DISCOURS SUR LES RELATIONS AVEC LES PUISSANCES NEUTRES
PRONONCÉ PAR SaINT-JUST DEVANT LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC
Le Comité exécutif provisoire avait donné lieu, au sein même de la Convention, à de nombreuses critiques. Le Comité de Salut Public résolut de le supprimer et chargea Carnot de présenter un rapport pour justifier cette mesure.
Les membres de ce Comité exécutif devaient cesser leurs fonctions le 1er floréal et devaient être remplacés par douze commissions.
Saint-Just profita de cette discussion pour attaquer énergiquement le ministère des Affaires étrangères et plus spécialement Deforgues. titulaire de ce département.
Celui-ci fut d'ailleurs arrêté quelques semaines après.
Ce discours ne fut pas imprimé, mais on en retrouva le manuscrit dans les papiers de Saint-Just, après sa mort, ce qui permit de le publier plus tard.
Je ne m'oppose pas à la demande du ministre au sujet du commerce à établir avec les puissances neutres, et je suis de l'avis des préopinants au sujet des décrets que le Comité doit présenter à cet égard à la Convention; l'excédent des marchandises de notre sol et les marchandises de luxe nous sont également inutiles; il est donc avantageux de leur ouvrir des débouchés et de les échanger contre celles
qui nous manquent; ce commerce cependant ne peut être autorisé qu'avec les neutres, parce qu'il ne peut y avoir sûreté et protection que pour eux. Ainsi il se trouve que les motions du ministre et le projet de décret du Comité remplissent le but proposé.
Mais puisque l'occasion s'en présente, je ne peux différer plus longtemps de fixer les idées du Comité sur la très singulière doctrine du ministre, et, en général, sur celle du pouvoir exécutif au sujet des négociations avec les puissances neutres, d'autant que les idées soutenues ici par Barère ont plus ou moins égaré le Comité, et qu'il se serait commis à cet égard des erreurs encore plus funestes, s'il eût adopté aveuglément les perfides motions qui lui sont constamment faites par les ministres.
A les entendre, nous n'avons jamais assez fait avec les puissances neutres; c'est toujours pour elles, c'est toujours pour nous les rallier que nous devons accorder telle ou telle tolérance.
Dans les choses même où l'intérêt de la République présente des décrets, tels que celui pour le commerce de notre superfluence avec les neutres, les ministres sont tellement habitués à nous abuser de l'importance de ces puissances neutres, qu'ils abandonnent volontiers les raisons décisives que présentent les intérêts de la République pour nous parler des intérêts des puissances neutres et de la nécessité de tout sacrifier pour les ménager.
Depuis quatre mois, tant de honteux et d'inutiles ménagements me lassent, tant de sots discours en politique me fatiguent; si les ministres ne se lassent
pas de nous abuser, je me lasse de les voir nous abuser sans cesse, nous offrir des fantômes pour des //réalités, ouvrir les veines du trésor à d'insatiables^î et méprisantes puissances, pour nous faire sans cesse acheter leur inertie, leur lâcheté, leurs perfidies. Certes il nous en eût moins coûté, et de beaucoup, pour les combattre et les vaincre, que pour acheter leur singulière neutralité.
Tant de perfidies, tant de stupidités me fatiguent, et je veux enfin ouvrir les yeux des ministres sur les dangers qui les menacent, et à nous, sur les trahisons de tous nos imbéciles diplomates, dont le grand savoir consiste à faire avec tous nos moyens, avec les plus ruineuses dépenses, ce qu'aurait fait sans eux la lâcheté naturelle de ces mêmes nations, que nous croyons avoir achetées avec notre or, mais qui s'étaient déjà vendues à la peur et à l'intérêt.
Je supplie donc le Comité de m'écouter avec attention; les républiques sont l'asile de la vérité : elle ne peut y rester captive; elle doit régner en France, mais c'est ici qu'est son sanctuaire. Après ce discours, j'ose croire que le Comité, éclairé sur la conduite des ministres, leur spécifiera enfin que le Comité a changé de politique et de maxime.
Le temps, les événements, les principes que les événements ont successivement permis de développer, les extensions que les attaques de nos ennemis ont forcé de donner à nos principes, nos succès, nos revers, les dangers qui nous menacent, ceux que nous avons dû accélérer pour notre défense, tous ces objets réunis ont rendu la guerre que fait la République, une guerre inévitable, une guerre uni-
verselle, une guerre cosmopolite: ses succès intéressent l'univers, ses revers ne l'intéressent pas moinsnous avons généralisé notre cause, nous avons éclairé les principes; tous les regards sont fixés sur eux, les événements n'ont plus à décider que des conséquences; ainsi dans cette lutte de la liberté des hommes contre la tyrannie des anciens maîtres des Etats, l'événement affranchira le monde ou rivera pour jamais ses fers.
