POÈME
VWté
ANS un quartier extrêmement tranquille, Au bord de l'eau, près de Saint-Louis-en-rile,
Est, au cinquième, un pauvre appartement
Par le soleil visité rarement.
Rien n'est moins gai que ce froid domicile ;
Le plancher ploie, et le plafond jauni
A des soupirs de vieillesse et d'ennui.
Là, chaque meuble est d'une étrange mode,
D'un siècle éteint pâle et soigneux reflet :
Boule a fourni l'armoire et la commode,
Le Directoire a sculpté le buffet.
Sur le foyer, un miroir de Venise S'incline encore, à demi-détamé, Devant l'œil bleu d'une ombre de marquise Q^i lui sourit dans son cadre enfumé.
Vers la crobée, au fond d'une bergère, — Matin et soir, — à l'ombre du rideau, Est un vieillard qui, d'une main légère, A son archet fait chanter un rondeau.
Il est petit, de mine guillerette ; Son œil tremblote, — et sa jambe maigrette fiât là mesure avec précision.
Tôiitè son âme est âàhî son violon.
Un vieil habit fait d'une étoffe bleue Grimpe au sommet de son chef dépouillé ; Sur son collet trotte une rhincé queue Dans un ruban, lézard ehtortillé.
Quatre-vingts ans ont rendu respectable Aux yeiix de tous ce pauvre et frêle corps, D'où la pensée â jamais regrettable Fuit chaque jour en plus faibles accords.
LE liCySICIEN 59
Un peu plus loin est assise sa g)}@,
— Vieille déjà, — m travaille ^ rgigyi}l§,.,
Monsieur Médar4 est de Tancien pa^i Contre Mozart, Gluck e tutti quanti; L'art jî^mel ft'a plus rjcn qui r>Qspirf ; Et quand Paris court ^ pQoizçtti, Son violon se pla|t seul ^ r^dirç Les airs charQ^a|it§ éi^4w ^^ ^^ Zltnife, Il g g;grdé spn culte tput entier Aux souvenirs ju beau siècle dernier j Et le plaisir 4ap5 ses rides se joue Qjiiand, chevrotant ufi morceau du Devin, Il se souvient qu'à cet endroit divin Le grand Rousseau Tg t^pé suf la joue. — Dans ce teinp5-là, îjipnçigur Mé4ard étwt Jeune et fringant, il couir^it les ruelles.
De rOpérg, que sân§ çess^ il hantgi(.
Mieux que personne il savait les nouvelles ; S'il voulait biep, qi|ç x^e diraitril pas | Combien de fois pour Tùsm\& peccadille Il a risqué ses jours à U Bastille 1
Il disputa, raconte-t-il tout bas, Un mois entier le cœur d'une chanteuse A certain duc de maison vaniteuse ; — Et c'étaient là de ses moindres ébats 1
Ce n'était rien pourtant qu'un pauvre diable,
Léger vêtu, qui courait le cachet ;
Mais il avait un esprit agréable.
Vingt ans à peine, une mine sortable.
L'œil bien fendu, — puis un bon coup d'archet.
Plus tard, d'ailleurs, il le fit reconnaître ;
Son coup d'essai valut un coup de maître.
Il débuta, je crois, dans le Huron,
— Pièce en couplets, fort médiocre en somme, —
Par un duo pour flûte et violon,
Qui lui valut, grâce à monsieur Anseaume,
D'être placé dans les premiers dessus,
Près du souffleur, au pied de mille écus.
Ce fut alors qu'il épousa sa femme.
Son souvenir lui déchire cncor l'âme.
Lui, dont le cœur avait souvent battu,
LE MUSICIEN 6l
N'avait jamais osé rêver de vierge Plus rayonnante en sa jeune vertu.
Elle tenait une petite auberge.
— Avez-vous vu qu'au seuil d'un cabaret Jamais minois fripon et vin clairet Dans aucun temps, dans aucune patrie, Aient laissé froid un fils de Polymnie ?
Notre Médard était trop de son temps Pour dédaigner alors un tel usage :
Chaque bouchon recevait son hommage, Mais celui-ci rendit ses goûts constants.
On l'y voyait, du soir jusqu'à l'aurore.
Venir gaîment s'accouder, verre en main.
Pour revenir le lendemain encore.
Plus altéré d'amour et de bon vin.
11 l'épousa. — Qparante-cinq années D'un doux bonheur qui leur furent données Rouvrent toujours dans le cœur du vieillard L'amer regret de l'étemel départ.
Ils habitaient tous deux cette chambrette, Qjiand de Feydeau l'insolent directeur
62 LE ^ysîpiEîj
Lui fit savoir, çpmmc grgjiiie faveur,
Qii*on l'admettait à ^v^nàv^ sa retraite.
II en tomba maladç, 3q8 QrgUQi)
Contre uo t^l cpup se trouva sgQs d4&Q«s ;
Mais il jura de venger pette ofTcnse,
Dût Apollon gpuyrir «on front 4^ deuil, ~
II fut longtemps pensif, acariâtre ;
Puis, un matin, ppiir punir son pfiy$,
Il s'engagea d^^s |in peti( théltr^
De pantomime, a» faubourg Saint-D^nb-
Mais l'énergie ^n lui s'était usée :
De son talent aucun ne s'aperçut ;
Et quand sa femme en ce lemps-r}^ fnçurnt,
Il s'en revint, l'âme à demi-brisée,
Finir sa vie oji son çcei^r la connut,
C'est d^^ ççs lieux — où veille son histoire En riens charmants inscrits daps nulle endroits Qii'il a vécu, recueillant sa mémoire, Entre ces miirs auJQurd'l^ui gris et ^oid^, Tristes de tout le bonheur d'autrefois.
