ÉPITAPHES
D'ung saige et jeune chevallier
Voyez passantz, voyez ycy gésir
Le chevalier Castel, qui fut tant saige
* Entre le folio 92 et le folio 03, une feuille de vélin fpeutêtre blanche) a été enlevée au manuscrit de la Bibliothèque nationale.
Qu'en jeunes ans il parfist le désir Que SCS parens atlcndoient en vieux aage. D'en faire pleur, c'est croislre le dommaige Que reste myeulx penser d'aller aprez.
Non s'abusant en ce mondain umbrago Ou rien n'est ney, fors pour mourir exprès.
Du commendeur Tinteville
Cy dessoubz gist on espoir de grand chose, L'amy commung- do vertu et fortune, Devenu vain par cause au ciel enclost; Dont les humains n'ont congnoissance aulcune. Voyez comment la fatalle rancune A pris, en furt, Loys do Tinteville !
Mais quoy, si Mort use de loy commune, L'oraison soit plus que le plaindre utile.
Du roy de la febve qui mourut avaut son couronnement '
Cy gist ung- roy, non de mer, ny de terre, Mais de la febve, occiz par malle encontre.
' A la fêle des Rois Ma^'es, ou avait, autrefois comme aujourd'hui, la coutume de « tirer les Rois », en partageant un g;\teau dans lequel une fève avait été insérée. Cette fête avait en Anjou tout un cérémonial.
Lorsqu'il voulut ung- pareil roy conquerre, SauUant d'uiig" mur une pierre il rencontre Qui chut sus luy, dont souldain inort le serre. Malheur en roys, plus qu'en coquins se monstre !
De l'abbe de Beaulieu
Voyez, humain, comment presumplion Sus mes os sèment honteuse renommée.
Cueur oultraigcux, gourme d'ambition, Maulgre l'honneur de ma race estimée, Me feist brandir, en main fiere et armée, Contre le roy, espee de furie.
Dont en Beaulieu abahie fermée.
Ou je tenois berlan de p
Fort de larrons, de meurtre et pillerie,
Assiège fu par le comte de Guise
Et tout baptuz de coup d'artillerie.
Les miens et moy, qu'il nous prist a sa guise.
La fuz occis, comme fureur s'aguise,
Par ung souldart qui me veoit rendu :
S'il a bien faict, grâce luy soit aquise
Et Dieu pardoint au pescheur estendu.
Du foui Politte
Priez pour vous, et vous serez que saige. Pour moy ne veulx que l'on face prière
Car je ne feis oncques maulvais oiivraige : Nature mist mon esprit en derrière, Et m'en feist pouvre. Ainsy, comme a dit Dieu, Je suys « heureux »; sa parolle est entière. Mon ame au ciel s'esjouist au millieu D'autres espris plus luysans que verrière. Bien peu do gens auront plus digne lieu, Posay qu'au monde ilz ont saige manière.
Du feu messire [Jean] Champion, medicin excellent
Cy dessoubz gist i'ennemy de la Mort,
Qui par son art et infuse sophie
Eu tant de lieux a rompu son essort
Que son renom quasi s'en deyfie.
Mort a vaincu son vainqueur droit ou tort
Et maintenant elle s'en glorifie.
Criant partout ce piteux desconfort :
A l'arme, a l'arme ! humains, je vous deffie!
Le Champion qui gardoit vostre fort
Est rue jus. Terre le putrifie.
C'est faict de vous, plus n'avez de renfort ;
Pensez y bien, car je vous certifie
Qu'en Dieu sans plus on doibt querre confort,
Et que fol est aux hommes qui se fie.
D'une noble et vertueuse dame
Comme le diamant excède toutes gemmes, Jaune qui gist ycy excéda toutes femmes, D'honneur et de vertus, de grâce et do beaulte. Ha doncq pas faict la Mort en elle cruaulte, Certes, nenny ! Raison : elle la veid tant saigc Qu'elle la pcnsoit estre antique et de vieux aage ; Qui plus est, Atropos ', en descochant sa vire Très fort s'en repentit, qui Texcusc a suffire.
