‹ Les poésiesChapitre 117 sur 172 · HESPÉRUS · texte numérisé non relu

HESPÉRUS

tA LtconU de Lisîe

NOTE BIBLIOGRAPHiaUE

Hfipèrus, poëmc swcdenborgicn, prcccdc d'une courte préfAce qu'il a |>aru inutile de reproduire ici, parut pour la première fois dans le feuilleton d'un journal quotidien ; il a été publié, en 1872, par la Librairie des Bibliophiles, — Jouaust éditeur, — en un volume tiré & petit nombre, orné d'un dessin de Gustave Doré, et qui fut rapidement épuisé; il fait partie de : Les Poésies de Catulle MenuAs — Sandoz et Firsbacher, éditeurs, 1876, — ouvrage également épuisé.

CATULLE MENDÈS

PARIS

l'AUL ÛLLENDORFF, Éd

Crépuscule

Dans Franctort-sur-le-Mein, la ville électorale,

Près de la Judengasse et de la cathédrale,

A Tangle d'un marché houleux comme une mer,

Derrière un mur penchant qui s*adcsse au Roenier

Et dont le plâtras noir, jadis peint à la fresque.

Montre encore une Vierge en habit de moresque.

Agonisa, trente ans, dans Timbécillité,

Un pauvre homme vaincu par Tâge ou dévasté

Par quelque vieille angoisse incessamment accrue.

Les ans lourds l'avaient fait tout petit. De la rue

Hespérus

On criait : a Tiens, un nain 1 v II ne répondait pas. Et sa droite s'ouvrait en guise de compas Pour mesurer l'éther immense et les nuées. Sa puérilité consentait aux huées ; Et Teût-on voulu battre, il n'aurait pas dit non. Les uns le croyaient juif. On savait mal son nom. S'il mangeait, .aussitôt du coin de la ruelle Mille petits cailloux volaient vers son écuelle ; Il mangeait les cailloux sans se plaindre, et le lieu Fut célèbre parmi les enfants pour ce jeu. Deux fois le jour, ayant sur l'épaule une cruche, II gagnait la fontaine où bourdonne la ruche Des servantes qui vont bras nus et sans corset ; Mais le cercle folâtre alors s'étrécissait Autour du pilier qu'orne un Bacchus dérisoire. Pour empêcher le nain de puiser ou de boire.

C'est là que je le vis pour la première fois. Une fille, en riant, lui donnait sur les doigts D'une clé qu'elle avait dans la main. Plus cruelle, Une autre demandait au vieux s'il voulait d'elle, Provocante et, du doigt, soulevant son fichu. Lui, songeait.

J'observai que cet être, déchu

HESPÉRU5

Plutôt que vil, avait dans les yeux ces ténèbres Hagardes et qui sont d*ailleurs les plus funèbres, Où quelque chose encor se souvient d'avoir lui.

Il rentra, mais j'avais marché derrière lui, Et je vis le dedans hideux de sa logette.

Le mur, qui de cinq pas d gauche se projette Mais cesse d peine d'être au Rœmer contigu. Fait de ce gite un angle à tel excès aigu. Et, saillant en rondeur comme une échine lasse, Soutient si mal un toit dont la tuile se casse Qu'un savetier logé maintenant dans ce coin, (Car les jours où vécut l'ancien hôte sont loin). Quand cède d son effort le fil roux qu'il tiraille. De chaque coude va heurter chaque muraille Et qu'assis il s'y peut d peine tenir droit. L'écartement par où l'on rampe en cet endroit. Porte et fenêtre, veuf de ferrure et de vitre. Était louche. Au dedans une mousse de nitre Souillait les murs, et plus d'un plâtras bossue Pendait, mou, car la pierre antique avait sué ; De sorte qu'on eût dit d'un corridor de cave. Sur le sol gras, qui suinte et de débris se pave. Un matelas plié, loque affreuse, bavait Son étoupe ; c'était le siège et le chevet ;

8 Hespjêrus

Mieux eût valu s'asseoir et dormir sur la dure.

Restes décolorés et devenus ordure,

Cent objets, dans un coin, formaient un tas suspect,

Comblant la sale horreur du lieu par leur aspect,

Chargeant Tair, sous ce toit haut de quelques coudées.

Du fade arôme propre aux choses dégradées.

Comme c'était au mois d'octobre, vers le soir.

Le jour, gris au dehors, dans le bouge était noir.

Sombre rideau tiré sur cette ignominie ;

Et rien ne détonnait dans l'obscure harmonie

Qu'un lambeau rouge, au toit suspendu, vêtement.

Loque, n'importe, enflé de brise à tout moment.

Qui, parfois, avait l'air d'une bête écorchée.

Et, sur le mur, étroite, anguleuse, ébréchée,

Une glace, un fragment de glace, au tain gercé.

Tombé d'une fenêtre, en passant ramassé.

Que l'atmosphère humide ombrait d'un pâle voile.

Mais ce miroir avait la forme d'une étoile.

L'homme, en son trou, gisait, et je le voyais mal. Sa forme n'était pas même d'un animal.

Sinon de quelque chien rampant» de basse espèce. Il était tombé là comme une chose épaisse. Inerte ; l'on eût dit d'un ramas de haillons. Mais un jet du couchant le baigna de rayons. Et je vis émerger du mur sa face terne. Telle, blême, dans l'eau noire d'une citerne,

H^SPÉRUS 9

La lune; tel le Iront d*un cadavre embaumé.

Et cette face était comme un livre fermé.

Vivait-elle? Ses os saillaient, tendant les rides;

Quelques poils gris épars sur ses tempes arides

Semblaient tels qu*il en pousse aux morts dans le tombeau.

Pourtant, vers le miroir, où le rouge lambeau

Frôlait de son image en tremblant apparue

L'évanouissement léger dans une rue

D*un passant qui fuyait comme une brume fond,

Elle tournait des yeux lourds d*un songe profond.

Ces yeux dont émanait, presque éteinte, une flamme,

Étaient les soupiraux uniques par où Tàme

Du vieux nain, torche, hélas 1 d'un caveau, se fit voir ;

Et leur rayon, longtemps versé dans le miroir

Qpi le renvoyait, pâle, à ces prunelles sombres,

Formait un fraternel échange, entre les ombres

De rhabiude morne et de Thôte hébété,

Du peu que l'un et l'autre ils avaient de clarté.

Je m*appuyais au mur, contemplant en silence Le lieu, l'homme.

Ma main, qui pendait, heurta l'anse De la cruche gisant vide sur les pavés ; J'allai vers la fontaine, et je revins.

« Buvez, »

10 Hespérus

Dis-je. Le nain frémit à ma voix comme un homme 'Qui s'éveille, et cria :

« Qui va là ? Je me nomme Hespérus! J'ai reçu, quoiqu'indigne, le don De vaincre dans les champs sacrés d'Annageddon Les satans qui criaient : silence, à la Parole ! Passant, qu'es-tu? ton front n'a pas la banderole Écarlate qui fait reconnaître un Esprit De Jupiter, selon qu'un voyant me l'apprit.