LE Musicien 63
Sa fille coud ; — lui fredonne à voîit bâdSCj
Ou quelquefois^ ttbatidoiitidnt sa place^
Il va chercbfer^ de Tair le plud disent,
Un vieux cahier dans Un tlrdir sëGfff >
Il en essuie avec soin la pousiSère^
Avec respect son œil lé c^dsidé^e j
Car c'est Sen œuvre â lui^ — soft opéra !
Danâ tous les tetilps il en a fait mystère;
Après sa mort seulement on Taura*
C'est là-dedans qu'il a mis son géniej
Qu'il a versé sa joie et àoû regret ;
Il l'a refait quatre fois* Le Sujet
En est tiré de la mythologie.
— Aussi faut-il le voir en cet instant,
La main tremblante et le cœur palpitatlt ;
Comme il le tient afin qu'on ne l'emporte !
Pour un voleur lui-même on le prendrait.
D'un pied furtif il va fermer là porte,
Et, revenant près de Sôri chevalet, •
Sur soti archet il pose la sourdine,
De peur — qui sait? — qu'une oreille voisine,
En entendant ces chants venus dés cieux,
Ne lui ravisse un bien si précieux !
Ah ! ces jours-là, ce sont ses jours de fête !
Monsieur Médard alors n*a plus sa tête ;
Et qu'en passant monte;» l'après-midi,
Un de ces vieux d'humeur encor follette,
Par le soleil de printemps dégourdi,
En route, allons, — et vive la goguette !
Tous deux s'en vont, l'un sur l'autre appuyés.
Guignant de l'œil la blonde et la brunette.
Cahin-caha, souriants et ployés,
S'entretenant de choses d'amourette.
A la barrière, aux Amis du Printemps^
Quand vient le soir, attablés sous la treille.
Chacun demande à la dive bouteille
Une heure encor des rêves de vingt ans.
On cause, on jase, on dit ses escapades ;
On se demande avec étonnement
Où sont allés les anciens camarades.
Et l'on se tait mélancoliquement.
Puis vient la nuit tendre ses sombres voiles,
Avec le vent qui souffle aux alentours.
Il faut partir ; on sent ses pas moins lourds,
Et Ton revient aux premières étoiles,
En chantonnant tout le long des faubourgs
Q.uelque refrain égrillard des vieux jours.
Mais en voyant de loin poindre son gîte,
Monsieur Médard sent la peur qui Tagite.
Il se souvient que sa fille l'attend.
Et que sans doute au logis, en rentrant.
Il va trouver un œil froid et sévère.
Comme jadis était l'oeil de sa mère.
En y songeant, son pas devient plus lent ;
Près d'arriver,' il regarde, il hésite...
Timidement il monte les degrés ;
Pauvre vieillard ! ses pas mal assurés
Certainement vont le trahir bien vite.
« Bonsoir, ma fille I » et, se sentant broncher,
En l'embrassant monsieur Médard évite
De rencontrer ce regard qui s'irrite.
Et, tout honteux, il s'en va se coucher.
Sa fille est tôlit le portrait de §â ttiêfé, Sauf qu'eti naissant la grêle la ttiarqiia.
Le ciel lui fit une existence âffière, Et la tristesse à son cœur s*attaqùâ.
Elle n'a point connu dans son jeune âge Les doux instants de rêvé et de loisir ; Jamais l'amour à son pâle visage N'a fait monter la flamme dii désir ; Jamais le soir, une heure à sa croisée Ne la surprit, la tête dans là main, A regarder, pensive saiis pensée, Monter la lune au firmament séféin.
Comme Utiè fleur qu'un coup de vêtit dêcHiré Dès son aurore, âii bord dii rameau vert, Elle a perdu toiit charnle et tout sourire ; Son cœur n'est plus qu'un calice désert.
Dieu la conquit à lui dès son enfance Et lui ferma tout terrestre bonheur ;
En Tautte vie est sa seule espétatice, Et dans l'attente elle apaise son cœut.
Un voile noir couvte son front austère :
Avec orgueil portant lé célibat, Elle promène, aussi sage que fière, Ses quarahtë ans de vertu sans cotiibat.
Patiemment, dàti§ cette solitude.
Ses jours pieux s'écouletit. Après ÙîeU, Son pauvre père est la seule habitude Qjii la fait vivre et la distrait un peu.
C'était au mois d'dctotre oii de novembre :
Monsieur Mëdar(l avait quitté sa chainbré, Et lentement, siir là fin d*uri bëâti jour, Ils respiraient le frais au Luxembourg.
Le bon vieillard, qui la croit jeune et belle, Gir à présent sa mémoire chancelle.
Tout en marchant, vint à lui conseiller.
Se faisant vieux, lui, d^ se marier :
« Vois, disait-il, si la Parque, cruelle « De mes instants tranchait soudain le fil.
« Ma pauvre enfant, où ton pas irait-il? »
Puis il se tut. La nuit était muette ;
Par intervalle on surprenait le vent
Q.ui se plaignait comme une âme inquiète.
La pauvre fille avait baissé la tête
Et murmuré ces deux mots : « Au couvent... »
En ce moment, amoureuses rafales.
On entendit chanter quelqfûes passants.
C'étaient des traits, des cadences finales.
Monsieur Médard sentit à leurs accents Se réveiller ses haines musicales.
Il tressaillit, — et, comprimant le bras De sa compagne, il redoubla le pas. Du Luxembourg au plus vite ils sortirent, Et dans la nuit leurs ombres se perdirent...
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