CCXLYIII
D'un yvrongne
Cy dessoubz gist, or escoutez merveilles, Le grand meurtrier et tirant de bouteilles, L'anti Bacus, le cruel vinicide.
Qui ne souffrit verre oncques plain ni vuide : Je tais son nom, car il put trop au vin. Mais il avoit en ce l'esprit divin Qu'en le voyant il altcroit les hommes, Et haissoit laict, cerises et pommes.
Figues, raisins, et tout aultre fruytaige, Synon les noix, chastaignes etfromaiges.
' Celle des trois Parques (jui coupe le lil de la vie.
Il y doloit tant fort lo gobelet
Qu'il ne mangeoit viande que au salet,
Et ne prioit Dieu, les saincls ny les anges,
Fors pour avoir glorieuses vendanges.
Par ce moyen, humains, vous pouvez croire
Qu'il n'estoit ne pour vivre, mais pour boyre.
Ainsy ne vient a regretter sa vie
Puis qu'elle estoit au seul vin asservie.
Mais vous ferez a Baccus oraisons
Qu'il le colloque en ses sainctes maisons,
Tout au plus bas de la cave ou cellier
Car oncq ne fut de meilleurs bouteilier.
GCXLIX
D'ung pouvre téméraire aventurier
Cy dessoubz gist ung esvente Qui de tout faire s'est vante, Mesmc de combattre la Mort !
Pensez bien comme il a grand tort.
D'ung gentil escuyer que sa dame empoisonna
Ou meilleur temps de mon heureux espoir, Lorsque vertu me incitoit a grand chose
Et que fortune olîroit en mon povoir Tout ce qu'un cueur gentil désirer ose, Mort violente en froyde poison close Me vint ferir ; laquelle, bien congneu, Et tout souldain le remède y appose, Mais tout fut vain et guarison n'en eu, Car congnoissant le faict du lieu venu Dont mort m'estoit plus seure que la vie Je pris a gre l'accident survenu.
Priez pour moy, je pardonne a l'envye.
De feu notable personnaige Maistre Barthélémy du Fay
Je suys aile devant, pour vous attendre,
Laissant mémoire a vous ot tous les miens
Que le regret que jeclez sur ma cendre
Me griefve aultant comme il ne vous vault riens.
Car si j'avoys le congé de descendre,
Ainsy que j'en de monter les moyens.
Je ne voudrais, certes, jamais le prendre.
Mais vous encore, abusez terriens.
Qui ne sçavez que vains plaisirs comprendre.
Dictes la Mort ruyne de tous biens.
Ce qui est faulx, ains elle est doulce et tendre
Et fin de peine a tous bons chrétiens.
Du père de l'acteur, René Colin
Non par oiibiy, note ingrate ou mcspris, Mes enfants m'ont ce tiltre suspendu ; Mais, congnoissant ma mémoire et son pris Assez avoir de bon lox espandu, Et que l'orgueil funeral est repris, Hz ont ainsy trente ans près actendu ; Puys quand labeur a hausse leur espris Et que ce monde ilz ont vain entendu Cest epitaphe ont, non pour moy empris, Mais pour mouvoir un chascun a son deu, Et qu'on ne soit invigilant surpris, Car tousjours a la Mort son arc tendu.
D'un adolescent trop plus sçavant que son aage, nepveu de l'acteur
Estant ame de mon père et sans tort, Si jeune meurt, en est pire la mort : Non c'est son deu, car tout ce qui est ne. Et mosme Dieu luv fut habandonne.
De l'Aucteur
Soing, peine, amour, pacience et besoiug Sollicitez désormais aultres âmes, Car la myeiine est de terre si tres-loing- Qu'elle ne peult plus sentir humains blasmes. Quand est du corps, j'en laisse aux vers le soing Jusques au jour que tout yra en flammes.
