‹ Les poésiesChapitre 96 sur 172 · LA PATRIE · texte numérisé non relu

LA PATRIE

Ces Juits criaient vers Dieu dans Tlle de l'exil. Car, pareil au boucher sanglant jusqu'au nombril Qtii s'assied n'ayant pu saigner toutes les bêtes, L'affreux Titus, campé sur des monceaux de têtes, N'acheva point le reste éperdu des Hébreux; Et les uns avaient fui vers la Crète, nombreux, S'étonnant, sur le pont des nefs aux blanches toiles, Qp'avec les mêmes yeux on vit d'autres étoiles. O roses de Saron, ils ne vous cueillaient plus 1 ViUe aim toits hauts, colline, oliviers cbe\'elus,

24 COKTES ÉPiaUES

Si doux à la fatigue après les jours de marche,

Sépulture des Rois, ruines où fut TArche,

Logis familiaux aux coins accoutumés.

Berceaux des chers vivants, tombes des morts aimés.

Fleuve, vallons rougis par la grappe meurtrie.

Comme vous étiez loin de leurs regards, patrie 1

Le soir, ils s'assemblaient, mornes, pleins de sanglots,

Qpand le couchant se creuse à l'horizon des flots,

Croyant dans les splendeurs de la céleste ornière

Voir des Jérusalems de pourpre et de lumière !

Et les vieillards sentant venir leur jour dernier

Echangeaient leurs plus chers' trésors contre un panier

De sable ou de limon porté de Samarie,

Pour dormir dans un peu de la terre chérie.

Or quelqu'un se leva d'entre eux.

« Dans sa pitié « Le Seigneur se souvient d'Israël châtié ; « Le Dieu qui suscita les prophètes m'envoie, « Peuple ! pour te mener hors du deuil dans la joie : « Pareil au fils d'Amram, je lèverai la main « Et les flots divisés t'ouvriront un chemin « Vers le beau Chanaan où les cèdres murmurent ! »

Celui qui leur parlait ainsi, ces Juifs le crurent.

Contes épiciues

Au jour fixé, la foule énorme des proscrits, Gravement, trois par trois, sans tumultes, sans cris, Suivit rhomme de Dieu sur le long promontoire Q.ui s*incline et se perd dans la mer bleue et noire. L'homme, parmi l'écume ayant borné ses pas, Leva la main ! Les flots ne s'écartèrent pas. Il fit le signe encorl L'onde resta fermée. Mais lui, calme, et marchant vers la patrie aimée, Sans recul, sans frisson, il entra dans la mer Qpi nous prend et nous roule en son abîme amer, Ht les Juifs vers les flots où leur tombe était prCtc Le suivaient, trois par trois, sans retourner la tête.

L'ENFANT KRIÇHNA

Midi fait resplendir et fumer les rivages. Avec les jeunes paons et les chèvres sauvages. Se joue au bord de Teau Kriçhna, renfaot divin»

Là-bas, roulant son ombre aux pentes du ravin Et voilé d'une brume oè Taspect se déforme, L^escarpement confus d'une montagne énorme

Contes épiq.ues 27

Porte le Bhandfra qui semble une forêt ; Et cet arbre si haut s*élève qu*il pourrait. Dominateur d'un bois de cyprès et d*yeuses, Voir le Gange rouler ses eaux mélodieuses A travers les cheveux effrayants de Çiva.

Kriçhna, Tenfant divin, le long des berges, va,

Plein d'aise. La liane et la brise au passage

Caressent le lotus sombre de son visage

Épanoui. Pieds nus sur les cailloux luisants,

Il court avec le souffle et Tonde. Il a six ans.

Il court. Pleines de fleurs, ses mains sont des corbeilles.

Il jase avec le flot qui chante et les abeilles.

Sa nounice le suit et dit souvent : c Kriçhna,

Prends garde 1 » Mais Tenfant rase le bord et n'a

Point souci de la voix grondeuse qui s'eflraie.

Or, près de l'eau, teignant de sang la verte haie. Les fruits ronds du vimba rougissent par milliers. On pourrait, d'un peu loin, croire que des colliers De corail au milieu des fleurs d'épine écloses Ont dénoué leurs fils et semé leurs grains roses. Sous les feuilles du blanc jasmin qui la voila Kriçhna ne cherche plus Tabeille. Le voilà Mordant la chair, buvant le Sang des graines mûreS) Et l«s roux écureuils enfuis sous les ramures.

28 Contes épicxues

Jaloux, songent : Quand donc en aura-t-il assez?

« Fils de mon maître, dit la nourrice, laissez Cet arbre. » Mais le fils de Vaçou continue Son repas. Une brandie est déjà toute nue £t reflète dans Teau son squelette épineux.

« Les vimbas, quelquefois, ont des fruits vénéneux, Mon cher seigneur ! »

Kriçhna dépouille une autre branche.

c( Dans la jatte d'ivoire où votre soit s'étanchc. Je verserai le miel odorant du mangou I «

Kriçhna rit. Les deux pieds dans le fleuve, le cou Dans les ronces, il mange, et nargue le reproche, Et rit.

La femme alors, en colère, s'approche.

Le saisit, et : « Quittez cet arbre ! Je le veux ! » Lui dit-elle.

Kriçlma ne rit plus. Des cheveux Farouches, sur son front où s'allume le signe Du Soleil, imprévus, se dressent! Il trépigne.

Contes iiPiauEs 29

L'œil noir de sang, le sein renflé, les bras tordus. Il ouvre, toute rose encor des fruits mordus. Sa bouche, et la nourrice, avec un cri, recule, Car, dans la profondeur rouge d*un crépuscule Plein d*astres et d'éclairs qui remplit le dedans De la bouche au delà des quatre-vingt-dix dents. Elle a vu, sombre choc de monts, de ciels et d'ondes, Passer la vision terrible des trois Mondes !

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