POÈTE FAMÉLIQUE
u gai roman de ma jeunesse J'ai fait une corne ce soir.
Je te ferme, car il fait noir,
Petit livre si plein d'ivresse !
Adieu chansons ! tout est fini ; Faisons place à la politique.
Qu'importe ù la chose publique Où nous suspendions notre nid ?
l66 POÈTE FAMÉLiaUE
Nos phrases ne sont que sornettes.
L'heure est venue où les poètes Ne seront pas mieux regardés Que bretteurs ou pipeurs de dés.
Le monde, saturé de fables, Délaisse, à l'égal du sanscrit, Les feuillets où ces pauvres diables Mettent leur cœur et leur esprit.
Secs comme d'anciens télégraphes, Sous les balcons errants et bas, On vide sur eux des... carafes.
Comme aux soupirants dans Gtî Bios»
POÈTE FAMÉLIQ.UE ' 167
Que le ciel ne m*a-t-il fait naître Comme ce bourgeois gras et blond, Si bien mis et si content d'être Qu'il n'en demande pas plus long !
Qu'ai-je fait à la Providence Pour n'être pas tout simplement Homme de peine et de silence, Pêcheur breton, meunier normand ?
Surnuméraire à la marine, Propre et luisant comme un sou neuf.
Avec des manches en lustrine, Pour ne pas user mon clbeuf?
l68 POÈTE FAMÉLiaUE
Officier de cavalerie, Jouant au billard chaque soir, Et faisant une cour fleurie Aux demoiselles de comptoir?
Ou boutiquier dans ma boutique, Marié, courtois, matinal, Attendant venir la pratique, Tout en dégustant mon journal?
POÈTE FAMÉLIQ.UE 169
Vivre, eh ! Dieu ! la belle merveille !
* Morne chanson, morne refrain !
Ce qu'on m'a vu faire la veille,
Je le ferai le lendemain ;
Et sans relâche, ombre légère, J'arpenterai les boulevards.
Et la même cité Bergère, Avec le même pont des Arts.
Au matin, la même paresse Chaque jour me réveillera ; Et, le soir, la même maîtresse Sur sa gorge me vieillira.
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Mon cœur, triste petite bête, Ne battra plus que quelquefois.
Et dans dix ans ma pauvre tête....
Mais où sont les nymphes des bois?
Car, grâce au public insensible, Pour nous, vainement révoltés, La lutte se fait impossible Avec les faiseurs effrontés.
Ah 1 race de marchands du temple, Mais du Temple abject de Paris, Qu'un de vous se lève et contemple Notre légion d'appauvris 1
Nos poèmes, qui trop tard régnent, Veulent un rude enfantement, Car nos f!ancs sont des flancs qui saignent.
Toute ode suppose un tourment.
Eh bien ! donc, tombons sans murmure, Tombons comme des orgueilleux !
La conscience, c'est l'armure Des poètes, ces derniers preux I
POÈTE FAMÉLIQ.UE I71
Et vers la rivière voisine, La cravate un peu de côté, Le rimeur maigre s'achemine Pour prendre un bain d'éternité ;
Léguant, entre autres paperasses, Son poème d^Onuphrius, Écrit pour les futurs Parnasscs, A l'éditeur Sartorius.