M. P. GAUTHIER
L’Italie, cette terre classique des beaux-arts, fait depuis bien des siècles, et fera long-temps encore fadmiration des artistes de tout genre , et principalement des architectes. Dans ce beau pays il n’est pas de ville, de bourg, je dirois presque de village qui ne présente dans ses édifices quelques modèles à étudier.
L’étonnante variété qui distingue le goût et la manière de bâtir de chaque contrée, imprime à chaque capitale, pour ainsi dire, un cachet qui lui est propre, d’où résulte cette originalité piquante qui charme et inspire le génie de l’artiste. Rome, Florence, Gênes, Venise, etc., ne se ressemblent nullement, et cependant elles nous offrent toutes des chefs-d’œuvre à admirer et des exemples à suivre. Je ne chercherai pas à donner les raisons de ces différences de style et d’ordonnance que l’on remarque dans leurs monuments. Je me contenterai de dire que les localités et les convenances ont souvent déterminé dans les plans des édifices d’heureuses dispositions qui ont produit les effets les plus surprenants; mais il faut convenir aussi qu’il falloir toute l’habileté des architectes pour faire tourner au profit de l’art les irrégularités même du sol sur lequel ils avoient à construire.
Cette observation est particulièrement applicable à la ville de Gênes. En effet , quel aspect original présente de toutes parts cette ancienne capitale de la Ligurie? N’est-ce pas sa situation singulière qui a fait naître ces belles inspirations, ces conceptions magnifiques dont on est frappé, et qu’on ne se lasse pas d’admirer?
Quelles sensations délicieuses n’éprouve pas tout artiste en entrant dans Gênes, à la vue de ces beaux vestibules, de ces cours élevées, de ces riches portiques , et surtout de ces escaliers pompeux dont la disposition théâtrale cause à l’étranger un plaisir d autant plus vif qu’il est nouveau pour lui ! Les palais y sont si nombreux et si rapprochés les uns des autres, que l’on seroit tenté de croire que Gênes n’a que des princes pour habitants : ce qui faisoit dire à M"' de Staël, pendant son séjour dans cette ville , que la grande rue lui sembloit avoir été bâtie pour un Congrès de Rois.
La ville de Gênes, chef-lieu de f ancienne république de ce nom, fut long-temps, par sa position avantageuse, la première pui.ssance maritime de l’Italie; son commerce s’agrandit avec ses conquêtes, et elle devint bientôt une cité des plus opu-
letnes. Jalouse de la gloire qu’elle s’étoit acquise , elle voulut confier aux beaux-arts le soin de la transmettre à la postérité. Elle fit donc un appel au génie, et elle attira dans ses murs les artistes de tous les pays, que la renommée lui désignoit. Ce fut alors que s’établit cette belle rivalité de talents auxquels la ville de Gênes dut son éclat et sa splendeur.
C’est là que les architectes ont pu donner un libre essor à leur génie, aussi presque par-tout ils ont fait preuve de la plus rare intelligence, et ils ont profité des données du style avec tant d’art qu’ils sont parvenus à faire oublier jusqu’aux difficultés qu’ils avoient eues à combattre. C’est là que l’imagination, d accord avec la raison, a produit ces effets enclianteurs qui semblent appartenir plutôt à des songes qu’à la réalité. C’est encore à Gênes que l’on trouve ces magnifiques terrasses, ces jardins en amphithéâtre dont l’effet magique réalise en quelque sorte l’idée que l’on aime à. se former des jardins de Séiniramis.
Le marbre et la peinture y sont tellement prodigués, que, même eu sortant de Rome, on ne peut que s’étonner d’une telle richesse. Le marbre sur-tout y est si commun , qu’il se trouve très souvent employé à la construction de l’habitation la plus modeste. Aussi entre toutes les villes de 1 Italie, Gênes a-t-elle été surnommée la Superbe.
Tout le monde sait combien les ouvrages publiés sur l’Italie, par nos maîtres, MM. Pcrcier et Fontaine, et ceux qui ont suivi leur exemple, ont contribué aux progrès de l’architecture en France; il est donc permis de croire qu’une suite d’ouvrages qui présenteroit les plus beaux édifices de chaque contrée de cette belle Italie, pourroit être aussi utile aux artistes que favorable au perfectionnement de l’art. Ou reconnoîtroit qu’à Gênes, par exemple, produire de grands effets avec des moyens très simples, est le but que les architectes se sont principalement proposé, et l’on ne sauroit leur refuser la gloire de l'avoir atteint; on verroit que l’exécution de telle ou telle grande salle (beaucoup moins dispendieuse d’ailleurs quelle ne l’eùt été chez nous) est due le plus souvent aux moyens les plus simples, comme aussi les plus ingénieux; et l’on seroit forcé d’avouer que les hommes qui ont eu et qui sont parvenus à réaliser des conceptions aussi grandioses et aussi hardies étoient assurément des hommes de génie.
Convaincu de cette vérité , je me suis donc spécialement occupé pendant deux longs séjours que j’ai faits à Gênes et dans les environs , de dessiner et mesurer exactement tous les édifices les plus remarquables de la ville et des campagnes environnantes '.