Aucun Etat de l'Europe, aucun, sans exception, n'est régi par nos principes, tous le sont plus ou moins par leurs anciens préjugés; la pureté de nos principes n'admet aucun pacte avec l'erreur, aucun pacte avec aucune sorte de tyrannie; elles se briseront toutes à l'appui de nos triomphes : or, en cet état de choses, croyez-vous de bonne foi que parmi les anciennes institutions qui gouvernent les Etats de l'Europe, il en est une seule qui, de bonne foi, puisse aimer nos principes ?
Non, cela n'est pas possible, parce que cela ne peut pas être, et il n'y a pas, suivant vos principes, un seul Etat libre dans l'Europe; ou croyez- vous de bonne foi qu'il y ait un Etat, où ceux que vos principes dépouilleront de l'autorité qu'ils ont usurpée, qui puisse aimer vos principes ? Non, sans doute, des individus les chérissent, la liberté française a des temples dans bien des cœurs, mais elle n'en a et n'en aura jamais dans les cabinets des ministres ni dans les sénats d'aucune république moderne.
Qu'est-il donc arrivé ? que les grandes puissances de l'Europe, ralliées par le danger, se sont réu-
nies contre nous; mais dans cette coalition monstrueuse, elles ont mis en commun leurs armées, leurs moyens, leurs frayeurs, et elles ont gardé en particulier leurs cupidités, leur haine, leurs jalousies, de telle sorte que, se détestant plus entre elles qu'elles ne nous détestent, nos plus puissants alliés ont été, avec notre courage, notre union, notre désespoir, leurs rivalités, leurs intrigues, leurs jalousies et le plaisir, indestructible pour elles, de compter comme un succès nos victoires, quand elles affaiblissent un ancien rival.
Au milieu de cet abrutissement général de l'Europe, quelques Etats faibles, toujours dépendants, se sont trouvés froissés par le choc de cette réunion de tyrans et de cette redoutable défense d'un peuple libre.
Quels partis avaient-ils à prendre ? Trop faibles pour nous résister, trop prévoyants pour vouloir le tenter, assez éclairés pour ne pas se cacher que, la liberté française triomphant, toutes les institutions qui régissent l'Europe descendraient dans la même tombe que les rois et les royautés; ignorant quel serait l'événement de cette lutte inouïe dans les fastes des siècles, que leur prescrivait leur intérêt ? Une prudente neutralité, qui leur conservât la bienveillance des tyrans, si la tyrannie triomphait, qui leur procurât une chute plus différée, et dans tous les cas plus douce, si la république française triomphait de ses ennemis.
Les rois, écrasés par l'immensité des dépenses que nécessite cette guerre, ne pouvaient acheter assez de partisans dans les Etats neutres, pour leur intérêt,
pour déranger la prudente politique de leurs chefs: ainsi, si la république française trouvait que cette neutralité lui était désirable, qu'avaient à faire nos ministres ? Une seule chose : se tenir tranquilles, ne rien faire du tout, et veiller seulement à l'exacte observance de cette même neutralité adoptée par les puissances belligérantes.
Le plus simple bon sens traçait cette conduite à nos ministres; au lieu de cela, qu'ont-ils fait, et à quelle immensité de dépenses nous ont-ils entraînés, pour nous faire acheter ce qui n'était pas à vendre, mais ce qu'on nous offrait; pour nous faire payer ce que peut-être on nous aurait payé à nous-mêmes, et pour nous former, disent-ils, des partis, dans les lieux où le plus puissant intérêt de ces mêmes pays a toujours et aurait toujours créé, fomenté et soutenu les mêmes partis ?
Quelles sont les puissances neutres dans cette guerre ? Parmi les rois, le Grand-Seigneur, le roi de Danemark et celui de Suède; parmi les soi-disant républiques, celles de Suisse, de Gênes et de Venise, car je crois bien qu'on me permettra de ne pas compter celles de Lucques et de Saint-Marin; je ne doute pas de leur neutralité, mais comme nos ministres ne se sont pas encore doutés de nous les faire acheter, il faut attendre qu'ils nous les portent en compte de dépense, pour rendre à ce nouveau trait de politique tous les éloges qu'il mérite.
