A MON FRERE ALEXIS LE GO
Dans les premiers jours de juin 1833, après avoir revu Oxford, je voulus revoir Cambridge, que j'avais visité une première fois dix années auparavant : je ne faisais pas un pèlerinage scientifique aux deux anciennes universités angluises. Je n'avais d'autre but que de retremper en quelque sorte mes souvenirs dans une course rapide à travers les provinces les plus voisines de Londres. J'étais, d'ailleurs, le cicérone de Z.. . . e, et plus jaloux de recueillir ses naïves impressions que de faire provision de nouvelles notes historiques ou littéraires. Je lui avais promis un contraste plein d'intéivi
entre l'aspect italien ou grec d'Oxlord et l'aspect gothique de Cambridge; l'effet de cette transition me frappa moi-même qui y étais préparé. A Oxford , tout est vie, tout est mouvement, tout est pompe bruyante autour des palais qu'habite l'étude; la science a un air mondain, un air de représentation jusque dans ses plus vieux temples, qui sont tous richement restaurés. Cambridge, dès la première vue, inspire plus de recueillement; dans ses édifices, dans ceux même qui égalent par la magnificence de l'architecture les collèges de l'université rivale, on éprouve une admiration plus religieuse ; il leur est resté quelque chose du génie claustral qui présida à la fondation primitive du plus grand nombre. Enfin, les promenades de Cambridge sont plus solitaires, plus favorables à la méditation, et par suite aux idées poétiques.
On a peine à croire que tous les professeurs, tous les étudiants égarés sous ces ombrages qu'arrose le Cam, soient encore plus occupés de chercher la solution de quelque problème d'Euclide qu'à rêver tout bas avec la Muse. Cambridge cite, parmi ses illustrations académiques, des poètes tels que Ben.-Jonson, Waller, Millon, Dryden, Otway, Gray, Byron; mais il est un nom que ses professeurs mettent bien au-dessus de tous ces noms, celui de Newton; il est une étude qui passe avant toutes les autres : celle des mathématiques.
Nous venions de parcourir avec le plus complaisant et le plus aimable de tous les Fellows de Cambridge, à qui nous avait adressés sir Henry Bulwer, les rues presque désertes de la ville, et ses principaux édifices; nous venions de visiter cette succession pittoresque <!e
MîLTON 3
collèges dont les façcicles occidentales bornent les fraîches prairies où le Cam déroule son eau paresseuse, comme un grave professeur de théologie, fatigué du brijit de la classe, étendrait son manteau de soie sur l'herhe pour dormir et rêver de la mitre épiscopale, dernière récompense de son zèle ; un peu fatigués nous-rriêmes d'admiration et de promenade, nous étonnâmes le baron R
lorsque, au lieu de lè remercier de liotis avoir montré tout ce qu'il y a de curieux à Cambridge de manière à pouvoir repartir sans regret, le lendemain matin, saisis tout à coup d'tin tardif sodvenir, comme d'un remords de conscience, nous nous écriâmes que notre voyage était
manqué; le baron R avait justement oublié de nous
conduire à Christ-College, au Collège où étudia Milton.
Depuis trois ans et plus, ([uele baron R habitait
Cambridge, et jouissait de son canonicat universitaire, de sa fellowship de Trinity-Cdllegfe, il n'avait jamais pensé à aller saluer le mûrier planté par le poète du Paradis perdu : remarquez qu'à part sa spécialité, le baron aime les arts et la poésie, qu'il fait, je crois, des vers lui-même, qu'il parle avec goût de notre littérature et de celle de l'Italie comme de la sienne; mais encore une fois il nous avait tenus au moins une demi-heure de trop autour de la statue du grand sir Isaac, vrai chefd'œuvre d'un ciseau français, pendant que le bedeau semblait nous défier de démentir l'inscription fameuse :
Qui GENUS HLMANUM INGENIO SUPERAVIT 1
« Celui qui, par son génie, surpasâfc tous les hommes. » * Elle est de Roubillac , originaire de Lyon ; c'est un Vandyck en
Or pendant cette demi-heure la nuit était tombée : le portier de Christ-College refusa de nous ouvrir, malgré une admirable lune qui éclairait le jardin, malgré mes invocations à cet astre cher au poëte, que je pris à témoin de cette inexorable barbarie, en répétant les vers du Paradis perdu :
— Less bright the moon, But opposite in level'd west was set His mirror, witli full face borrowing lier light From him, for other light she needed none, etc. *
Que faire ? Nous nous décidâmes à retarder notre départ de quelques heures le lendemain matin.
En attendant, le baron R crut devoir une réparation à un Français qui citait Milton en anglais aux portiers de Cambridge, et il nous invita à un élégant sym-' posium qu'il avait fait improviser pour nous dans son appartement de la trinité, sans nous en prévenir. Un de ses collègues était du souper. Nous fûmes éblouis non pas précisément du luxe, mais de l'élégant comfort introduit dans les cellules monastiques de ces saintes fondations. J'étais, pour ma part, si reconnai^ant d'une hospitalité si aimable, que je m'imposai un des actes les plus difficiles que puisse faire un estomac délicat : il n'y avait que deux heures que j'avais copieusement dîné en voyageur prosaïque : je fis honneur au souper et au vin
marbre, a dit Soutliey, je crois, en parlant de cette belle statue où le marbre traduit admirablement la draperie en soie du costume.
