait s'engager et se suivre ainsi :
On devait s'emparer, à la même heure, du canon d'alarme et l'enclouer, et s'emparer, par la voie de force, de ceux de la Maison commune et du Temple, de ceux de toutes les sections, qui devaient être livrés, soit par une attaque, soit par les affidés de la ligue. On devait proclamer le fils du feu roi, Louis XVII, et sa mère régente.
Le projet étant mis à exécution, les individus composant cette ligue devaient se nommer de droit gardes du corps, et ceux qui se seraient distingués dans cette action auraient été décorés d'un ruban moiré blanc, auquel serait suspendue une médaille représentant un aigle renversant Yanarchie.
Dans le même temps, on arrêtait à Chauny un particulier traduit depuis à Paris et interrogé par
le Comité de sûreté générale, porteur d'une lettre où un projet d'enlèvement était concerté, où le lieu de vos séances et votre perte étaient désignés obscurément, où Ton parlait de sauver son prince, où l'on disait : Vous êtes si grand, et moi si petit !
Vous ne pouvez douter, citoyens, que les ennemis de la liberté du peuple et du gouvernement républicain ont dû conjurer contre vous; c'est à vous de chercher maintenant de quel côté étaient les conjurés. L'anarchie fut le prétexte des partisans de la royauté ; Paoli en Corse, Dumouriez dans la Belgique, les détenus, tous tenaient le même langage.
La conjuration s'étendait dans toute l'Europe : elle agitait les colonies par le moyen de Santhonax et Polverel, qui régnèrent véritablement à Saint- Domingue; elle agitait la Corse; vos émissaires y avaient été proscrits; des lettres ont été trouvées sur une bombarde génoise abandonnée en mer, qui toutes attestent que le même plan de poursuivre les commissaires était suivi partout : un arrêté de l'assemblée générale de la Corse les chasse de cette île et licencie les bataillons qu'ils avaient formés; toutes les lettres attestent que le peuple de la Corse est trompé par les mêmes insinuations qui ont troublé la France. Parmi ces lettres, une est adressée à Vergniaud; on lui dit : Parlez, venez, et le peuple vous bénira. La conjuration éclatait partout, lorsque Paris l'a comprimée au commencement de juin.
Manuel vous disait un jour : « Si, dans les troubles excités par les malveillants, tous les bons citoyens prenaient les armes, les méchants seraient
comprimés. » Paris entier a pris les armes dans ce jour, et tout était tranquille, excepté le crime. Alors vous pûtes librement, sous la sauvegarde du peuple, arrêter les auteurs de tant de désordres; vous pûtes espérer enfin de donner des lois à la France; vous imposâtes silence aux royalistes qui avaient médité votre perte; depuis ce temps vous avez donné à la République une forme de gouvernement; vous avez éclairé le peuple, assuré les propriétaires effrayés; le peuple a vu le dernier jour de l'anarchie.
Que l'insurrection de Paris soit jugée par le peuple français î Elle n'a point de juges légitimes parmi les révoltés de l'Eure. Elle a sauvé la représentation nationale; les conjurés ont pris la fuite, ils ont pris les armes. Brissot fuyait en Suisse sous un faux nom avec un étranger; un Espagnol, appelé Marchena, se rendait à Moulins près de lui; cet Espagnol avait, dit-on, intrigué dans les Pyrénées.
Tel est l'esprit de la conjuration que votre prudence a renversée.
Puissent les yeux de la nation s'ouvrir enfin î
Paris n'était que le prétexte de l'attentat qu'on méditait contre elle; tous les complots ont échoué, grâces en soient rendues au Génie protecteur du peuple français î les conjurés ont laissé peu de traces; encore quelques jours, ils les auraient teintes de sang. Par quel art ont-ils pu vous séduire jusqu'à vous ranger quelquefois de leur parti contre vousmêmes ?
Toute la France serait paisible s'ils l'avaient été; ils s'armaient contre vous au nom du respect même qui vous était dû; on vous immolait à votre sûreté;
on vous traitait comme ce roi de Chypre chargé de chaînes d'or. Les ennemis de la république sont dans ses entrailles; ce n'est point l'audace que vous avez à vaincre, mais l'hypocrisie.