Je me flatte qu'une observation très curieuse n'aura pas échappé à votre sagacité.
Le principal objet de nos ministres semble avoir toujours été d'ouvrir de nombreux débouchés aux
trésors de la nation; les ministres ont changé, mais non cette espèce d'esprit du ministère, et la raison en est simple, c'est un grand maniement d'argent : de nombreuses dépenses, secrètes de leur nature, au moins invérifiables, doivent être le domaine le plus fructueux pour des ministres cupides, et pour cette foule de gens avides qui les flattent et les secondent pour dévorer avec eux la substance de l'Etat.
Ainsi voici le pivot perpétuel de la politique de nos ministres envers le Comité, pour autoriser toujours d'énormes dépenses.
Quand il s'agit de maintenir la neutralité dans une république, ce sont les gouvernements, les partis qu'il faut solder, c'est le peuple même qu'il faut gratifier.
Quand ce sont des rois qu'il faut rendre neutres, ce sont alors les individus qu'il faut acheter, et ils sont aussi chers que les peuples des républiques.
Veuillez vérifier les comptes que nous rendent les ministres et que vous épelle ici Barère, et vous verrez si depuis six mois il vous a jamais été possible de sortir de ce cercle vicieux ? Sans doute les plans que l'on nous a constamment proposés pour la Turquie ont paru de la plus haute importance, et je vous prends tous à témoin si j'ai hésité à les seconder de tous mes moyens; les dépenses ne m'ont pas effrayé, car l'utilité résultant du succès me paraissait devoir amener le salut de la République, et dès lors toute dépense est légitimée.
Eh bien ! quels ont été les résultats de plus de quarante millions de dépenses ? car je porterais ce calcul à soixante-dix millions si je donnais, aux diffé-
rents diamants employés en présents, la valeur que leur ont donnée à l'estime les citoyens joailliers qui les ont estimés; à quoi cela nous a-t-il menés ? à rien, mais absolument à rien. Tantôt c'est le reiseffendi qu'on ne peut gagner; tantôt c'est le capitanpacha qu'on ne peut satisfaire; puis ce sont les demandes en subsides, en secours, et dans le temps que nous les accordons, les choses changent, on ne veut plus rien, ni des mêmes subsides, ni des mêmes secours.
L'intérêt le plus puissant de la Porte, si elle pouvait agir, était de profiter de notre alliance pour exterminer la Russie, et si elle ne pouvait agir, son intérêt particulier était la neutralité, conséquence et compagne nécessaire de l'impuissance.
Eh bien ! on nous a promis sans cesse l'assistance de cette puissance, son alliance, et en la payant, il a fallu payer, à tous les prix que la cupidité peut y mettre, les individus qui se disent nos partisans: et maintenant, suivant les probabilités, qu'aurons-nous acheté ? une neutralité que la nature des choses et l'impuissance commandent à la Turquie de la manière la plus irrésistible.
Deux scélérats, deux ex-nobles, deux ministériels, deux feuillants, deux Brissotins, Henin et Descorches, sont nos ministres de Constantinople; la guillotine seule peut dignement récompenser leurs services, et la confiscation de leurs nobles vols peut seule nous récupérer d'une partie de nos frais. Des disputes scandaleuses y divisent la nation réduite à cette ignominie (à se partager entre un Henin et un Descorches, qui, en dernière analyse, ne sont que
deux lâches coquins) et en querelles pour le partage des trésors de l'Etat.
Voilà pourtant deux hommes que Deforgues nous assurait mériter toute notre confiance.
Après la mort de l'extravagant don Quichotte du Nord, la pauvreté, la misère de notre allié le roi de Suède exigeait la neutralité. Par quel hasard, depuis deux mois, nous propose-t-on encore de la payer ? J'espère qu'en examinant les propositions qui nous sont faites, le Comité déclarera qu'il achète des alliés et ne paie pas des neutres.
Le Danemark, neutre par politique, par jalousie. par besoin, est cependant venu à bout de nous arracher des subsides, et nos agents de nous y voler avec une impudence révoltante; tantôt pour nous procurer des blés qu'on aurait cru de la poussière d'or, vu le prix qu'ils nous coûtent; tantôt pour nous procurer des approvisionnements pour la marine que nous n'avons jamais reçus; tantôt pour monsieur tel, tantôt pour madame telle, influente de telle ou telle manière : de telle sorte que, si jamais la correspondance de nos agents voit le jour, et j'espère que ce moment n'est pas éloigné, on croira que nous payons nos subsides aux rois nos alliés ou neutres en p..., m..., et fripons de toutes sortes. Voilà, Messieurs, la politique de nos ministres et ses effets envers les rois; voyons quelle elle a été envers les républiques.