Souffres-tu? car il est des Anges solitaires

Mais peut-être tu viens des ténébreuses Terres

D'où monte, obscur défi de l'Ombre aux Ceux lointainst

La fumeuse splendeur des Lucifers éteints 1 »

Hélas 1 c'était un fou. Je lui tendis sa cruche.

« Tu n'es donc pas celui qui se nomme l'Embûche, Car Dieu limite au mal la ruse du méchant. »

Sa voix, calmée, avait quelque chose d'un chant Triste, qu'on entendrait de loin.

Il dit encore :

a Pourtant, je boirai peu. Tel qui se prive, adore.

HeSPÉRUS II

Et trouve, s'il jeûna de pain et de boisson,

Sa faim grand-panetier, sa soif grand-échanson,

Dans Téternel repas, près des pures fontaines. »

Puis il rêva.

« Sagesse ! Amour 1 Noces lointaines ! p

Et, fixant la lueur étrange de ses yeux Sur la glace qui fut comme un lac soucieux Où le mirage pur d'une étoile se lève, Dans ses yeux reflétés il regardait son rêve.

Mais, brusque, le soleil s'enfuit en ce moment. On eût dit d'un rideau tombé soudainement Ou d'un volet fermé par le vent qui se rue : Tout s'effaça.

Pensit, je regagnai la rue.

Or, ce quartier, le soir, à l'heure du repas, Est désert. Un écho, très long, y suit les pas.

rr£S?r»^5

ax. ar Tnz at a r

e z.\ir vjz A

H3cs^b

TcK xzl, wai.-:>e- c= ocseas porte coe grsâie aa loin, D:xs VTTyr k jtçoc de oooe >if tf .. « ; Qer Die= î'ci=r, passzn: ! »

Safyy, îEiimîinV Par rocôdcsn, sexcKait descendre do Sina. Ses loqœs palpitaient dans Faîr. H m*entraim. Devant nous» k oonchant rayonnât ooomie on trtee*

Un mendiant passa.

Le nain dit : « Fais l'aumône. »

Cependant, â travers la déserte dté.

Nous courions. Son manteau fuyait vers la clarté.

Hespérus 13

Plein du vent qui soufHa dans la robe d'Élie. Et moi je le suivais, penché sur sa folie, Tout près d*y choir. Ainsi nous sentons le désir De Tengloutissement stupide nous saisir, Pour avoir regardé trop longtemps un abîme. C'en était un, avec des feux, comme une cime.

12 Hespérus

Et Thorizon, au fond de la rue, était rouge.

Inquiet, je tournai la tète.

Hors du bouge Le nain courait.

« Suis-moi ! criait-il, sois témoin !

Toi seul, comme un oiseau porte une graine au loin. Dois semer la leçon de notre destinée ; Car Dieu t'élut, passant I »

Sa face, illuminée Par l'occident, semblait descendre du Sina. Ses loques palpitaient dans l'air. Il m'entraîna. Devant nous, le couchant rayonnait comme un trône.

Un mendiant passa.

Le nain dit : « Fais l'aumône. »

Cependant, à travers la déserte cité.

Nous courions. Son manteau fuyait vers la dané,

Hespérus 13

Plein du vent qui soufHa dans la robe d*Élie. Et moi je le suivais, penché sur sa folie, Tout près d'y choir. Ainsi nous sentons le désir De Tengloutissement stupide nous saisir, Pour avoir regardé trop longtemps un abîme. C*en était un, avec des feux, comme une cime.

La Visitation

Jadis, ferme soudard de granit cuirassé, Francfort avait des tours, des murs, un grand fossé Propre â décourager les chercheurs d'aventures. Car le Mein s'y ruait par quatorze ouvertures; Tel routier qui n'avait jamais, quand il vint là. Bu d*eau pure, y connut trop bien le goût qu'elle a. Mais un grand désarroi de rocs et de ferrailles Combla tout le fossé de toutes les murailles. Sur les débris un parc aux verdissants contours Se déroule, ceinture ombreuse des faubourgs,

Hespérus 15

Que boude, par endroits, la grille d'une porte;

Et, douce, la cité rit d*avoir été forte.

Le lent prolongement des saules balancés

S'indine où des créneaux roides se sont dressés;

Grêle, un rosier tient lieu d'un bastion superbe ;

Plus de lances, sinon des pointes de brins d'herbe ;

La voûte où l'on voyait des ombres se mouvoir,

Sinistres, dans la paix inquiète du soir,

Qyand, douze fois, à coups chaque fois plus funèbres,

Le cœur du noir minuit battait dans les ténèbres,

Est un chemin de houx et d'épines fleuri.

Où le jeune passant se recueille, attendri

De ce signe de croix aisément effaçable

Qpe le pas d'un petit oiseau fait sur le sable.

Ou triste de l'adieu d'un merle voyageur

Qpi va d'un saule à l'autre et s'envole, ou songeur

D'ouïr dans les légers volubilis la guêpe

Tinter, clair battant d'or de ces cloches de crêpe.

Seul, un donjon, bloc- noir, de lierre interrompu,

Que la pioche oublia de détruire ou n'a pu

Mettre à bas, dresse encor ses murs rectangulaires :

C'est l'Abendthor, qui vit de tragiques colères.

Le jour, ce ténébreux cadavre de granit

Se ravive aux gaftés du ciel, du vent, du nid ;

Le rire frais éclos du liseron circule

Dans ses fentes où luit l'or de la renoncule ;

î6 Hespérus

Il a Toiseau, l'enfant, Técureuil, et consent

A Tescalade ; il semble un aïeul innocent

Qui joue et qui veut bien qu'on le coiffe de roses.

Mais la nuit qui connaît les légendes moroses

Des prisonniers cloués au mur à coup d'épieu.

Et trouve que la joie au sépulcre sied peu,

Se développe, morne, et, selon la justice,

Restituant le deuil à l'antique bâtisse.

Sous le porche où le vent tracasse un lourd chaînon

Le trou hagard qu'a fait un boulet de canon

S'arrondit dans le mur comme une lune noire ;

Les vieux échos du burg gémissent de mémoire ;

Il est plein de l'effroi spectral de ce qu'il fut :

C'est l'éclair d'une mèche au-dessus d'un affût

Qu'une étoile entre deux créneaux de ce décombre ;

Et cette solennelle évocatrice, l'Ombre,

Place au guet sous la herse, en sentinelle autour

Des fossés, en vigie au sommet de la tour,

Les fantômes que fit une ancienne défaite.

Un escalier de blocs écroulés monte au faite De l'Abendthor. Le nain, qui m'avait amené Vers ce lieu, salua le donjon ruiné Et gravit, m'entraînant, la périlleuse côte.

L'aigle s'envole mieux d'une cime plus haute.

Hespérus 17

Dit-il, et le brouillard des vallons est trompeur. »

Le faite était peu large, et chancelait. J*eus peur. Hespérus me poussa sur les extrêmes pierres, En criant : « Puisque TAnge a béni tes paupières. Regarde, et vois 1 »

J'ouvris très largement les yeux.