De Gylon
Comme on portoit Gylon, la belle, en terre La face nue encore semblant vive, Amours ayant sçeu temps propice acquerre Lors que de luy nuUy pense ou estrive, De ses yeulx clers mille flammes envoyé. Dont il surprist mainctc ame fort pensive Criant a Mort : — Ah ! Mort qui tout desvoye, Fuy-t'en d'ycy, elle est encore a moy ! Elle est a moy voy-tu qu'elle guerroyé Et si bataille encores pour ma loy !... Ainsy luy dist, mais souldain il souspire. Car il veit bien que sa force et arroy
Ne povoit pas aux triiimphes suffire Qu'il convient faire aux amoureux alarmes, Et qu'il n'esloit lors, pas temps de se rire Mais de plorer, gémir, et fondre en larmes.
CCLYI
D'une belle damoy selle d'Anjou
Ayant en moy jamais veu aulcun signe Que vous n'ayez loue pour chose insigne Que pleurez vous? Gysent doncq pas ycy Tous voz désirs, quand je fus morte ainsy ? Vault il pas mieux jeune estre decedee Qu'avoir vescu jusque face ridée, Entre les griefs, misères et labeurs De ce vain monde abisme de douleurs, Dictes, amans? Certes ! si fait est myeulx * Remectez doncq vos larmes es voz yeulx Et n'estimez que ma tombe ait aureilles Pour escouter vos plainctes nomparcilles.
Plaincte d'un verre de cristallin purifie
Pardevant toy toujours vivant, Baccus, Et ton vieillart minisire Silenus,
^ Le lexle porte Certes si beaucoup myeulx, mais une petite écriture contemporaine a effacé beaucoup et l'a remplacé par fait est.
Je me complains d'ung mauldit garsonneau,
Qui a casse mon verre le plus beau,
Qui oncques fust en ceste isle Maltoise.
Tenu esloit de la marche françoyse,
Dessus la nau nompareille de Rhodes
Et sy avoit passe parmy les Brodes,
Turcqs, mamelutz, piraltes et coursaires
Et triumphant de tous tes adversaires,
Absteniens et aultre gent maligne.
Il estoit faict de pierre cristaline
Orne aux hors d'une antique doreure,
De telle bauge et si saincte mesure
Qu'il attrayoit tous quelz qu'ilz feussent,
Grecz et Latins maulgre eulx qu ilz y beussent
Et quand dedans avoient beu une fois,
Hz y vouloient reboire deux et troys
Tant seullement pour la beaulte du verre,
Qui estoit faict d'une siclere pierre
Que les saphirs bouilonnans la dedans
Tout a travers sembloient estre pendans ;
Et y faisoit tant plaisant et bon boyre
Qu'il emportoit, sus tous verres, la gloire.
Il n'avoit point le corps a l'espagnoUe
Mais pris estoit dessus le propre molle
De ton hanap, qu'on adore en Nixie.
Yo, yo, j'ay l'entraille estrecie,
La gorge seiche et toujours altérée
En recordant perte si malheuree.
Helas I hclas ! il estanchoit si bien
Qui n'y falloit aprez adjouster rien.
Et qu'ainsy soit, j'en croy Georges Pipa, Qui en tel cas jamais ne se pipa Jacques Melin et aultres gros ventriers, Qui a plein pot boyvent très voulentiers. Tous ces gens la t'en feront preuve et foy. Parquoy te pry, Dieu nourry sans emoy, Que ce garson qui a rompu mon verre, Tousjours en soif eu lieux incertains erre Perdant le goust de noir et blanc raisin Et que jamais ne puisse boyre vin, Manger salet, ny de fresche pouldrure Et qu'en ung gouffre il preignc sépulture, Loing des jardrins, vignobles et vergiers. Vêla Bacchus, vêla que je requiers.
Non plus avant affin que l'on ne die Que je mects plus de peine et d'estudie A desplorer ung verre en vers farousche Que Lucian * a hault louer la mousche.
Du feu bonhomme procureur Lemaczon
Soubz ceste pouldre, est Thibault Le Maçon Jadis Angiers tel procureur du Roy, Et a Laval juge de si grand foy Que la mémoire en vit après le son.