Je suis bien aise d'avoir à commencer cet examen par les cantons helvétiques, car notre ministre en Suisse, homme d'un vrai talent, est regardé par Deforgues comme le plus utile, et il est au moins prouvé
très clairement que, sans aucune proportion, les dépenses de son ministère sont les plus chères de toutes les dépenses diplomatiques qu'a faites la République depuis deux ans.
Pour concevoir cependant les services qu'a rendus à la République le citoyen Barthélémy, il faut voir, dans la position actuelle des cantons helvétiques, quel a été son degré d'influence, pour la fixer sous tel ou tel rapport, quels obstacles il a vaincus; et pour cela, il nous faut examiner d'abord quel était l'intérêt de la Suisse dans la crise qu'a occasionnée la révolution, et voir si les travaux et les dépenses du citoyen Barthélémy nous ont obtenu de la Suisse des démarches que ne lui prescrivait pas son intérêt: car si tout son talent est d'avoir obtenu ce que la Suisse aurait fait sans son intervention, et si tous nos trésors n'ont été employés qu'à faire faire aux Suisses ce qu'ils eussent fait pour leur propre intérêt, vous conviendrez que voilà des talents et de l'argent bien mal employés.
Entre les Suisses de 1794 et les Suisses de 1400. il y a la différence des temps de Fabricius à ceux où l'empire romain était à l'encan et au dernier enchérisseur. Voilà d'abord un premier fait; le peuple vivait depuis cent ans sur son ancienne réputation, mais il a mangé le capital sans l'accroître, et il était sans doute au dernier terme quand la révolution est arrivée.
Les Suisses de 1400, à l'aurore de notre révolution, auraient été nos plus chers alliés, nos premiers défenseurs; le parti que la suite de nos victoires leur aurait rendu le plus utile, ne se serait cependant présenté à
eux que comme le plus honorable, et cela eût suffi pour les décider.
Mais depuis deux cents ans il est un Dieu qu'on adore en Europe, et si l'Europe est son temple, la Suisse est son sanctuaire, et ce Dieu est l'argent. Les Suisses, paralysés en tout ce qui avait jadis créé leur réputation, n'ont conservé de leurs pères que des mains plus disposées à saisir des sacs d'écus que des armes.
La révolution française ne devait donc être pour la Suisse, marchande de chair et de sang, qu'une spéculation commerciale, et dès lors elle devait désirer sur toute chose la neutralité.
La neutralité lui permettait de vendre ses troupes aux puissances de la maison de Bourbon, aux coalisés, à la Hollande, ce qui n'eût pu s'obtenir si la Suisse s'était montrée notre alliée.
Pourtant elle ne devait pas se montrer notre ennemie, parce que si la république française existe et se consolide, il lui importe de ne pas fermer ce débouché pour la vente de ses soldats.
La neutralité qui donnait aux Suisses les ressources de la paix lui laissait tous les profits de la guerre pour la vente des denrées à la République, par la liberté de son commerce, par l'influence toujours nouvelle de sa position.
La neutralité était économe et la guerre ruineuse: des difficultés presque insurmontables s'opposent à ce que le corps helvétique se rallie pour une guerre offensive, et cette réunion épuiserait les trésors de tous les cantons.
Ainsi toutes les raisons d'intérêt se réunissaient pour commander aux Suisses la neutralité.
L'esprit universel y est tel, que parler aux Suisses d'autres choses que de l'intérêt, l'intérêt matériel du moment, l'intérêt de quelques écus, c'est leur parler la langue de Guillaume Tell, dont il n'est pas peutêtre un seul Suisse qui ait conservé la grammaire.
D'autre part cette neutralité ne devait éprouver aucun obstacle réel de la part de la coalition; aucune puissance n'était d'humeur et n'avait le moyen de se ruiner pour acheter toute la Suisse, car les opinions publiques s'y vendent comme une denrée, et le commerce de ce pays est unique sous le ciel; au dehors il vend comme marchandise le sang du peuple, et au dedans les opinions de ses habitants.
Toutes les mesures des coalisés pour gagner des partisans devaient être vaines; le bruit des menaces ne les effraie pas, leurs rochers les rassurent, et le bruissement seul des écus les attache et les intéresse.
