‹ Les poésiesChapitre 3 sur 133 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

DE La PREMIERE EDITION.

Voici un livre qui a Tavàntage de ne pas être Tœuvre d'un poëte de profession, avantage immense en ce temps d'inspiration factice, où le procédé remplace le sentiment, où des rimes toutes faites viennent s'ajuster d'elles-mêmes à des idées tombées dans le domaine public. — Rien ici qui sente la résolution prise d'avance de faire un volume; ce sont des pièces de vers descriptives ou philosophiques , des chants gais ou tristes , venus à leur heure sur un rayon de soleil , sur un souffle de brise parfumée , à l'ombre d'une tonnelle, dans le calme de l'atelier, au milieu de la joyeuse agitation

d'une cuisine d'auberge, le long de la rivière qui soulève le bout des cheveux du saule; au pied des moulins de Montmartre, dont le tic-tac semble scander les vers ; à Enghien, à défaut du lac d'Elvire & du lac Majeur, ou parmi les petits jardins de lilas et d'aubépine, dont les branches, quand on les dérange, laissent tomber des souvenirs avec des perles de rosée & des gouttes de pluie semblables à des larmes. Une fraîcheur toute moderne s'allie, dans ce charmant recueil, à la franche saveur gauloise. La stance alterne avec le couplet le plus harmonieusement du monde. Si l'auteur est sensible au bleu argenté du clair de lune, le rouge clair qui scintille au ventre d'une bouteille ne lui déplaît pas. Libre, piu-, .sincère, il lève franchement son verre plein de vin & boit sans crainte le généreux sang de la vigne, sûr que son honnête souffle n'amènera aucune parole mauvaise, aucun secret immonde sur ses lèvres empourprées , où la chanson voltige comme une abeille sur une fleur. Il y a loin de là à ces stupides refrains bachiques qui font venir la nausée comme un mélange de bois de^campéche & .de

litharge. M. de Châtillon est peintre ; Thabitude d'étudier la nature, de saisir les efFets, 3e suivre les lignes, d'apprécier les rapports des couleurs , lui a donné, sansqu'il la recherchât, une précieuse originalité d'écrivain; chez lui, point de descriptions vagues, point de métaphores mal ^suivies ; chaque objet est à sa place, comme dans *un tableau, avec sa lumière, son ombre portée, sa perspective ; ses figures sont bien plantées, ont une physionomie distincte, &.

sont indiquées par une touche vive & spirituelle. Ce qu'il chante , il «erait capable de le dessiner, au besoin même, de le sculpter, car il manie aussi bien le ciseau que la brosse : jamais nature ne fut plus artiste.

Vignette , paroles & musique d'Auguste Châtillon est une signature qu'il pourrait mettre au bas de chacune de ses charmantes pièces, dont plusieurs ne seraient pas déplacées parmi les chants populaires de la France, que fait recueillir maintenant le ministère de l'instruction publique. M. de Châtillon , bonne fortune que lui envieront tous les poëtes , a composé plus d'une de ces chansons qui semblent faites par tout

le monde & n^avoir jamais eu d^auteur; telles qu^en inventent les cairiers en tournant leur grande roue rouge, les charretiers ali tintement des grelots de leur long attelage , les compagnons en brandissant leur canne enrubanée sur le chemin du tour de France, les villageois en versant leur hotte pleine de raisins dans la cuve de la vendange, la jeune fille en tirant en silence son aiguille près de la fenêtre que Thirondelle libre vient agacer de son aile. — Son a^erge de la Grand' Pinte, entre autres, vaut, par sqs tons doux & bruns, sa chaude couleur enfumée, un cabaret d'Ostade. Seulement, la loiu'de ivresse de la bière & du tabac fait place à Tentrain philosophique & joyeux de bons vivants trinquant à Tamitié & se réjouissant devant un bon feu d'être à Tabri des frimats • qui poudrent la plaine à blanc & dessinent leurs ramages sur les carreaux.

Après la Grand' Pinte, indiquons à Tattention du lecteur, les Centenaires, Alain, Coup d'oeil à travers une grille, la Berceuse, Feprée. Ha! petit démon. Pigeon, Solitude, Montmorency, etc., etc., petits chefs-d'œuvre de sentiment & de grâce. — Tout en gar-

dant la note familière, le poëte, qui jadis a vécu dans Pintimité amicale des maîtres de la grande école romantique , a su rester dans les limites de Part. — La rime , le rhythme, la coupe des strophes, dénotent chez lui ce souci constant de la forme, sans lequel il n^y a pas d^œuvre durable. — Nous prédisons donc, sans crainte d^étre un faux prophète, un succès de vogue au volume de M. de Châtillon auprès des naïfs & des lettrés , car il concilie la simplicité & Tart, & ses chansons peuvent se brailler au cabaret & se soupirer au salon.

Théophile Gautier.

C^est mon premier livre ^ lecteur^ Et si votre esprit s^en délasse Comme d'une brise qui passe ^ Je serai fier d'en être auteur.

En deux mots , voici la préface :

— J'ai chanté selon mon humeur Et fait de mon mieux. Par malheur L.a tristesse a pris trop de place, —

Si vous aimei ce livre ainsi.

Au Hasard je dirai : Merci!

Car c'est un biiarre mélange.

Comme une vie en désarroi :

Le Diable est à côté de l'Ange^ Le Doute à côté de la Foi,

DE

Page 1