‹ Les poésies complètes de Charles Monselet (volume 2)Chapitre 8 sur 95 · PAR LA POSTE · texte numérisé non relu

PAR LA POSTE

Vous avez le front pur et Tâme généreuse,

Et cet orgueil muet où la haine s'endort.

Les belles qualités pour être malheureuse !

Et commme je vous plains, jeune femme au cœur d'or I

Souffrez donc, puisque c'est la loi funeste et sainte ; Mais répétez, à l'heure où l'on se sent trop las : a II est quelqu'un qui prend la moitié de ma plainte. » Et pensez quelquefois à ceux qui sont là-bas.

Et si plus tard, au fond d'un meuble qu'on remue, Vous retrouvez ceci, lettre en forme de chant. Vous vous direz peut-être, et malgré vous émue : (c Celui qui fit ces vers n'était pas un méchant. »

VRESSE chaude et forte A qui j*ouvre ma porte

Les jours de désespoir,

Ivresse, viens ce soir I

Viens, éclate et flamboie !

Ivresse, sois ma joie !

Apaise à flots pressants La soif de tous mes sens !

Viens, nous irons, ma chère.

Voir sous le réverbère Les ivrognes ronflants Et rouges de vins blancs;

Et ces fakirs des halles, Qui révent sur les dalles D'un cabaret impur, Les yeux fixés au mur.

Sur le seuil des tavernes, Trébuchants, les yeux ternes.

Ta bouche me dira Hoffmann et Lantara.

Qjielle forme enchantée, Courtisane protée.

Quel costume impromptu Pour moi vêtiras-tu?

Auras-tu robe blanche.

Col étroit, lourde hanche.

Et, Champagne engageant, La couronne d'argent?

Seras-tu la coquine Et velte médocquine,

Q.u*on boit à petit feu, Fille de Richelieu ?

Ou la Flamande épaisse, Honneur de la kermesse, Dont Brauwer le fripon Tracasse le jupon?

Terrible ou caressante, Pâlie ou rougissante, Au diable l'embarras!

Viens comme tu voudras.

Viens, pourvu que je voie, Vieille fille de joie, Étinceler encor L'eau-de-vie aux yeux d'or,

Sans voile, sans agrafe, Toute nue, en carafe, Éclair emprisonné Sous le cristal orné !

76 ODE A l'ivresse

Viens, je suis ion poète 1 Avant que je te jette Mes bras autour du cou, Va mettre le verrou.

Est-ce que tu me boudes?

Pose là tes deux coudes, Et, pendant que je bois.

Parle-moi d'autrefois.

Te souvient-il, drôlesse.

De ma grande tristesse Et des pleurs insensés QjLie nous avons versés?

Heures trop tôt flambées!

Grosses larmes tombées !

Fureurs sous les balcons !

Délires sans flacons !

Bah ! si je vous regrette, C'est peut-être en poète,

ODE A l'ivresse 77

Et peut-être ai-je tort De croire mon cœur mort.

Uamour ! je le retrouve, Chaud comme sang de louve, Au fond du verre ardent Qui grince sous ma dent !

Mettre, ô folle merveille I Des baisers en bouteille, Et, comme une liqueur.

Boire à longs traits son cœur !

Aussi bien, ma maîtresse C'est toi, toi seule, Ivresse I Et, dans tes bras de feu, A tout j'ai dit adieu.

Cet amour que j'étale Pour toi, belle brutale, .

On en sait le pourquoi :

Tu ne trompes pas, toi I

78 ODE A l'ivresse

Viens, les coupes sont prêtes, Madère des tempêtes !

Toi, gin qui fais les fous, Et vin à quatre sous I

Viens, il me faut la lutte Sous la table en culbute, Tous deux à bras-le-corps.

Et les yeux en dehors !

Les bouteilles qu'on casse.

Les chaises que ramasse Le plaintif hôtelier Tordant son tablier;

Les coups, et puis la garde.

Et le sang qu'on regarde Couler stupidement Sur le plancher fumant...

Prends toute ma tendresse ; Je t'appartiens, Ivresse ;

ODE A l'ivresse 79

Maintenant c'est ton tour, Et que meure l'Amour !

Meurs, toi qui fus mon maître, Meurs deux fois ; — et peut-être Qm'uu jour, en frappant là, Plus rien ne répondra !

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