Il suffisait donc de les laisser faire : leur inclination, leur intérêt, leur cupidité insatiable, tout les forçait d'être neutres, et nul moyen humain n'aurait pu les engager à ne l'être pas un seul moment.
Dans cette position qu'ont fait nos ministres ?
Ils ont traité avec les Suisses de 1794, comme nous aurions dû traiter avec les Suisses d'Henri IV, époque où leur intérêt les rendant fanatiques de leur royalisme, il aurait été question, à force d'or, de les attirer à notre parti, et d'acheter à tout prix leur silence sur les événements du 10 août.
On nous a fait sonner bien haut le ressentiment terrible de ces terribles cantons suisses, pour les justes
supplices infligés aux satellites de Capet, et pourtant dans le même temps on ne parlait pas même en Suisse de cet événement, ou si on s'en occupait, c'était pour le tarifer et profiter de notre crédulité pour en exiger le prix.
Enfin les Suisses ont eu le rare bonheur de négocier avec nous sous le manteau d'une antique réputation; i/ et après nous avoir vendu si longtemps leurs soldats, ( ils nous ont fait encore acheter leur antique renommée, dont ils ne jouissaient plus que dans notre opinion.
Plus de quarante millions ont été s'abîmer dans le gouffre de mains toujours ouvertes, de gueules affamées et béantes dans ce pays, où, faute d'aliments de commerce, la justice, la liberté, les hommes et les opinions sont à l'encan.
On ne cesse de nous harceler; l'infatigable Barthélémy puise dans nos trésors avec le tonneau des Danaïdes; je soupçonne bien que c'est avec plus de fruit pour lui-même, mais c'est avec la même inutilité pour l'objet dont elle nous a servi depuis quatre ans.
Il est, nous dit-on, des cantons où la haine de la liberté est immortelle; dans ceux-là nos trésors ne sont pas parvenus : qu'ont-il produit à Fribourg et à Soleure ?
Il en est d'autres où la crainte seule de la dépense d'une guerre aurait engagé à subir les dernières indignités pour obtenir la paix; c'est donc dans les cantons populaires, aristocrates, oligarchiques, que notre or a été versé à torrents, de sorte que ceux qui étaient royalistes sont restés tels, et que nos millions nous
ont acquis ceux qui auraient été à nous par leur seule inclination, par leur seul intérêt.
Dans ce pays, on ne fait pas une seule démarche qu'on ne nous la fasse payer; eh ! bon Dieu, à quel prix ! mais s'il est vrai que tout s'y vende, que tout s'y paie, au moins peut-on dire à notre ministère : Pourquoi y achetez-vous les plus insignifiantes, les plus inutiles faveurs ?
Quoi î trente mille livres de dépenses pour faire chasser de tels endroits obscurs de ces obscurs pays une vingtaine de misérables émigrés, poursuivis par la faim, attendus par la guillotine, et à qui il ne reste d'autre propriété au monde qu'un bonnet de nuit î
Et qu'importe à la République que ce bonnet et la tête méprisable qu'il couvre aillent se cacher de Baie à Fribourg, ou de Lausanne à Soleure ?
Les destinées de la liberté sont-elles donc attachées à celles de tels esclaves ? Faut-il payer les guenilles à un si haut prix ? Et parce que des misérables, avides de tout vendre, veulent nous vendre nos proscrits réfugiés sur leurs terres, devons-nous autoriser qu'on mette à cette méprisable denrée un prix fou. ridicule, insultant ?
Ainsi donc, je ne nie pas ce que nos ministres nous répètent sans cesse, que la Suisse est vénale, que tout s'y vend, que tout s'y achète; je conviens que Jugurtha seul manque à ce pays, et que s'il existait, il dirait avec vérité ; Urbem venalem et mature penturam, si emptorem invenerit.
J'avoue tout cela, mais je dis que c'est précisément par ces raisons-là que l'intérêt de la Suisse était de rester neutre; que tout l'argent employé à l'acheter
n'a produit autre chose que de lui payer ce qu'elle désirait de vendre, d'acheter d'elle ce que nous avons voulu qu'elle vendît, mais ce qui, sans nous, eût été son vœu naturel et le cri de son intérêt. Après cet exposé, je laisse à penser s'il convient d'ajouter un écu de plus aux millions que nous avons déjà perdus.