‘ Je (lois consiftner ici le tcmoignaço de ma reconnoissance pour rextrcme bienveillance avec laquelle les autorités, tant génoises <[ue framboises , et les habitants de la ville , ont bien voulu faciliter mes opérations pendant le cours de mon travail.
On n’a encore rien pnblié de satisfaisant sur ce beau pays : il n’existe jusqu’à présent qu’un ancien et seul ouvrage publié sous le nom ' de Rubens, et Intitulé ; Palazzi di Genova^ etc.
L insuffisance, pour ne pas dire la nullité de cet ouvrage, est trop évidente aux yeux de tous les artistes qui connoissent Gênes, pour que je m’attache à la démontrer. Je dirai seulement que l’on y cbercberoit en vain presque tous les monuments du premier ordre, tels que le palais de l’Université, le palais Ducal, le palais dti prince Doria, le palais Durazzo, ^alhergo dé poveri^ la banque, les greniers publics, le grand hôpital, etc., etc.; que le petit nombre qui s’y trouve est d’une inexactitude choquante, et que la manière dont les plans sont rendus, les présente sous un aspect Inintelligible. Ainsi, sous le rapport de l’art. Gênes est un pays aussi neuf qu’intéressant à connoitre.
Chaque ville d’Italie a son genre de beauté prédominant en architecture : l’une brille plus particulièrement par le goût et la correction , l’autre par l’effet que produit la belle disposition de ses plans, etc. Il est donc de l’intérêt de l’art de chercher à présenter chacune de ces villes sous le rapport qui lui est propre. La beauté de Gênes consistant principalement dans l’heureuse combinaison de ses plans, j’ai cru devoir m’attacher sur-tout à bien développer cette partie essentielle de l’art , sans cependant négliger les coupes et élévations nécessaires à l’intelligence des édifices; c’est pourquoi je me suis déterminé à donner tout le géoniétral sur une seule et même échelle, excepté quand le format ne permet pas de contenir l’ensemble de quelques uns des édifices les plus considérables; dans ce cas-là seulement le plan général est présenté sur une échelle moitié plus petite , mais la partie où le public est admis, l’est toujours sur l’échelle commune. Ainsi à la facilité de pouvoir comparer les plus grands édifices avec les plus petits, se joint l’avantage de voir indiqués dans les plans ainsi développés, les pavés et compartiments en marbre qui complètent la magnificence des monuments. Les détails de construction de quelques vastes salles, sont présentés séparément sur une échelle double.
Des vues perspectives prises de l’intérieur des édifices, en rendant compte des grands effets qu’ils produisent, font voir en même temps qu’ils sont souvent dus à d’heureuses hardiesses dont legéométral seul ne donneroit qn’une idée imparfaite. La ville de Gênes étant, par sa situation singulière, éminemment pittoresque, il m’a semblé que des vues générales prises du dehors et dans les quartiers les plus remarquables, étoient au pays ce que les vues perspectives sont aux édifices, c’està-dire, aussi nécessaires à l’intelligence du site, que les premières le sont au déve-
* Je dis sous le nom, parceque , bien qu’on puisse être grand peintre sans être architecte, j’aime à croire que si le travail eût été fait par Rubens , il auroit au moins donné la figure exacte des modèles qu'il avoit sous les yeux.
g INTRODUCTION.
loppement des effets particuliers des palais. C’est donc moins encore sous le rapport de l’agrément que sous celui de l’utilité, que j’ai cru devoir joindre a l’ouvi-age des vues pittoresques qui, en faisant connoître la variété du sol de ceue belle cité, font voir, en même temps, le parti admirable que l’on peut tirer dun terrain en amphithéâtre. Ne pourroit-on pas trouver quelque ressemblance entte le sol de certains quartiers de Gênes et celui des hauteurs qui environnent Paris, telles que Passy, Chaillot, etc.? Comment toutefois n’ être pas frappé de la différence extreme qui existe dans les habitations de pays qui, par leur heureuse situation , pourroient cependant présenter, sinon la magnificence, au moins une grande partie des agréments dont Gênes nous offre tant d’exemples ? En vain alléguera-t-on la différence du climat qui ne nous permet pas, dit-on, de semblables effets. Il ne seroit pasdilficile de prouver que cette différence du climat de Gênes avec celui de Paris , n est pas aussi grande que l’on se l’imagine; mais encore en l’adinettaiit, ne pouiToit-on pas tirer un meilleur parti de la variété du sol, et mettre sur-tout plus en pratique cette devise applicable à presque toute l’Italie ; Beaucoup avec peu.
Cet ouvrage est divisé en deux parties, la première, composée de vingt cahiers, renferme les édifices de l’intérieur de la ville, et la seconde, composée de quinze cahiers, contient les édifices du dehors. Le texte explicatif viendra à la suite de chaque partie, et l’ouvrage sera terminé par les noms de toutes les personnes qui auront bien voulu encourager mes efforts en se déclarant pour Souscripteurs.
J'ai cru devoir suivre la marche de mes maîtres, en ne publiant de certains édifices que la partie qui mérite de l’être, ce qui fait que l’on trouvera quelquefois un plan sans sa coupe, ou une coupe sans son élévation. Heureux si l’ouvrage que je présente à mon tour peut aussi servir l’art auquel je me suis consacré , et mériter en même temps l’approbation des artistes et des amateurs.