Quelques-uns de Marseille ont répandu partout des émissaires. Une femme d'Avignon, appelée Tissac, a découvert à Bertin, juge du commerce de Marseille, un plan de royauté dirigé par ceux qui oppriment le peuple de cette ville; Langier est à la tête, homme froid et politique; Lavaliez, homme bouillant et déclamateur; Bertrand, ambitieux, hardi, effronté ; Mauger-Malleville, Pleouse, Castellanet, vif et entreprenant; Lejourdan, rusé, mais sans courage et caché derrière le crime.
Voilà ceux qui troublent Marseille, et qui voudraient ternir sa gloire; leur projet est de joindre la Vendée, si la fortune les seconde et leur permet de lever tout à fait le masque. Lyon est dans le même état. Privât, froid, dissimulé, ardent sans le paraître; Menis, procureur général, doucereux, engageant ; Coinde, fougueux, facile à égarer pour un coup de main : voilà les principaux tyrans du peuple de Lyon; tyrans plus odieux que Pisistrate, ils font égorger le fils qui leur redemande son père, et la mère qui pleure un fils.
Buzot soulève les autorités de l'Eure et du Calvados; Gorsas, Pétion, Louvet, Barbaroux et quelques autres sont près de lui; on ferme les Sociétés populaires; on a commis des violences à Beaucaire contre les patriotes; une commission de gouvernement s'est formée à Nîmes; partout le sang coule; Treilhard et Mathieu écrivent de Bordeaux qu'on
y accapare les assignats à l'effigie du roi; un particulier a crié au spectacle : Vive le roi ! et l'a fait impunément; le bon peuple du Midi est opprimé; c'est à vous de briser ses chaînes.
Entendez-vous les cris de ceux qu'on assassine ? Les enfants, les frères, les sœurs sont autour de cette enceinte, qui demandent vengeance. Quelques Marseillais marchent à Lyon; ils ferment partout les clubs; la municipalité de Tarascon est dans les fers; l'Europe attend quels seront les premiers lâches qui auront un roi. La liberté du monde et les droits de l'homme sont bloqués dans Paris, ils ne périront point; votre destinée est plus forte que vos ennemis, vous devez vaincre; les précautions ont été prises pour arrêter le crime.
Prononcez maintenant. Vous devez mettre quelque différence entre les détenus : le plus grand nombre était trompé, et qui de nous peut se flatter de ne l'être jamais ?
Les vrais coupables sont ceux qui ont fui, et vous ne leur devez plus rien, puisqu'ils désolent leur patrie. C'est le feu de la liberté qui nous a épurés, comme le bouillonnement des métaux chasse du creuset l'écume impure.
Vous ne pouviez pas sauver la patrie avec eux ; qu'ils restent seuls avec le crime qu'ils voulaient commettre. Ils se plaignaient de l'anarchie, ils nous y plongent; ils ont troublé la paix des bons habitants des campagnes; et vous, vous avez fait des lois : que le peuple choisisse entre des rebelles qui lui font la guerre, et vous qui soulagez ses maux. Ils ne partageront donc point avec vous l'amour du
monde. Ils se plaignaient qu'on voulait diviser la république, ils se partagent ses lambeaux; ils disent qu'on a outragé des membres de la représentation, ils l'outragent tout entière; ils étaient froids contre les brigands de la Vendée, ils appelaient la France contre vous, et trouvent aujourd'hui des armes pour combattre les lois et déchirer l'empire !
Nous avons retracé leur conduite depuis le premier jour; plusieurs ont rendu compte des événements, selon qu'ils étaient émus par leurs passions; ils ont raconté les faits sans suite et sans liaison : les faits sont toujours odieux lorsqu'on les isole.
Ceux qui étaient les plus aveugles, les moins instruits des vues des chefs, et conséquemment fanatiques, ont le plus écrit et le plus parlé dans les derniers jours de la conjuration; comme ils avaient vu de plus près les conjurés, ils devaient être leurs plus ardents défenseurs, parce qu'ils étaient les plus séduits par leur hypocrisie.
Qu'on lise les récits divers, ceux de Lanjuinais et de Rabaut, et ceux des autres répandus dans la France; ils ont fait du crime un martyre : tout est écrit avec inquiétude, avec faiblesse, esprit de parti.
Vous avez vu le plan longtemps suivi d'armer le citoyen par l'inquiétude, et de confondre le gouvernement par la terreur et les déclamations; mais vous respecterez encore la liberté des opinions, votre comité la réclame.