J'en viens à Gênes, et je me hâte de convenir que c'est la moins inutile des négociations qui ont occupé le ministre; mais elle nous a pourtant coûté un argent énorme; les dépenses ont surpassé tous les calculs, et ce que je prétends, c'est que pour l'objet vraiment utile il n'a été à peu près dépensé que ce qui réellement était nécessaire, et que les trésors de la République ont été prodigués pour des projets fous, impraticables, inutiles, quand même ils eussent eu le succès promis, et qui enfin, s'ils eussent été utiles, ne nous auraient jamais indemnisés de l'argent que l'on nous a fait dépenser pour les obtenir.
Deux objets frappent l'attention du Comité en examinant la suite de la correspondance du ministre sur les négociations de Gênes.
Le premier, l'approvisionnement confié au citoyen Tilly, et le moyen d'acheter des grains, de les faire parvenir à Gênes, de Gênes dans nos ports, malgré la vigilance de nos ennemis.
Le second objet politique, de nous former un parti dans Gênes, qui y détruisît l'influence de la coalition, qui forçât les amis des tyrans à borner leurs moyens au maintien d'une neutralité offensive; de faire que toute cette neutralité fût à notre profit et au détriment de nos ennemis; subsidiairement de
nous gagner des partisans, d'y engendrer les premiers germes de la liberté, d'y faire éclore une révolution qui livrât Gênes à nos principes et son argent à notre trésor; qui, par conséquent, ouvrît à nos armées une des portes de l'Italie, d'y nourrir cette révolution dans le silence, afin qu'au moment fixé pour une explosion générale en Europe, les partisans de l'aristocratie fussent étouffés par les bras d'un nouvel Hercule dont à peine ils auraient aperçu le berceau.
Voilà constamment les deux objets dont on nous a occupés alternativement; on nous a montré l'un ou l'autre suivant les dispositions du Comité, suivant l'esprit qui y dominait, et par ce moyen on A nous a fait dépenser les 54 millions que coûte la légation de Gênes depuis le 31 mars 1793, ne comprenant pas en totalité l'achat réel des grains; 54 millions en pure perte, voilà le produit net des comptes du ministre.
Or, dans ces deux objets, l'un était réel, l'autre n'a servi qu'à se jouer de notre crédulité. L'achat des grains, voilà l'objet réel : or, cet objet était purement une affaire mercantile; je me flatte qu'on n'aura pas l'impudence de nous parler des principes des marchands dont il aura fallu étouffer les remords avec de l'or; le commerce a des mains, une gueule béante et dévorante; mais les plus impudents des ministres n'ont jamais ici parlé de son âme ni de son cœur ; ces deux objets sont les deux premières mises de fonds de tout négociant; cherchez ailleurs le patriotisme, l'humanité, même le respect humain, la crainte de l'infamie, car chez eux vous n'y trouverez
qu'un principe, un sentiment, un dieu, et ce dieu c'est l'or.
Ce qui s'est passé avec cette république vous a prouvé la vérité de ces axiomes; si le sang, si la chair des Génois eût été une nourriture supportable pour nos armées, des négociants génois nous auraient vendu leurs propres enfants pour en nourrir nos soldats.
Ainsi il s'agissait de présenter un gain pour être sûr du concours et du succès de toutes les entreprises proposées pourvu que le résultat en fût d'un profit clair.
L'espérance de la République n'a pas été déçue : l'énorme quantité de grains, de vêtements, de fournitures de tout genre, que nos agents nous ont achetés à Gênes, nous a été de la plus grande utilité, et je ne crains pas de dire que c'est à ces négociations-là que vous devez la reprise de Toulon, la prise de Marseille, la conservation de Nice, et l'union des départements méridionaux de la République.
Je sais que l'improbité connue du fripon qu'il a plu au ministre d'envoyer à Gênes a rendu les marchés fort chers; que cet ex-noble vous a très noblement volés; mais à ces malheurs-là il est plusieurs remèdes, et je connais, pour le mal qui tourmente Tilly, un topique radical.
Mais les 54 millions ont été en partie employés à fomenter la seconde partie de l'objet proposé, et le roman de cette négociation est ce que nous avons le plus chèrement payé.
L'intérêt de Gênes était la neutralité, car son intérêt est celui des marchands; l'intérêt des marchands
est de vendre; le moyen de vendre est d'être neutre et de fournir aux deux contendants à l'abri de la neutralité : si cela n'est pas démontré, rien au monde ne peut l'être. En se tenant dans cette mesure, nous devions en tirer tout le parti possible: mais ce n'était pas l'intérêt des sangsues qui nous rongent : là. comme ailleurs, il a fallu se former des partis, nous leurrer d'une révolution, y créer des clubs jacobins. Tantôt Gênes était une pépinière de propagandistes : des nouveaux missionnaires devaient nous convertir toute l'Italie par la seule puissance de la parole; toute la Lombardie brisait ses fers; Parme envoyait son Bourbon joindre notre Capet; jusques à Naples enfin, tout était converti à la liberté.