L'immense paix de Tombre envahissait les cieux ; Sous un vent dont tremblaient seulement les hauts arbres, Des nuages profonds, pareils à de grands marbres. S'assemblaient au-dessous de Vesper, pâle point. Comme une flottaison de banquises se joint ; Et, s'étagcant par blocs en de lugubres formes. Voûtaient l'ascension de leurs courbes énormes. Jusqu'à mettre à la terre un couvercle total. Seule, très faible, au bas du ciel occidental. Une ligne de nue et d'or blême, restée Comme un ruban d'écume au bord d'une jetée. S'amincissait avec de plaintives douceurs. Et, sous l'oppression des noirs envahisseurs. Elle mourut. Ainsi finit la lueur vermeille D'un collier, quand l'écrin se referme. Pareille, Après les lustres d'or éteints par les valets Dans l'antichambre et dans les salles d'un palais.

i8 Hespérus

S'échappe la lueur qui glissait sous la porte. Et le ciel m'effraya comme une steppe morte. « Qpe vois-tu? dit le nain.

— L'obscurité du ciel.

— Tant qu'en mon sein fut clos l'œil immatériel, Reprit-il, je ne vis, comme toi, que ténèbres. Rhéteur, docteur, fameux entre les plus célèbres. Mais plein d'ombre, c'était l'ombre que j'enseignais ; Je prenais vainement le mystère aux poignets Pour le forcer d'ouvrir enfin ses mains fermées ; Étreignant des éclairs, colletant des fumées. J'avais dans l'inconnu des combats â tâtons ; Et mes élans rampaient comme des avortons; Mais la Sagesse, enfin, m'élut entre les hommes I

Ce fut un soir, à l'heure, à la place où nous sommes, Un frisson secoua tout mon être, et des Voix Crièrent : Hespérus ! sois en esprit, et vois !

O clémence ! 6 sacré déchirement du voile !

D*aboni, comme un lever miraculeux d'étoile,

Hesférus 19

Surgit dans rOrient nocturne un point laaé,

Tremblant espoir de jour, œuf grêle de clarté,

Qui laissa lentement et plume à plume éclore

Et blêmir, comme un cygne ineffable, une aurore;

Et cette aube grandit, blanchissant tout le ciel

D'un éblouissement profond, torrentiel,

Et sa splendeur d'argent fluide, atténuée

Dans une transparence éparse de nuée.

Doux abîme, sembla délicieusement

Un golfe merveilleux, couleur de diamant.

Où Tonde en un brouillard diaphane déferle

Sur des îles d'opale et des brisants de perle !

Et j'étais en esprit sur les monts.

Et voici Que brillamment visible à mon œil éclairci. Une forme d'enfant émana de l'aurore. Candide nudité, front qu'un nimbe décore, Elle marchait, avec un lys dans chaque main, La pente d'un rayon lui servant de chemin. Et, vieux, je saluai l'ange enfant.

Mais, grandie Et splendide, lueur devenue incendie,

20 Hespérus

La \'ision sembla le fulgurant essor

D'un cavalier sonnant d'une trompette d'or

Sur un cheval ailé de neige comme un cygne.

Sous l'éphod que la règle hyménéenne assigne,

Elle avait dans les yeux l'inextinguible éveil ;

Écarlate, roulait de la gorge à l'orteil

Sa robe où des rayons tremblaient comme une frange;

Et je levai les bras vers le beau jeune homme ange 1

Mais Lui, le visiteur divin, le Messager Qui monte un cheval-cygne et va dans l'air léger. De cette voix qui fait la parole meilleure, Et qui, frôlant d'abord l'ouïe intérieure. Enivre le mental comme un parfum subtil : or Sais-tu par quelle cause il m'a fallu, dit-il, Me révéler enfant avant de t'apparaitre Tel que je suis ?

— C'est, dis-je, un signe qu'il faut toc Dans l'innocence avant d'être dans la beauté.

Qpi suis- je?

Ton Amour sans trêve alimenté ;

HeSPÉRUS 21

Car on devient selon qu'on aime.

— Qui m'envoie?

— Le rémunérateur de Fespoir par la joie, Le Trinôme-Jésus, seigneur des univers.

— Qui t'enseigna?

— Mes yeux internes sont ouverts.

Et je suis, par la Grâce, une âme qui s'éveille.

— Ainsi tu pourras voir et toucher la vermeille Des Cieux perpétuels et purs?

— Je le pourrai.

— Viens donc, s'écria-t-il, car Dieu t'a préparé ! » Et, comme un aigle, enflant son vol aquilonaire, Prompt, tombe sur sa proie et l'emporte au tonnerre, L'ange, alors, m'enleva par la nuque, au delà Des sphères, vers les Cieux que saint Jean révéla.

22 HeSPÉRUS

Four qu'après Spcrbcrus qui conçut le grand songe. Et Bœhnic le Voyant, et Swedenborg -qui plonge D*un front démesuré dans les gouffres divins. Un homme encor, niant la vert^e et les devins Des Moloclîs et leur verbe imposteur qui ricane. Expliquât, l'ayant vu de ses yeux, chaque arcane. Et, montrant le chemin de la jeune Sion Aux enfants de l'exil et de Taffliction, Leur dit : « Lavez, lavez, ô race repentie. Vos vêtements obscurs dans le sang de Thostie, Car il faut se vêtir de blanc pour le festin. Et Dieu vous donnera l'étoile du matin ! »

Tel, pendant qu'à nos pieds la ville morne et lasse

Déroulait pesamment sa ténébreuse masse

Et que les arbres noirs tremblaient autour de nous.

Tel, sous les cieux profonds s'étant mis à genoux.

Les yeux extasiés, les bras en croix, au faîte

De l'Abendthor, parlait le nain, obscur prophète.

Arcanes

Il reprit ;

« O vous tous, mangeant, buvant, dormant Sous le Ciel qui s*entr'ouvre impénétrablement. Puissiez- vous, par cet homme à qui je la révèle, Apprendre, ô surdités aveugles 1 la Nouvelle Que savent mon oreille et mes yeux revenus Du voyage à travers les mondes inconnus I

Au-dessus des Enfers, sous le Ciel triple et double, Plane un Monde baigné d'une lumière trouble,

Ses astres n*étant pas ténébreux ni vermeils. C'est là que, réveillés du plus court des sommeils. Les hommes qu'on croit morts sont conduits par un ange. Qju'ils soient hommes encor, cela leur semble étrange. Et chacun d'eux, vêtu comme il était vêtu, Entend ces mots : « Esprit ! qu'as-tu cru? qu'aimais-tu? > Telle étant la contrée où l'Ange les amène Qu'on n'y saurait mentir selon la mode humaine. L'un répond : a Je croyais que le tombeau jaloux Ne s'ouvrait qu'à la faim de l'hyène et des loups. Et j'aimais, pour tromper mes funèbres détresses, Les coupes et les yeux qui versent des ivresses. ■ Un autre dit : « Je n'ai rien cru, je n'ai rien su, Objectant à la Foi la peur d'être déçu; Mais j'amassai de l'or afin de faire envie. » Un troisième répond : « J'ai désiré la vie Et l'ai cherchée au fond du mystère hagard ; Mais l'abîme était trop profond pour mon regard. « Un quatrième dit : « J'étais Roi. Mes prophètes S'écriaient : « Vous et Dieu, vous êtes les deux Faites : Seigneurs, regardez-vous en face sans ennui. Et que, si l'un de l'autre est jaloux, ce soit lui. » Je les croyais. Je fus terrible et débonnaire. Ayant l'Aiglei il fallait que j'eusse le tonnerre; Mais j'avais des pitiés au retour des combats. » Un cinquième, qui fut dans l'Église ici-bas, Dit : (( J'étais catholique et croyais l'Évangile : Que l'esprit survivrait mais que la chair fragile

