‹ Les poésies d'Auguste de ChâtillonChapitre 9 sur 133 · LEGENDE · texte numérisé non relu

LEGENDE

Un ange au diable dit un jour :

(( Si tu veux , chacun notre tour , Sans tricherie & sans chicane, Tranquillement, sous ce platane, Jouons à qui l'emportera Du bien ou du mal. On verra! »

Le diable était aux trois quarts ivre ; Mais l'espoir de faire un bon coup Lui fit dire : « Je vais vous suivre Quand vous voudrez, & n'importe où.

— Tout simplement là, sous cet arbre.

Lui répond l'ange avec douceur;

Sur ce fût de colonne en marbre Jouons, selon notre bonheur.

— Mais à quoi? répliqua le diable, Retroussant sa queue en vainqueur ; A l'égoïste, au charitable,

A la honte, ou bien à l'honneur r

Il nous faut un jeu, je suppose,

Digne de nous, en vérité :

Le bien & le mal sont en cause...

Choisissez donc, ô majesté! »

L'ange, étanc un espric modeste, Et surtout sobre de grands mots, Lui dit : « Fais-moi grâce du reste... Jouons au jeu de dominos! »

L'esprit du Malin toujours veille :

Il crut voir un piège au lointain...

Domino ! frappa son oreille , Et le diable sait le latin.

Il avait fait un bond extrême ; Car ce saint mot lui sonnait mal...

Se remettant à l'instant même, Il trouva l'ange original.

Alors, contenant sa figure,

Qui redevint calme aussitôt,

Il répondit : « Je vous assure

Etre heureux de vous prendre au mot.

Vous pécherez par plusieurs causes :

Nous 'en reparlerons plus tard. Mais avez- vous, encre autres choses, L'argent, pour ce jeu de hasard.^ »•

Le pauvre ange était trés-candide.

Possédant la grande vertu De tout donner, sa poche vide Ne contenait pas un écu!

Alors comprenant sa détresse ,

Et pour ce moment loin de Dieu,

Il répondit avec tristesse :

« Allons, choisis un autre jeu. »

Le diable à ce ton lamentable Sourit, &, comme on pense bien, Fit surgir jeu, marques & table, Sans qu'on y pût comprendre rien.

« Voyons, est-ce là votre affaire;^ Dit-il alors. Eh! sur l'honneur.

J'oubliais un cruchon de bière Pour vous remettre en bonne humeur.

Garçon!... Prenez garde à vos ailes, Le temps de tourner un sinet... »

L'ange ne vit que des chandelles, Se trouvant à l'estaminet!

Au heu de myrrhe parfumée Qu'il respirait au ciel le soir, On aurait coupé la fumée...

A peine se pouvait-on voir.

(( La chose est plaisante & bien faite; Mais ces repaires malséants...

Dit l'ange; ils font mal à la tête...

Allons-nous donc rester céans .^

Car je le redis sans manière, Tout en trouvant drôle ce tour , Etant un esprit de lumière J'eusse aimé mieux jouer au jour.

Néanmoins faisons la parcie.

\'oyons qui des deux posera.

Si la chance m'est départie, Le genre humain s'en souviendra!

— Ah! bah! c'est aujourd'hui dimanche:

Dit le Malin, riant plus fort,

Vous avez votre robe blanche.

Des ailerons plus blancs encor...

— Tais-toi! maudit, range ta queue :

C'est un ornement indécent;

Et dans ce temple de banlieue Tu ferais tomber un passant.

— Oui, bel ange au nimbe qui brille, Bel ange à chevelure d'or...

Etes-vous garçon, femme ou fille?' On ne le sait pas tout d'abord...

— Cette insistance est déplacée.

Répondit l'ange en rougissant.

C'est une coupable pensée...

Du six ! affreux concupiscent !

— Moi, du trois! répliqua le drôle.

Autant que de poils sur mon nez!

Allons ! vous avez le beau rôle , Bel. ange, c'est vous qui donnez!

— Un blanc ! dit l'ange. — Un six ! dit l'autre.

— Un as encor! — Du six! toujours.

— Un trois! — Double! — Six! dans le vôtre!

— ; Vous me jouez de mauvais tours!

Du quatre ! — Un double ! — Un cinq ! . . Ensuite : Ah! sorte d'oiseau, vous boudez!

-^- Non, non, sapristi! pas si vite...

Combien te reste-t-il de dés.'

— Parbleu! deux : vous voyez la chose.

— Tigre, tu sauteras le pas!

Je te pose un cinq, & pour cause, Et de ce blanc dont tu n'as pas! »

Le diable perdit cette manche :

Il avait neuf points dans les mains.

Mais il prit & prit sa revanche, Au grand détriment des humains.

L'ange avalait un peu de bière.

Tant il suffoquait en ce lieu :

Et, dans son nimbe de lumière, En demandait pardon à Dieu.

Le diable, le regardant boire.

Et pour le chagriner d'autant, Non satisfait de sa victoire , Lui dit, l'air narquois & content :

« Joueur! Buveur! De belles choses!...

Jureur!! Pilier de cabarets!...

Fumez-vous, ange aux lèvres roses r* Allez! je paierai tous les frais... »

L'ange comprit la moquerie ;

Mais avant de monter aux cieux, N'aimant pas la plaisanterie, Tout d'abord il lit de gros yeux.

(( Nous gagnons donc la route bleue .^ » Dit le Malin, narguant encor.

Avant de prendre son essor, L'ange lui piétina la queue.

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