Quand le roman devenait fatigant par son absurdité, alors Gênes nous présentait des légions de Scévola, des élèves de Brinvilliers; les poignards, les poisons étaient prêts, tous les dominateurs de l'Italie devaient, tel jour, à telle heure, cesser d'exister; c'en était fait de ces petits tyrans, et néanmoins Etats, tyrans, tout est resté debout; nos trésors n'ont pas excité une émeute, ils n'ont pas occasionné une égratignure, ils n'ont pas donné une colique.
Excepté en une seule occasion, notre attente a toujours été déçue, et il est encore douteux si l'incendie du Scipion est bien entièrement dû au citoyen Tilly. Dans l'intérieur de Gênes on nous a fait dépenser jusques à quinze cent mille livres dans une semaine, et cet argent devait changer la couronne ducale en bonnet rouge; l'argent est dispersé, la couronne est restée, et le bonnet rouge est sous le chevet de Tilly. Ce qui a lieu dans le Grand Conseil vous ouvre
enfin les yeux : oui, les pauvres nobles veulent une révolution, mais ils veulent celle qui les rendrait les égaux des riches, et qui leur livrerait à partage égal le sang et l'or des Génois; le peuple dans le pays doit toujours rester enchaîné; c'est le nombre des marteaux qu'on veut accroître ; voilà une belle révolution; certes voilà un bel emploi, un magnifique emploi de tant de trésors.
Tilly est un lâche et un fripon. Sous l'ancien régime sa lâcheté lui a obtenu des coups de bâton; sous celui de la liberté, ses hauts faits, n'en doutez pas, lui vaudront de plus brillantes récompenses.
Mais s'il n'est pas temps d'appeler les coupables à reddition de compte, il est temps au moins de fermer les entrées du trésor public aussi criminellement ouvertes depuis quinze mois.
Croira-t-on jamais que l'insignifiante république de Venise n'a pas laissé que de nous coûter encore quelques dépenses, assez peu considérables si on les compare à celles déjà exposées, mais plus choquantes encore si on en considère la nullité ?
Là, comme ailleurs, on nous a bernés de rêveries politiques; là, comme ailleurs, Henin devait établir la liberté française; le lion de Saint-Marc devait se coiffer du bonnet rouge, et, si nous en croyons ce malhabile menteur, la république de Venise a couru des dangers effrayants par suite des partis qu'y avait formés Henin; et de ces dangers nous en avons été les seuls confidents, et les inquisiteurs d'Etat n'en ont jamais parlé, ni eux ni qui que ce soit au monde.
Cet impénétrable secret est sans doute impayable : Henin pourtant nous l'a fait payer; en vérité, on ne
saurait l'apprécier, car la conspiration déjouée, Henin même éloigné, le secret a été gardé comme auparavant, et tout Venise a été prêt à s'insurger : deux cents complices étaient dans la confidence; tout a manqué, et personne n'a dit mot î Quel prodige et quel homme est ce M. Henin ! Bendman n'était qu'un intrigant de mauvais aloi auprès de ce puissant génie.
Après de si brillants succès il était bien juste d'en récompenser l'auteur, et l'illustre Henin fut envoyé à Constantinople.
Pour le remplacer on a fait le plus bizarre choix : le vertueux Roland brissotinait alors la République, et plaçait partout des brissotins.
Ce ministre avait prudemment envoyé sous Henin un ex-moine, monarchien en 1789, feuillant en 1791, constitutionnel en 1792, un caméléon politique, un phraseur : ce brissotin-là était Jacob, jadis oratorien.
Pour remplacer Henin, on chercha encore un exmoine, un ex-prêtre, un aventurier, un dominicain de Lyon, né en Irlande, appelé O'Neil, qui se baptisa ensuite en 1791 l'abbé Noël, aujourd'hui le citoyen Noël.
Ces deux ex-moines étaient les manœuvres de ce grand homme que l'on envoya à Constantinople. Les volumes que nous envoient ces goujats politiques sont aussi fastidieux à lire qu'impossibles à croire, et cependant trois cent mille écus ont trouvé à s'échapper de ce côté-là.