Hespérus 2$

Se mêlerait au vent qui fuit, je le prouvais ; Et dans un célibat plein de rêves mauvais J'ai connu longuement les affreuses délices De la blême abstinence et des rouges cilices. v Tels ils parlent, ayant la Couleuvre à leurs pieds. Mais l'Interrogateur leur dit : « Vous vous trompiez ; Et c'est de quoi le Cœur du Ciel soupire et saigne. » Puis il les fait s'asseoir en cercle, et les enseigne.

Or, comme dans le monde aux douteuses clartés

Un ange très savant parle aux ressuscites.

Je vous parle ici-bas, vivants que l'heure presse.

Faites l'Œuvre, d'après l'Amour, par la Sagesse.

Mais quelle est la Sagesse et quel l'Amour?

Voici.

Les saints avertisseurs d'Israël endurci.

Les suscités de Dieu, disaient vrai ; les sibylles

Ne mentaient pas aux pieds des Baals immobiles,

Ni celle que Saûl implora dans Endor,

Ni dans le carrefour d'un triple corridor

26 H ESP ÉR us

Les femmes d'Eleusis, de Delphes, ou de Cumes;

Ces bouches ont bavé du vrai dans leurs écumes.

Et, malgré soi prophète en sa rébellion,

Astaroth, dans saint Jean, se nomme Apollyon.

Certe, il voulut séduire et tromper, mais le Traître,

S'efforçant d'être faux, ne put que le paraître,

Car le mensonge est mal aisé même aux satans;

Et l'oracle d'Éphèse est sûr, si tu l'entends.

Donc, médite, et poursuis l'âme éparse du Verbe.

Le sang court dans la chair, la racine est sous l'herbe.

Quand il a dans sa cave enseveli de l'or,

L'avare, qui réserve à ses fils ce trésor,

Pour qu'ils sachent l'endroit, le marque d'une obole ;

Tel, Dieu mit sur le sens enfoui le symbole

Pour qu'aux yeux que n'a point aveuglés le Péché

La Lettre révélât où l'Esprit fut caché.

Fouillez profondément; la trouvaille est certaine.

Est<e que Raphidim n'est pas une fontaine,

Bien que nulle eau d'abord ne coule du rocher?

Issachar dit : « Ma soif ne pourra s'étancher »,

Et, lâche, pour mourir, se couche sur la terre.

Mais vous, frappez le roc profond qui désaltère !

Que des sables d'Horeb sourde la vérité ;

Creusez, puisez, — l'effort, fût-il vain, est compté, —

Afin qu'ayant lavé vos erreurs dans l'eau saine,

Vous vous présentiez, purs, à l'éiemelle Cène,

Et disiez : « Nul ne meurt. Dans le tombeau dormant.

La pourriture trompe et le squelette ment;

Le néant du cadavre est la funèbre embûche

Du Jaloux qui, d'étoile en étoile, trébuche

Dans le décombre noir des Trônes vermoulus,

Et se dit Lucifer, sachant qu'il ne Test plus.

Le front altier survit, et les basses entrailles

Survivent; éternels, nions les funérailles.

L'espoir de fuir le corps étendu sur le dos

Peut sourire aux porteurs des immondes fardeaux ;

Tel qui souilla sa chair veut bien qu'on l'en délivre.

Mais quiconque, attentif au sens caché du Livre,

Vécut selon le Vrai du Bien, et le comprit.

Sait le Corps immortel à l'égal de l'Esprit.

Comment périrait-Il, étant l'unique forme?

Dieu, c'est l'Homme divin; le Ciel, c'est l'homme énorme,

Plus parfait, et mieux clos aux ruses du démon,

Mais ayant, comme l'Homme et la Femme, un Poumon :

L'Intelligence, un Cœur : la Charité suprême,

(Car le Poumon perçoit, et, plus chaud, le Cœur aime).

Un Front resplendissant de la sublimité

De Connaître, des Bras qui sont la volonté.

Des Lombes que sacra l'horreur de l'Adultère,

Des Pieds, enfin, plus vils, étant presque la Terre. •

Et qui donc pourrait dire : il en est autrement,

Quand l'univers divin, qu'à notre entendement

Illustre le flambeau sacré des évidences,

Est le lieu des Accords et des Correspondances?

Selon que tout existe, il existe, plus pur :

Ses horizons sont bleus, mais d'espoir, non d'azur;

28 Hespérus

L'cterael Orient le baigne avec largesse, Mais de quel jour? du jour appelé la Sagesse; Ses fleuves, c'est la Foi, plus limpide qu'une eau ; A-t-il un soleil? oui. Mais quel soleil? l'Agneau. » Parlez ainsi devant la Porte occidentale, A l'heure où le drap noir sur vos bières s'étale, Pour que le serviteur du seuil, splendide et nu. Dise : a Ils peuvent entrer, parce qu'ils ont connu. »

Aimez aussi. L'Amour, c'est la vigueur sacrée. La Sagesse délivre et guide, lui seul crée Et ressuscite, auguste assassin du trépas : L'Amour n'existant point, Dieu n'existerait pas.

Mais quelle est son Essence et quels sont ses Usages?

« Aimez, disent les Bons de ce monde, les Sages, Aimez avec l'ardeur des feux invétérés L'Homme que fut Jésus, Jésus que vous serez; Penchez-vous vers la bête obscure avec tendresse : C'est dans les fronts courbés que l'esprit se redresse; De votre pain, de vos propres chairs, s'il le faut. Nourrissez le requin, l'hyène et le gerfaut, Croyant la charité d'autant plus saine à l'âme Que l'eiTort est plus dur et l'objet plus infâme ;

Aimez la plante; aimez les vieux chênes tremblants, Car les branchages roux valent les cheveux blancs; Dos bénédictions tombent des bras du hctre, Et la vieille forêt pensive est une ancêtre ! »

Mais moi, le compagnon des anges, je vous dis Qu'un autre Amour, seigneur des chastes paradis, Trône, au zénith divin, dans sa candeur ignée, Et que tous les amours ne sont que sa lignée. Pur, même dans la chair, suprême et radical, Intime, il est celui qu'on nomme conjugal ; Il veut rhymen ; il prend deux Esprits et les mêle Au point qu'ils seront un quoique mâle et femelle, Ainsi que les deux yeux ne sont q.u*un seul regard. Aucun ange n*est seul. Satan vit à l'écart . Humains, soyez époux ! Des froideurs et des haines, Comme un captif se fait un bon engin des chaînes Et de l'anneau de fer à sa jambe rivés. Faites-vous de l'Amour afin d'être sauvés 1 Foyer dévorateur du mal, pas d'immondice Dont il ne se renforce et ne se ragrandisse ! Sur les monts, dans le lit desséché d'un torrent. Quand un pâtre, au milieu de son bétail errant, Active un large feu dont la nuit s'épouvante, Il lance à pleines mains dans la splendeur vivante Des racines, de noirs lichens, des troncs pourris. Et pourtant, de ce tas immonde de débris,

30 Hespérus

Tant de jour envahit le vieux mont taciturne

Q.u*au loin, dans les vallons, le voyageur nocturne

Croit rêver, et, criant : Quelle est celte aube, 6 Cieux!