* Lucien, qui a fait dans ses vers l'éloge de la Mouche.
CGLIX
D'un maistre de psallette d'Angiers
Arreslez-vous, passans, voyez miracle :
Jean Foliot ycy ses oz assemble, Qui fut tenu, en tout bon habitacle, Chantre picard et « discret » tout ensemble !...
D'un banquer italien d'Angers
Savez vous pas qui est aujourd'huy mort? Le bon banquer Perceval de Bardy !
Comment cela ? La mort nous a faict tort Car a grand peine il passoit le mydy.
Yela que c'est ! 0 dard trop tost brandy, Voycy ung- temps maulvais et dangereux Et se fault bien garder je le vous dy, Pauvre banquer. II estoit en tous lieux Si bien voullu, humain et gracieux Mesme en son faict d'une si bonne sorte. Dieu luy pardoint ! Et pensons pour le myeulx Qu'il nous fault tous passer par cestc porte.
Voir ci-dessus la note 2, p. 48.
D'ung lieutenant de Chinon
Jcy est Jean Boulin,
Lieutenant de Chinon,
Et conseiller du roy,
Avec ses père et mère,
Dont la vie et la fin,
Eurent si bon renom.
Que le peuple et la loy
Ont leur mort très amere, Reste a passer sa femme Burgensis Et prier Dieu qu'ilz soient en g-race assis.
Jean Boutin est ycy boute.
Ou ses parents furent boutez
Dieu veuille par sa grand bonté
Qu'ils ne soient des cieulx déboulez.
D'un grand aulmosnier
Jean de Tinteniac Repose en ce cercueil, Dont tout pouvre travaille Portant vuyde bissac, Car c'estoit leur recueil Et leur espergnemaille,
Et n'y a noble estranger ou voysin Que regret n'en assaille,
Ne trouvant plus tel hoste en leur chemin. Jamais Dieu ne luy faille' !
D'ung prudent advocat
Maistre Jacques Richomme est mort, Riche d'honneur, dans sens et race, En lieu de pleurs et desconfort, Prions Dieu qu'il ail en sa grâce !
De Samblançay
Jacques de Beaulne - eut ce hault monument Par ung respons d'ApoUo moult subtil :
— Fortune tant t'eslevera, dit-il, Que tu vivras et mourras haultement.
' Jean de Tinteniac avait son épitaphe, en latin, dans l'église abbatiale de Saint-Aubin d'Angers. On la trouve dans le manuscrit 871, p. 189, de la Bibliothèque d'Angers.
* Baron de Samblançuy , fils d'un bourgeois de Tours. Parvenu, sous François l*^"", au gr.ide de surintendant des finances, accusé d'avoir détourné l'argent destiné aux armées d'Italie et d'avoir été la cause de la perte du Milanais et de Gènes, il fut pendu le 12 août iS27.
Du feu prothonotaire Nicolas de Chasteaubriand
Pours moins penser a moy qu'a mon désir Mort a regret me faict ycy gésir ; Si la Mort doucq a eu dueil de ma mort Pensez combien est a plaindre mon sort I Mais quoy ! la plaincte et les larmes foncières Rien ne me sont, et beaucoup les prières \
D'un papegault de ma damoyselle du Tronchay
Cy est un gentil papegault, En pleurs de sa Dame inhume.
Pensez combien le cercueil vault Qui garde ce qui est ame !
CCLXYII
Du feu seigneurs de Vauberger
Voy le cy mort, le saige Vauberger, Qui sçeut tant bien les vertuz auberger
' On voyait à Saint-Maurice d'Angers une épitaphe, en latin, de François de Chasteaubriand et de Nicolas, son petit-fils, avec la date de 1536. (Mss. 871, de la Bibliothèque d'Angers.)
Qu'il conquesta, par armes et par lois, Honneur du peuple et estime des roys.
Et plus n'en dy, car de la part meilleure Qui fut en luy tousjours vif ii demeure.