De quoi s'agissait-il cependant ? De faire rester neutre une république qui n'a cessé de l'être depuis la paix de Passarowitz, une république que tous les
leviers de l'Europe ne pouvaient déranger un seul moment de son impassibilité : vous voyez que cette besogne n'était pas au-dessus de la nullité de MM. O'Neil et Jacob.
D'y ériger le symbole de la république, cela pouvait être plus difficile, car cet acte-là était plus décidé qu'il n'appartient à une aussi timide neutralité. Henin l'obtint pourtant; un tableau fut attaché à sa porte; un jour on saura comment, par qui et à quel prix; les dépenses de cette facétie en surpassent l'utilité, puisqu'il en coûte plus de quatre-vingt mille livres pour ce seul objet, et je l'appelle une facétie parce que la suite a prouvé que c'était une simple inconséquence qu'on avait obtenue du Sénat, une déviation de ses principes; mais la non-reconnaissance d'O'Neil a prouvé qu'on n'avait pas tardé à y revenir.
La seule utilité de la légation à Venise est la correspondance avec la Turquie, qui n'a plus d'autre issue que celle-là, parce que la Suisse et la Valteline nous offrent seules un passage à nos courriers jusqu'à Bergame, et que l'Etat de Venise nous donne toutes les facilités d'arriver jusqu'en Dalmatie.
Cette utilité diminue avec l'espoir d'amener la Porte à une rupture; pourtant je ne dis pas de la négliger, mais de la moins payer et d'y envoyer de vrais républicains remplacer les deux moines exbrissotins qu'appelle ici le tribunal révolutionnaire et après lesquels soupire si ardemment la guillotine.
On nous avait leurrés de pouvoir obtenir des blés de cette république; les moyens de la décider à cette faveur ont été accordés, mais les blés sont
restés dans les greniers vénitiens; nous y avons des émissaires inutiles pour cet objet, et là, comme partout, nos dépenses n'ont pas plus accaparé de blés pour la République qu'elles n'ont créé de révolutions dans les autres empires.
Je devrais vous parler de la scandaleuse Toscane, des brigands qui y ont administré nos affaires, surtout de cette éponge politique qui nous y vendait sa déshonorante influence, de ses vols, de ses manques de foi; mais nous tenons ces agents coupables en notre puissance, et puisque Lanot est chargé de vous rendre compte de ces objets, je ne m'y arrêterai pas.
J'ai parcouru, citoyens, cette ligne de puissances neutres, de ministres ineptes, de scandaleuses dépenses, de négociations ridicules, de promesses déçues, de trésors épuisés et de romans politiques; il est temps de mettre un terme à ces ruineuses folies.
D'autres emplois se présentent qui exigent tous les fonds disponibles de la République. Ce n'est pas chez des neutres qu'il faut chèrement payer des agents pour leur faire faire ce que leur intérêt leur ferait faire sans nous; c'est chez nos ennemis déclarés qu'il faut répandre l'or à pleines mains, c'est là qu'il faut acheter un secret, un bras, un manipuleur à des prix proportionnés à la grandeur de l'entreprise et à l'imminence des dangers; c'est dans les armées qu'il faut payer nos partisans.
C'est à des généraux mécontents qu'il faut ouvrir les portes du trésor.
Voilà où doivent, s'il le faut, s'épuiser nos ressources, et en ce genre les bases en sont jetées : c'est l'or qui manque, employons-y celui que nous avons
prodigué à de honteuses, à d'indécentes folies, à d'insensés projets, à des conceptions romanesques.
Pour jeter tous les flambeaux de la discorde parmi les neutres, publions d'une main hardie toutes nos correspondances politiques avec les Etats depuis le 31 mai 1793; seulement cet échantillon suffît, vous en verrez le salutaire effet, et quelles sales figures cachaient en ce pays les masques que nous avons arrachés.
Je fais donc la motion expresse et incidente à celle de Deforgues, que toutes les dépenses chez les puissances neutres, appelées dépenses secrètes, seront anéanties; qu'il ne soit dépensé par nos ministres chez les puissances que des sommes fixées par le comité, allouées décidément à tel objet; que toutes les correspondances politiques des ministres avec les cours de Suède, Danemark, Gênes, la Suisse, Venise, soient toutes publiées, et qu'il n'y ait d'exceptées que les négociations en Turquie.
Et que le Comité s'ajourne pour mettre à la disposition de ce comité seul, sans autre intermédiaire que ses seuls agents, toutes les économies que les réformes doivent procurer à l'effet de pratiquer des intelligences dans les cabinets, dans les armées et dans les Etats des puissances en guerre ouverte avec la République.