De peur d*ctre aveugle met la main sur ses yeux.

Alimentez sans fin le vorace incendie!

A l'Amour, tous les fiiux amours, sa parodie,

La mauvaise action et le mauvais dessein.

L'embûche du voleur, le guet de Tassassin,

L^audace de mentir, la ruse de se taire,

A TAmour la luxure, à TAmour Tadukère !

Tant qu'épurée enfin par Tadorable feu

Cette Bête qui fut l'Humanité soit Dieu,

Et démesurément s'extasie, incarnée

Par couples en l'immense et céleste hyménée! »

A ces mots, dans la nuit claire autour de son front. Comme un pâtre qui vient d'escalader un mont Et dont l'élan suprême en un soupir s'achève, Le nain reprit haleine au faîte de son rêve.

La Vision suprême

Une étoile parmi la stagnante épaisseur Des nuages s'était levée avec douceur, Faible, et dont le rayon coulant du ciel nocturne Comme des pleurs de lait d'une fissure d'urne, En flaques de blancheur s'étalait sur les murs.

L'illuminé songeait sous les cieux moins obscurs.

« Donc j'ai franchi les seuils clos de portes ignées Et j'ai pu vivre avec les Anges, trente années.

32 Hespérus

Partageant leurs travaux, leurs jeux et leurs repas,

Ainsi que Thomnie vit avec Thomme ici-bas.

J'ai la Sagesse et j*ai l'Amour : j'aurai la vie.

Nuit dernière, d'un jour perpétuel sui\ne,

O mort ! par qui les yeux se ferment dans le temps

Et dans l'éternité se rouvrent, je t'attends

Comme un homme inquiet va guetter au passage

L'ami qui doit venir, porteur d'un bon message ;

Et de ce remûment plein d'un captif essor

Qjie l'approche d'un souffle imperceptible encor

Communique d la voile, à l'arbre, à la broussaille,

Mon être intérieur infiniment tressaille.

Crépuscule ébloui de devenir le jour.

J'apparaîtrai sous la forme de mon Amour !

Car, pour le CieL auguste ou pour l'Enfer immonde,

L'homme engendre sa chair future dès ce monde.

Et la verra, selon l'objet dont il s'éprit,

Splendide ou ténébreuse, édore de l'esprit.

En des candeurs de neige, en des ardeurs de flamme,

Où, sensible, vivra la beauté de mon âme,

Je serai tout mon rêve enfin substantiel ;

Et puisque l'hyménée est le vrai nom du Ciel,

Puisque deux amants purs, que l'intime mystère

D'être unis pour l'Eden fiança dès la terre,

Lui, Sagesse, Elle, Amour, et l'un à l'autre égal.

Deviendront un seul ange auguste et conjugal :

Dans Adramandoni, dont les belles pelouses

Voient avec les Epoux converser les Epouses,

Hespérus 33

Je verrai, nuptiale, en habits de satin. Mêlée à la lumière et mêlée au matin, La femme en qui Dieu mit TAraour de ma Sagesse !

Déjà, car le Seigneur me fait cette largesse. Je la vois.

Loin d'ici, sur la terre pourtant, Une région morne et splendide s'étend, Cicux glacés, sol durci, mer immobilisée. LA, du soleil polaire éternelle épousée j Mais après tant de jours immaculée en'tor, La neige ne sait point l'ardeur des baisers d'or Et livre sans périls de fonte ni de hâle A l'impuissant époux sa virginité pâle.

Steppes développant leur blême immensité Sous un ciel des candeurs de la terre teinté ; Forêts, gorges, vallons, molles profondeurs blanches Que parfois, sous le givre éblouissant des branches. Traverse d pas pesants un carnassier rôdeur. Muet dans le silence et mat sur la splendeur ; Villes au loin, hameaux presque enfouis qu'assiège L'épais grossissement onduleux de la neige ; Larges fleuves étreints par les glaces, amas D'avalanches, sommets éclatants de frimas.

34 Hespérus

Tout s'estompe et se fond dans la monotonie

D*une blancheur intense, immuable, infinie.

Forme sensible à peine en ce vaste unisson

Du ciel froid, du désert blaùrd et du glaçon,

S'élève, au flanc des monts, une antique demeure.

Son tranquille escalier que rarement eflîeure

Le pas d'un serviteur pensif qui disparaît

Sous une voûte ainsi qu'un spectre s'en irait.

Ses arcades qu'au loin la neige continue,

Et le blêmissement de ses toits sous la nue

Forment un édifice étrange et solennel.

Semblable à ces palais que l'hiver éternel

Dresse et maçonne, ayant, sous la brume blanchâtre.

Pour pierre la banquise et le flocon pour plâtre.

Au dedans le silence et la paix sont profonds ;

De froides pesanteurs descendent des plafonds.

Et, miroirs blanchissants, des parois colossales

Cernent de marbre nu l'isolement des salles.

De loin en loin, et dans les dalles enchâssé^

Un bassin de porphyre au rebord verglacé

Courbe sa profondeur polie, où l'onde gèle ;

Le froid durcissement a poussé la margelle

Et le porphyre en plus d'un endroit est fendu ;

Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu,

Roseau de diamant dont la cime évasée

Suspend une immobile ombelle de rosée.

Dans la vasque pourtant, des fleurs, givre â demi,

Semblent les rêves frais du cristal endormi

Hespérus 35

Et sèment d'orbes blancs sa lucide surface, Lotus de neige éclos sur un étang de glace, Lys étranges, dans l'âme éveillant l'idéal D'on ne sait quel printemps farouche et boréal !

Une vierge aux grands yeux ouverts sur le mystère Habite avec ces fleurs dans le Nord solitaire.

Le suprême dessein qui règle les hasards

La fit naître du sang impérial des Tzars ;

La gloire, la grandeur presque surnaturelle,

Le faste, elle eut l'orgueil de ces pourpres sur elle,

Et reçut, jeune front peut-être épouvanté,

Un diadème encor, la parfaite beauté.

L'homme se sent pâlir parfois sous la couronne,

La femme, non; en vain la chute l'environne,

Son vertige a l'ivresse et n'a pas la douleur;

Dans la main d'une femme un sceptre est une fleur.

