RAPPORT SUR L'ARRESTATION DE HERAULT DE SECHELLES ET DE SIMON
LU PAR SAINT-JUST A LA TRIBUNE DE LA CONVENTION
Le Comité de Salut Public avait ordonné, le 25 mars 1 794, l'arrestation d'Hérault de Sechelles et de Simon sous l'inculpation de conspiration contre-révolutionnaire.
Cette arrestation, d'ailleurs préventive, avait ému bon nombre de Conventionnels qui ne pouvaient croire à la culpabilité d'Hérault, réputé jusqu'alors comme un ferme soutien du nouveau régime.
Saint-Just fut chargé par le Comité de justifier la mesure prise et d'exposer les raisons impérieuses qui l'avaient motivée.
Les Comités de salut public et de sûreté générale me chargent de vous rendre compte de l'arrestation de Hérault-Séchelles et Simon, membres de cette assemblée. Ils sont prévenus de complicité avec les ennemis de la République, et ont encouru votre sévérité, par un outrage éclatant fait à la loi rendue, le 4 de ce mois, contre les conspirateurs.
Quintidi dernier, le Comité révolutionnaire de la section Lepelletier, qui, depuis plusieurs jours, faisait poursuivre un homme prévenu d'émigration, l'atteignit dans la maison et dans l'appartement
d'Hérault-Séchelles; cet homme y fut saisi et conduit en arrestation. Hérault et Simon, le jour même, se présentèrent dans le lieu où Ton avait déposé le prévenu et percèrent à travers les gardes pour lui parler. Ils autorisèrent cette violence de leur qualité de députés. En vain on leur objecta que la loi interdisait toute communication avec les prévenus de conspiration, à peine d'être traités comme leurs complices; en vain on leur objecta que le Comité de Salut public était saisi de cette affaire, ils persistèrent et parvinrent auprès du prévenu.
Simon nie ce fait, dans la lettre qu'il vous a écrite, mais il est constaté.
Nous avons pensé que, dans une circonstance telle que celle où nous nous trouvons, la Convention nationale devait être inflexible, s'honorer de faire respecter ses décrets par ses membres avec la même rigueur dont elle userait envers tout autre.
Si l'on réfléchit sur l'intention de la démarche d'Hérault et de Simon auprès d'un prévenu, et qu'on cherche à l'approfondir, ils ne peuvent être considérés que comme des complices qui voulaient donner au coupable le mot d'ordre dans l'instruction de son procès.
Si l'on examine la conduite antérieure de ces deux hommes, ils nous étaient déjà suspects. Le Comité de salut public avait déclaré, depuis environ quatre mois, au premier, qu'il ne délibérerait plus en sa présence, qu'on le regardait comme un ami de l'étranger, et comme suspect, pour avoir réclamé, les larmes aux yeux, la liberté de Paoli, s'être saisi des papiers diplomatiques du Comité, les avoir com-
promis, de manière qu'ils ont été imprimés dans les journaux et répandus au dehors.
Si Ton examine la conduite de Simon, il n'est point sûr qu'il ait été du parti populaire dans la Savoie, sa patrie. Il était vicaire général de l'évêque de Strasbourg, et l'ami et le partisan de Schneider, prêtre autrichien, accusateur public du Bas-Rhin, qui, aujourd'hui, est détenu à l'Abbaye pour ses attentats, et qu'on a découvert hier comme étant à la tête du mouvement qui devait ouvrir les prisons.
Il voulait parler; il hésitait. Nous avons une lettre entre les mains, écrite par Hérault à un prêtre réfractaire, dans laquelle il parle, d'une manière indécente, de la Révolution, et promet à ce prêtre de l'emploi. Ce prêtre a été guillotiné depuis.
Simon fut le collègue d'Hérault dans sa mission du Mont-Blanc. Leur liaison, en ce moment, atteste qu'ils n'ont jamais cessé d'agir de concert depuis, et qu'ils sont complices.
Vous avez dit que la justice et la probité étaient à l'ordre du jour dans la République française : l'une et l'autre vous commandent une roideur inflexible contre tous les attentats; si vous voulez établir la liberté, l'une et l'autre vous commandent d'immoler toute considération à l'intérêt public.
Quelle est cette audace, de franchir une loi terrible qui punit de mort ses violateurs, ou plutôt quelle épouvante et quel désespoir de la part des coupables ont pu les porter à cet acte de témérité? Ne se sont-ils point jugés eux-mêmes?
Voilà donc le fruit des crimes que tant de gou-
vernements se sont épuisés à ourdir. Tous les trésors des rois sont vides, tous les forfaits sont épuisés, et la liberté triomphe, et vous êtes plus grands que vous n'avez jamais été.
Le sénat de Rome fut honoré par la vertu avec laquelle il foudroya Catilina, sénateur lui-même. En vain les rois avaient préparé l'avilissement, vous ne pouvez être plutôt atteints des insultes de l'étranger, que la providence des imprécations de l'impie. Hérault et Simon sont prévenus de complicité dans la conspiration.
Je vous ai rendu un compte préliminaire. Les Comités de sûreté générale et de salut public vous proposeront demain le décret et l'acte d'arrestation entièrement motivés contre eux.