NOUVELLE MAISON
A j. barbey-d'aurevilly.
Je veux décrire une merveille Intéressant beaucoup de nous ; C'est une maison sans pareille^ Comme il doit s'en bâtir pour tous.
Je ne sais trop s'il y voit trouble , L'architecte, ou s'il y voit bien; Les plus riches paîront le double, Les pauvres, dit-il, presque rien.
Et, la chose étant compensée , Je verrai donc des gens contents!
J'applaudis à cette pensée.
L'un des besoins de notre temps.
A ce bien-être dans la vie Me rattachant avec amour.
Par moi la maison fut suivie Du premier jusqu'au dernier jour.
D'abord j'ai vu creuser la terre Par des bataillons d'ouvriers. Puis les fondations se faire.
Puis les caves, les escaliers.
En fonte, en chêne, la charpente
Grandissait par enchantements, Formant une cage géante.
Et chacun des appartements.
. Sous les ordres du père Eustache , Le chef de ces rudes garçons , Ceux du compas & de la hache Cédèrent la place aux maçons.
Des pierres de diverses tailles, Que leurs bras montaient tour à tour.
Eux ont élevé des murailles Plus hautes qu'une haute tour.
« Un jour, descendant ma barrière, Par un beau soleil, le matin.
Tous en ligne , devant la pierre Qui rendait un son argentin.
Je vis les sculpteurs à l'ouvrage, Debout, assis, partout blottis.
Chantant sur leur échafaudage ^
Aux tintements de leurs outils.
Je les ai vus finir les frises Et terminer les deux frontons Mieux sculptés que ceux des églises Et des Normands & des Bretons.
Allez la voir ! elle est montée.
Cette merveille des maisons ; Toute en belle pierre sculptée.
Faisant face à deux horizons.
Elle a deux cours & deux façades , Six cents fenêtres, cent balcons,
Huit boutiques & seize arcades^
Des flots d'or sur tous les plafonds.
Les pièces de serrurerie
Sont des phénomènes à part^ *
Qui semblent de l'orfèvrerie, •
Tant chacune est faite avec art.
Tous les bois sont des bois des Iles, Les plus beaux sans comparaison.
Les escaliers, larges, &ciles.
Ont à peine d'inclinaison.
Des torchères à chaque étage Illumineront les paliers «
Et les tapis à grand feuillage.
Du haut en bas des escaliers.
Des groupes de cariatides Les bras tendus sur les passants, La nuit, portent en pyramides .
Mille globes incandescents.
Les glaces sur les cheminées!
Mesdames, c'est ce qu'il faut voir ; Vous y passerez vos journées Depuis le matin jusqu'au soir.
Et le paros & le carrare.
Et la malachite aux tons verts, Tout beau marbre, tout marbre rare Est sculpté d'ornements divers.
Et c'est là que nos plus grands peintres Ont fait leurs chefs-d'œuvre nouveaux.
Il n'est plafonds , panneaux ou cintres
Qui ne soient autant de tableaux.
Ces figures, ces paysages, Ces marines, ces animaux, Tous ces admirables ouvrages Ne s'expliquent pas par des mots.
Un parc immense est pair derrière.
Pour Tété respirer le frais.
Et des jets d'eau vers la lumière S'élancent en gerbes; après.
Dépassant à perte de vue Les arbres & les bâtiments, On les aperçoit, de la rue.
En aigrettes de diamants.
Tout étant prêt, je me hasarde!
Et j'ai choisi mon logement :
Une grande chambre en mansarde.
Tendue en velours seulement.
J'ai dit à qui pouvait m'entendre Que je serais là conrnie un roi.
L'architecte vient de m'apprendre Qu'il s'était bien moqué de moi.
Encore une erreur qu'on m'enlève...
Prétexte à me moraliser.
J'aimerais tant voir un beau rêve Quelquefois se réaliser!
Du moins je rie perds pas courage ; Il faut se faire une raison.
En me plaçant sur leur passage, Je verrai ceux de la maison.
Voir des heureux , c'est quelque chose ; Se croire heureux, c'est plus encor.
Adieu, maison à porte close, Ouverte dans mon rêve d'or.