Prends cette fleur ! disait le satan qui l'assiège ;

Mais, Dieu l'ayant élue, elle a connu le piège

Et de la terre sombre a détourné les yeux

Comme un rayon jaloux remonterait aux cieux.

Un roi l'aimait ; pensive, elle a conclu l'échange

De l'amour fiiux d'un roi pour l'amour vrai d'un ange ;

De moment en moment, vers l'Hymen immortel,

Comme un prêtre gravit les marches d'un autel,

}6 Hespérus

Elle monte, pour guide ayant cette courrière Q.ui prépare le lit nuptial, la Prière; Et, pendant qu'elle aspire à Tiramuable Amour, Le blanc septentrion est Tunique séjour Auquel, blancheur aussi, son dme se résigne. Le ciel aura cet ange, et la neige a ce cygne.

Or, la fUle des Tzars et moi, nous nous aimons.

Qu'importent entre nous des mers, des cieux, des monts !

Tout l'éloignement sombre interpose son voile

Sans dérober Tétoile au regard de Tétoile;

Et, si distants que l'un de Fautre nous soyons,

Nous nous sentons voisins, à cause des rayons.

Qu'importe que je sois ce vieux à face vile,

Cette chose mêlée aux fanges d'une ville.

Et qu'elle ait la noblesse avec la pureté,

Lys des champs qu'une tige héraldique a porté I

Sa grâce, ma laideur, sa grandeur, ma bassesse.

C'est l'inégalité naturelle, qui cesse,

C'est l'envers du mental, l'extérieur du front;

Nos êtres sont égaux dans ce qu'ils deviendront.

L'un chez l'autre adorant les parités futures.

Nous secourons les fers et romprons les clôtures

De l'épreuve, prison qui nous possède en vain ;

Il faut être terrestre avant d'être divin.

Hespérus 37

Mais par je ne sais quoi de moins lourd dans nos chatnes

Se dénonce l'essor des libertés prochaines I

O jeune Ame, vouée à mon âme déjà

Qpand de Fantique nuit la lumière émergea,

De mon chaste désir étemelle vestale.

Nous vêtirons enfin notre splendeur totale I

Couchés le même jour, selon d'anciens accords.

Moi dans le sol obscur qui ressemble à mon corps,

Toi dans la neige pâle à qui ton corps ressemble.

Nous ressusciterons, transfigurés ensemble,

Et déjà, pour sourire aux divins épousés.

Les beaux Anges en deux groupes se sont posés

Sur les blancs escaliers de la mystique enceinte.

Ceux-ci vêtus de pourpre et ceux-là d'hyacinthe ! »

Tel il songeait. Ses doigts en un geste enfantin Vers l'épouse promise à son rêve hautain Envoyaient le baiser des jeunes fiançailles. Et son ombre difforme errait sur les murailles.

Tout à coup, avec l'air d'une bête en arrêt, Il se tut.

Tout le ciel, plein d'astres, l'éclairait.

38 Hbspérus

Crispé, roide, il tendait une oreille éperdue Sans doute vers des voix d'anges dans l'étendue. Autour de nous s*accrut le silence. On eût dit Qjie les bruits se taisaient afin qu'il entendit. Qpoi I ce murmure épars des Esprits dans l'espace, Qpi confondrait l'ouïe humaine et la dépasse Par les vibrations d'un éther trop subtil, Le pouvait-il entendre et le comprenait-il? Il écoutait. Parfois, ouvertes par l'extase, Ses lèvres remuaient, répétant une phrase; Et, bientôt, l'œil sublime et le front surhumain. Sous l'ombre éblouissante, il s'écria : « Demain ! »

Demain, la fange aura pris l'époux, et, jalouse,

La neige épaissira le linceul de l'épouse ;

Mais l'archange-prophète a dit : « Vous revivrez! »

O réveil ! nous montons, réunis, délivrés. Purs êtres que plus rien d'extérieur n'altère. Qp'était-ce que le noir océan, et la terre. Et le pâle soleil de Tantiquc ciel bleu? Des éléments : de l'eau, de la boue et du feu. La nature d'en bas, c'est l'étemelle morte. Une élévation sublime nous emporte Vers le monde vivant des Cieux définitifs. Et, libres d'autant plus que nous fûmes captifs,

Hespéeus 39

Humains, mais déchargés des pesanteurs infâmes, Nous n'avons de Tépreuve emporté que nos âmes, C*est-à-dire la forme intime de nos corps. Être esprit, c'est avoir le dedans pour dehors. Nous montons, éblouis, des chemins de lumière ! Quand j'hésite, c'est toi qui passes la première. Parfois, vêtu de pourpre, un angélique Esprit S^envole devant nous, se retourne, et sourit. Nous le suivons, heureux, ma main serrant la tienne Pour que l'un, s'il faiblit, de Tautre se soutienne. Unis, mais d'un peu loin et les regards baissés. Comme il convient, n'étant encor que fiancés.

O cieux purs 1 le chemin dç lumière se hausse !

Mais le Tartare, en bas, fuligineuse fosse,

Érige des palais de fange et de roseaux ;

Et, rauque, une clameur, comme à travers des eaux.

Apporte jusqu'aux cieux spirituels Tinsuhe

De l'orageux Enfer qui dans sa haine exulte I

« Maîtres des lâchetés et seigneurs des effrois, Nous sommes les héros, les papes et les rois ! Broyés sous nos talons, du sang de leurs blessures Les peuples résignés empourprent nos chaussures;

40 Hespérus

Et Dieu s'écroulerait s'il n'avait pour appui Notre divinité par où Ton croit en lui. A nous le Sceptre, à nous la Crosse irréfutable 1 Mais au banquet splendide où notre orgueil s'attable Deux princes manqueraient si vous étiez absents, Jeunes Anges I »

Ainsi nous tentent les Puissants.

c Les Sceptres, qu'on les fonde! et vendez les Tiares!

Hurle à son tour la voix mauvaise des Avares,

Cri plus âpre, monté d'un enfer plus obscur.

L'or est beau, l'or est bon, l'or est grand, l'or est pur!

Plus puissant que la Force et l'Orgueil, et plus sage,

Il a. Dieu virtuel, le mépris de l'usage,

Et dans tout homme ayant amassé des tas d'or

N'allume que Tamour d'en amasser encor.

Par nous, vous connaîtrez. Ames longtemps dupées,

L'extase de sentir entre ses mains crispées

Courir les flamboiments de l'or torrentiel :

Anges ! vous compterez, pièce à pièce, le Ciel 1 »

L'abime tentateur renforce ces voix gaies Par des écroulements somptueux de monnaies.

Hespérus 41

Un autre appel s'élève, et c'est une chanson Qui nous émeut d'un tiède et violent frisson Comme le vent du sud chauffe et tord des voilures.