On pourrait dire que les discours d'un représentant sont des actions; que cette liberté est pour les citoyens, qu'elle est leur garantie, mais que dans les actes du gouvernement elle peut être une poli-
tique insidieuse et suivie, qui compromette le salut public. Etait-elle sacrée, l'opinion qui condamna Socrate et lui fit boire la ciguë ? L'opinion qui fait périr un peuple l'est-elle davantage ?
Quoi qu'il en soit, la liberté ne sera point terrible envers ceux qu'elle a désarmés, et qui se sont soumis aux lois; proscrivez ceux qui nous ont fuis pour prendre les armes; leur fuite atteste le peu de rigueur de leur détention; proscrivez-les, non pour ce qu'ils ont dit, mais pour ce qu'ils ont fait. Jugez les autres, et pardonnez au plus grand nombre : l'erreur ne doit pas être confondue avec le crime, et vous n'aimez point à être sévères. Il est temps que le peuple espère enfin d'heureux jours, et que la liberté soit autre chose que la fureur de parti; vous n'êtes point venus pour troubler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs de l'esclavage. Rétablissez la paix intérieure. L'autorité brisée au centre fait partout peser ses débris; rétablissez en tous lieux la justice et l'énergie du gouvernement; ralliez les Français autour de leur Constitution : puisse-t-elle ne partager pas la haine conçue contre ses auteurs !
J'ai peint la conjuration : fasse la destinée que nous ayons vu les derniers orages de la liberté î Les hommes libres sont nés pour la justice; on profite peu à troubler la terre : la justice consiste à réprimer ceux qui la troublent.
Vous avez eu le droit de faire arrêter ceux de vos membres qui trahissaient la République. Si le souverain était assemblé, ne pourrait-il pas sévir contre quelques-uns de ses membres ? O vous qui
le représentez, qui pourrait sauver la Patrie, si ce n'était vous-mêmes ? Les détenus avaient donné les premiers l'exemple de la sévérité envers les représentants du peuple; qu'ils subissent la loi qu'ils ont faite pour les autres ! Ils sont des tyrans s'ils se prétendent au-dessus d'elle; qu'ils choisissent entre le nom de conjurés et celui de tyrans.
Il résulte des pièces remises au Comité de salut public :
Qu'une conjuration a été ourdie pour empêcher en France l'établissement du gouvernement républicain; que l'anarchie a été le prétexte des conjurés pour comprimer le peuple, pour diviser les départements et les armer les uns contre les autres;
Qu'on a tenté de mettre sur le trône le fils de Capet;
Que les efforts des conjurés contre l'établissement de la République ont redoublé depuis que la Constitution a été présentée à l'acceptation du peuple français;
Qu'on avait formé, dans les conciliabules de Valazé, où se rendaient les détenus, le projet de faire assassiner une partie de la Convention;
Qu'on a tenté de diviser l'opinion entre le nord et le midi de la France, pour allumer la guerre civile;
Qu'à l'époque du 31 mai, plusieurs administrations, excitées à la révolte par les détenus, avaient arrêté les deniers publics et proclamé leur indépendance;
Qu'à cette époque, la conjuration contre le système de gouvernement républicain avait éclaté dans
les corps administratifs de Corse, des Bouches-du- Rhône, de l'Eure, du Calvados, qui sont aujourd'hui en rébellion.
Votre comité a pensé que votre justice devait être inflexible envers les auteurs de la conjuration; il m'a chargé de vous proposer le décret suivant :
Article premier. — La Convention nationale déclare traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salle, Louvet, Bergoing, Biroteau, Pétion, qui se sont soustraits au décret rendu contre eux le 2 juin dernier, et se sont mis en état de rébellion dans les départements de l'Eure, du Calvados et de Rhône-et-Loire, dans le dessein d'empêcher l'établissement de la République et de rétablir la royauté.
2. — Il y a lieu à accusation de Gensonné, Guadet, Vergniaud, Mollevault, Gardien, prévenus de complicité avec ceux qui ont pris la fuite et se sont mis en état de rébellion.
3. — La Convention nationale rappelle dans son sein Bertrand, membre de la commission des Douze, qui s'opposa courageusement à ses violences; elle rappelle dans son sein les autres détenus plutôt trompés que coupables.
4. — La Convention nationale ordonne l'impression des pièces remises au Comité de salut public, et décrète l'envoi aux départements.