LA VIE ET LA MORT
l^'UN HANNETON
'ou sors-tu, bon camarade?
De la terre, c'est certain.
Plus tard, d'un chêne hautain Tu cil ciras dans la salade.
Je suis aise de te voir.
J'aime ta lourde mimique.
Gauclje et lent à te mouvoir, 'Tu confines au comique.
T'on habit propre et marron, D'un beau marron de finance, Te donne l'air d'un Ivaron, Riclie, sans impertinence
l88 LA VIH ET LA MORT d'uX HANNETON
Je crois que des plans confus Se disputent dans ta tête.
On dit, quand ton pas s'arrête, Que tu comptes tes ccus.
O la naïve légende I Ainsi me sont expliqués Dans ta pesanteur si grande Tes efforts si compliqués
Et les graves tentatives Que, pour prendre ton essor.
Font tes sacoches rétives, O comptable cliargé d'or !
D'abord, comme un parapluie, , 'les larges basques — décor — S'ouvrent, laissant de ton corps Paraître raiiatoniie.
De ton hésitation
Nous .suivons toutes les phase;
LA VIF. ET LA MORT d'uN HANNETON 189
Et la palpitation
De tes transparentes gazes.
A quoi bon tant de façon?
Pourquoi cette àme indécise?
Vas-tu t'envoler? — Oui. — Non.
— Non. — La partie est remise.
Tu voudrais, tu ne peux pas, Ou tu ne veux pas. Mystère! Un souffle inconnu d'en bas Semble te clouer à terre.
C'est en vain que les marmots T'excitent par la parole, En criant : « Hanneton, vole ! »
TlI restes sourd à leurs mots.
Ils jurent tous par saint George, En te menaçant du poing, Qu'ils te couperont la gorge...
Hanneton ne vole point.
190 LA Vlh ET I.A MORT 1) UN IIAXXETOX
Mais vienne un caprice étrange.
Et soudain, épais barbon, Dans une brise qui change Tu t'élances d'un seul bond !
Et dès lors, ce sont des passes, Mille et mille tournoîments.
Des dévorenients d'espaces, D'insensés bourdonnements.
Il n'est vitre oi!i ne se cogne Ton aveuglement ailé, Sans mesure, sans vergogne, j-'ou, délirant, buursoullé!
Ivre parmi les plus ivres!
C'est un tableau scandaleux De voir sur de tels Tonds bleus Un pareil teneur de livres.
Et tes écus si nombreux, (ju'en l.iis-tu? Tar les ravines.
LA vu; LT LA .MORT D UN HANXETOX I^I
Les chaiiips et les aubépines, Tu les sèmes, malheureux! •
C'est surtout dans Ivs soirées Brûlantes du mois de juin, Qiie tes troupes enivrées Font courir leur tambourin,
A l'iieure où le crépuscule Met ses suprêmes chaleurs, Lorsque l'horizon recule Et se fond en rouges pleurs.
Alors, dans cet incendie Haussant le vol et le ton,
Monte ta note étourdie
C'est le chœur du hanneton.
Longtemps sans repos ni trêve, Défiant même l'éclair, Ton essaim, comme en un rêve, limplit et fatigue Tair.
U)2 LA VIE I;T la MORT D UN HAXXETON
Mais, ô destin périssable !
Tout à coup, roi des lourdauds, Tu retombes sur le sable.
Sur le sable — et sur le dos.
m^^^m^m^^MÈ^^^)^^