« Montez vers eux, parfums légers des chevelures. Et vous, bruits doucereux des caresses, montez Avec le clair éveil des rires chuchotes ! Enseignefz-leur Tamour, seul reposoir propice Où la fatigue d'être immortel s'assoupisse, Et ce léthé, stagnant endormeur des desseins, Qui git dans l'intervalle adoré des beaux seins. Langueurs lasses du lit, soupirs, caresses nues. Doux néant, soyez-leur des ivresses connues. Et qu'ils sachent, heureux de se désabuser. Ce que l'Enfer a mis de ciel dans le Baiser 1 »

Ce chant qui nous poursuit, plein d*énervantes fièvres, A fait se rapprocher ma bouche de tes lèvres ; Parce qu'au fond de moi sans doute il est resté Un peu des pesanteurs de l'univers quitté, Mon front penche, surpris d'ivresse et de panique Au doucereux appel de la Chair tyrannique. Et je te dis, sentant se heurter mes genoux : « Regardons-les! peut-être ils aiment comme nous... »

42 Hespérus

Mais ton œil, qui continait le bon grain de Tivraie, Surprend Tombre d*un jet de la lumière vraie, Et TEnfer, qui s*effare, apparaît dans ce jour Tout autre qu'il n*était, vu selon son amour.

Ce bétail attaché dans une herbée épaisse

De glaives et de dards sanglants, pour qu'il y paisse,

Ces ânes dont le bât a crevassé leur dos

Et qui buttent, chargés de coups sur les fardeaux.

Ces lynx maigres, dont flotte, ainsi que de vieux linges,

Le ventre, ces chacals chevauchés par des singes,

Ces porcs, sale troupeau gras d'ordures, qui sent,

Palpe et mange sa fange en se réjouissant.

Ce sont les empereurs, les évêques, les princes!

Un roi qui grossissait d'empires ses provinces,

Homme encor, mais sans tète, a pour royaume un trou

Et porte sa couronne à même sur le cou.

Pendant qu'à ses talons ce loup-cervier qui lape

Du sang est un héros et ce renard un pape !

Non moins affreux, ayant pour membres des serpents Et d'impurs scorpions Pun sur l'autre rampants. Les Avares, ployés vers des tables étroites, Rangent soigneusement des cailloux dans des boites;

Hespérus 43

Quelqu'un vient et leur dit : « Sciez ces croncs, hisseï Ces blocs 1 » et, quaiid ils ont, esclaves harassés, Scié les troncs, hissé ks blocs, leurs mains avides Pour unique salaire obtiennent des noix vides, Et tous courent, furtifs et le regard sournois, Enfouir dans des trous les coquilles de noix I Plus bas, une rondeur se gonfle et se resserre : Helminthes fourmillants d'un immonde viscère, Là pullulent, heureux, les Amants de la Chair. Puisque l'homme devient Tamour qui lui fut cher Ils se sont incamés dans leur sale espérance. Fardés, les membres oints de suie et d'huile rance, Décrépits, gracieux, d'un geste libertin Retroussant des haillons de gaze et de satin, Et, vieillards, sur des fronts chargés de cent années, Mêlant des cheveux gris à des roses fanées. Les uns, comme on verrait entre des bras d'amant Le jeune époux tenir l'épouse au corps charmant. Enlacent d'une étreinte éperdue un squelette Qp'à leur lèvre céda la dent de la belette. Et baisent^ enivrés d'amour dans un cercueil. Le trou qui fut la bouche et le trou qui fut l'oeil ; Dans un bosquet qui voit sous les pleurs des cascades Se jouer des guenons au lieu d'hamadryades. D'autres, priapes fous, sans aucun vêtement. Mais de la tête aux pieds velus horriblement. Presque animaux, scandant leurs cris d'infâmes gestes. Environnent d'un chœur de danses immodestes

44 Hespérus

Des torses de venus faits d*excréments durcis. Et tous portent la joie en feu sous leurs sourcils, Car tel est le Désir dont ces Ames sont faites Qp*étant dans Tinfamie elles sont dans les fêtes! Mais voici : pour avoir tenté nos fronts élus, Les vieillards débauchés, les priapes velus, Comme par la fenêtre on jette des ordures, Seront précipités en des géhennes dures. Plus d'amours ni de jeux. Fainéants, au travail ! L'atelier rude après le languissant sérail. Et leurs mains, à la molle étreinte habituées, Devront broyer du fard pour les prostituées !

Aveugle enfer, hélas I

Cependant, pèlerins Miraculeux, passants des abîmes sereins, Notre angélique essor traverse des fumées. De flamme, de musique et de parfum tramées!

Roulant de toutes parts cet éclair adouci

Qpi tremble à l'orient de la perle, voici

Que les Cités du Ciel s'ébauchent dans la brume ;

Et, suprême, au delà des paradis, s'allume

Hespérus 45

Jérusalem, au loin, comme une lampe d'or \

Mais sur quel seuil devra se poser notre essor ? Car celui qui discerne et qui groupe les âmes Selon la parenté de leurs intimes flammes Fonda pour les Élus de l'épreuve émigrés Autant de Ciels qu'il est dans l'amour de degrés ; Et le séjour prescrit par sa miséricorde Si strictement avec les habitants concorde Que toute autre lumière aveuglerait leurs yeux.

Nous montons à travers les Cieux, cherchant nos Ceux.

O spectacle ! Un Eden, dans une gloire pâle, Ouvre sur l'infini des portiques d'opale. Candide et confiant symbole de l'accueil, Qui propose à nos pas et conseille â notre œil De pénétrer jusqu'aux clartés intérieures. ^Blanches, aux toits d'argent, s'élèvent les demeures; Le flamboiment issu du cri de Jéhovah, Lorsque l'ainé des jours naturels se leva. Baigne les dômes clairs, et, docile aux hélices Des longs jardins, allume, en glissant, les calices.

46 Hespérus

La neige, sur le sol^ se mêle aux fleurs d'été ;

Neige spirituelle, elle a nom Chasteté.

Toute chose, en un lieu céleste, représente.

Et, de réalités naturelles exempte,

A des réalités intimes correspond.

Ici le jour, couleur d*une perle qui fond.

Lucide, mais terrestre encor dans son essence.

Des Esprits qu'il éclaire est Fhumble Connaissance ;

Les Hjrmens, pour figure, ont ces blanches maisons

Où le Désir grimpant suspend des floraisons

Parfois de lys, parfois de rouges amarantes;

Et les fenêtres sont des Candeurs transparentes.

Des Anges, sous les fleurs, rayonnent deux à deux ;

L'Amour qu'ils ont en eux transparait autour d'eux.

Plus vif selon qu'ils font de plus sacrés Usages;

Il est l'ardente chair de leurs jeunes visages.

Azuré leurs regards, embrase leurs cheveux,

Les vêt d'une syndone irisée où leurs vœux

Sont brodés en festçns de perles ef de gen^m^.

Et, royal, sur leurs fronts pose des diadèmes.

Nul n'est oisif. Les uns ensemencent les champs.

Taillent la vigne, ou dans la cité sont marchands;

D*autres sont conseillers ou maîtres de milices;

Mais l'hymen associe aux labeurs les délices :

En deux ramiers, avec un bruissement doux,

Des lèvres de l'Épouse aux lèvres de l'Époux

Se croise du Baiser le symbole Adèle ;

Chaque ran^içr, coulepr 4^ neige en venant d'EIIe,

Hespérus 47

A des ailes de flamme en revenant de Lui. £t quand, à Toccident de leur Ciel, aura lui Le signe interrupteur des soins et dçs négoces, Ils s'en iront, époux conviés à des noces, Ardent midi qui s'offre en exemple au matin. Près d*un couple nouveau s'asseoir en un festin. Sur des tables qu'éclaire entre de blancs pilastres La constellation d'une lampe ^ sept astres, Ils se partageront les pains de pur froment Et vers l'Amour, soleil du plus haut firmament, Leurs bras élèveront les coupes solennelles I Puis, sous les myrtes purs, inclinés en tonnelles, Ce sera le moment des Spectacles, des Jeux, Des chastes entretiens sur les gazons neigeux. Dans les feuilles, pendant qu'une fleur, balancée Au toucher de leurs fronts, se teint de leur pensée; Et, bientôt, enlacés d'un geste plus aimant, Ayant l'ombre autour d'eux comme un consentement, Vers les maisons d'hymen, secrètes sous les branches. Ils marcheront, pensifs, avec les lenteurs blanches De deux cygnes voguant sur un sombre canal. Jeunes Ames au corps chaque soir virginal, Qp'isolera du del, des cités, des ramées, Un bruit mystérieux de portes refermées.

Nous passons I Dans les deux sans limite agrandis S'échelonnent encor des villes, paradis

48 Hespérus

Plus parfaits et peuplés de plus sublimes hôtes,

Suivant qu'ils sont placés en des zones plus hautes.

Mais, parmi tant de seuils sacrés, il n*en est pas

Un seul qui soit égal A Torgueil de nos pas ;

Le besoin de la vie extrême nous dévore;

Et nous montons, plus purs si nous montons encore ?

Tout s'enfuit. Les Edens, les Cieux, ont-ils été? Plus rien.

L'espace immense.

Au fond, une clarté Terrible! et qui, semblable à quelque aimant avide. Nous attire, éperdus, à travers tout le vide. Nous allons. Elle s'enfle, et devient, de flambeau. Fournaise 1 le levant qui s'empourpre est moins beau. Puis, des chaleurs. Nos corps sentent par chaque pore Suinter de l'ombre, reste impur qui s'évapore. Nous sommes nus. Le rouge et chaud rayonnement Pénètre dans nos chairs plus immédiatement. Tout notre être devient un élan qui s'embrase Dans la proximité de la dernière extase. Nous voyons à travers des splendeurs de bûcher Des formes tressaillir, des couleurs s'ébaucher.

Et, comme un matelot, de la mer solitaire Voit surgir sa patrie et jette ce cri : Terre 1 Sublimes arrivants, nous avons crié : Gel I

Front de Timmensité, but providentiel

Des Sagesses, Sion qui trônes au pinacle

De rafTranchissement suprême. Tabernacle!...

Reçois notre salut. Monde sacerdotal

Où les Anges vêtus d'un Ruide cristal

Apparaissent tout nus, étant les Innocences,

Où le Bien et le Vrai, conjoignant leurs essences

Dans un extrême effort d'épanouissement,

Consomment sans relâche en l'étemel moment

Les mystères du saint hymen que symbolise

Ce couple tout parfait, le Seigneur et l'Église!

Flammes de la Chaleur et rayons du vrai Jour,

Nous entrons dans le gouffre auguste de l'Amour ;

Et nous sommes un des sourires de la Joie.

Mon sein qui brille s'offre à ton sein qui flamboie;

Homme et Femme toujours, mais à Dieu même égaux,

Dans l'âme et dans la chair chastement conjugaux.

Nous percevons enfin les délices complexes

De la conmiunion angélique des sexes.

Et, livrés en esprit aux plaisirs de la chair,

Sous l'enveloppement d'un immuable éclair

Nous possède à jamais l'heureuse frénésie

D'être ceux qu'illumine, embrase et rassasie

50 Hespérus

L'Amour, soleil sacré, feu plus pur que le feu, En qui brûle, au zénith de la sagesse, Dieul v

Criant ainsi, le nain levait des bras augustes. Sur les rocs écroulés, dans les branches d'arbustes. Forme noire, il roula du haut de l'Abendthor, Se perdit dans la nuit, se laissa voir encor. De rocher en rocher, de racine en racine. Gagnant le faite clair d'une côte voisine, Mais, là, d'un bond si bref disparut à mes yeux Que je crus qu'il s'était envolé dans les cieux I

L'Accomplissement

Voyageur, je quittai Francfort à Timproviste.

Bien des fois, en wagon, quand venait la nuit triste.

Morose et las, le front sur la vitre incliné.

Il m'advint d*évoquer le vieil illuminé ;

Et, compagnons pensifs des nocturnes voyages,

Ses songes rappelés se mêlaient aux nuages.

52 Hespérus

Puis j'oubliai.

Trois mois plus tard, quand je revins, Il me restait de Thomme et de ses propos vains Un souvenir pâli qui se brouille et s'efface.

Un matin, je rôdais près de la Judengasse, Regardant les murs peints et les balcons de bois; A mon rêve, un instant, se mêlèrent les voix De deux hommes causant sur le pas d^une porte.

Pressentiment furtif ou caprice, n'importe, J'écoutai.

a L'aventure est vraie, et je la sais Pour ravoir lue hier dans les journaux françab, » Disait Tun.

Et voici ce que savait cet homme

Près du p61e, au delà des pays que Ton nomme^

Hbsférus 53

Dans un palais bâti sur des blanches hauteurs, Seule, une femme, avec deux ou trois serviteurs, Sans motif (le conteur ajoutait par folie). Depuis trois ans s^était, vivante, ensevelie. Et cette femme était fille d'un roi du Nord. De sa paix différente à peine de la mort Elle sortit un soir, ayant eu la pensée De glisser en traîneau sur la neige glacée. Promenade fatale. Elle ne revint pas.

Sans doute l'aquilon qui fouette les frimas Et porte l'avalanche éparse dans son aile Lui fit un blanc linceul de la neige étemelle. Mais nul ne fait parler le vent sibérien. Et de l'histoire, en somme, on ne connaissait rien. Sinon le jour précis du départ de Tabsente. C'était le seize avril mille huit cent soixante.

Alors je me souvins du nain et le cherchai.

Je ne vis que le trou du hibou déniché,

Et j'appris que, défunt sans parents ni fortune.

Il était enterré dans la fosse commune.

Au cimetière, un homme^ un jardinier, je crois, Me guida, pour un peu d'argent, vers une croix.

Hespérus

Petite et de bois noir, ainsi qu'il est coutume

Pour les gens qu'A ses frais une paroisse inhume,

Elle penchait, oblique, entre quelques sapins.

Incliné, j'y pus lire en caractères peints :

« Hespérus, » la peinture étant encor récente,

Et, plus bas, « seize avril mille huit cent soixante ».

TABLE

VAGES

Page 1