1 Moins brillante fut la lune; mais, dans le vaste miroir placé à l'hémisphère opposé, elle puise pleinement sa lumière empruntée, n'en ayant pas besoin d'autre.
Paradis perdu, ch. vu.
de Champagne, comme si mon dîner eût daté de la veille : ceux qui connaissent ma sobriété attribueront, j'espère, ce phénomène encore plus à la courtoisie qu'à l'air appétissant qu'on respire sur les bords du Cam et de la Grenta. En retour, nos hôtes s'abstinrent de parler géométrie, algèbre et mathématiques transcendantes. Ils furent tout aussi discrets sur la théologie, cette autre muse de Cambridge, et quelques questions qui auraient pu y toucher furent écartées avec une charmante adresse. Au dessert par exemple,
— When with méats and drinks the had sufflced,
ou plutôt, pour citer au moins une fois la traduction parfumée de l'abbé Dellile :
Dès que leur doux banquet, frugale nourriture. Eut, sans la surcharger, satisfait la nature, Adam sent naître en lui le désir curieux De connaître les mœurs de ces enfants des cieux, Qui, de gloire et d'éclat revêtus par Dieu même, • Sont les brillants reflets de la grandeur suprême...
Au dessert, dis-je, ayant senti naître en moi le désir curieux de connaître comment vivaient dans les divers collèges de Cambridge les Fellows, ces nobles piliers de l'Anglicanisme, le système de la vie universitaire nous fut expliqué avec une délicate précision, sans que nos hôtes imitassent Raphaël, qui répond à la question d'Adam par une grande dissertation théologique :
— Adam, répond l'archange, il est temps de connaître Et les anges et l'homme, et le monde et son maître.
La politique terrestre fut aussi exclue de ce délicieux
banquet; jamais, en un mot, philosophes ne sacrifièrent aux grâces avec plus d'esprit et de goût. Aussi le lendemain matin, rien n'étant changé, depuis la veille, au monde moral ni au monde physique, nous nous réveillâmes avec la suite naturelle de nos idées, inhabiles peut-être à démontrer la 47* proposition d'Euclide, sur le carré de l'hypothénuse, mais émus d'une joie naïve en voyant une matinée pure, et courant tout droit avec un poétique empressement au collège du Christ. J'avais préparé une invocation nouvelle pour toucher le concierge, si nous arrivions trop tôt ce matin, comme la veille nous étions arrivés trop tard :
Awake : the morning shines...
« Voici le vrai moment de voir ce beau séjour. »
Delille.
Mais la porte était ouverte; nous ne fûmes même pas arrêtés par la question o(ficielle du classique jam^or ; ce ne fut qu'à la seconde cour qu'une grille claustrale nous força de nous suspendre à la chaîne d'une cloche qui troubla le silence de cette retraite. A ce son bien connu, un jardinier, un souriant jardinier, digne d'arroser les parterres d'Éden, vint à nous et nous introduisit dans son domaine. Nous voulions aller d'abord au mûrier de Milton; mais le jardinier était méthodique dans sa gracieuseté. Il avait, d'ailleurs, un petit amour-propre à contenter, son amour-propre de jardinier universitaire : il était bp|,aniste et jaloux de donner à chaque arbuste, à chaque plante son nom savant. Comme il y a un peu loin du sixième jour de la création à aujourd'hui,
alors que notre premier père nommait par une sorte d'instinct chaque spécimen des trois règnes,
My longue obeyed and readily could name whate'er I saw...
« Et ma langue étonnée articule des sons; » A tout ce que je vois elle donne des noms; »
on ne pouvait douter que le jardinier était le disciple de la science et non de la nature, admirable enseigne vivante pour faire deviner la science supérieure du professeur ^ Heureusement la matinée était belle, les sentiers du jardin proprement sablés, les gazons verts et diaprés de fleurs. Nous nous prêtâmes à tous les caprices de notre guide, jusqu'à ce qu'enfin nous vîmes le mûrier sacré. « Le voilà, nous dit-il, l'arbre vénérable, morus nigral... » Mais je lui pardonnai son latin en voyant que c'était en effet un monument vénérable pour lui. et auquel il prodiguait religieusement tous les soins, tous les appuis dus aux infirmités de l'âge. Le pauvre mûrier a des tuteurs pour soutenir ses rameaux que leurs lourdes nodosités font plier vers la terre; dans son tronc incliné un sillon caverneux menaçait de détruire tous les canaux
i Ce n'est pas que l'on doive toujours jurer in verha discipuli, juger le maître par lo valet, témoin notre grand Barthez. Venu de Montpellier à Paris, et promené au Jardin des Plantes par M. de Jussieu, Barltiez se voit arrêté devant une plate-bande par son savant cicérone, qui lui montre une plante rare et lui demande s'il la connaît. L'illustre professeur avait emmené, comme valet de chambre, Banal, le jardinier de l'école de Montpellier : il se tourne vers lui avec un air de supériorité magistrale, et lui dit: Banal, nommez et définissez celle plante. M. Banal nomme et définit la plante sans hésiter, M. do Jussiou ne s'avisa plus de questionner le maître d'un domestique si savant. Or, Barthez, de qui on a dit qu'il savait tout et même un peu de médecine, ne savait pas un mot de botanique !
nourriciers de la sève; mais des lames de plomb protègent cette dangereuse blessure. Aussi son feuillage est touft'u, des baies nombreuses couronnent sa féconde vieillesse. Les oiseaux qui viennent les becqueter librement lui prêtent une voix harmonieuse.
Parftii ceux que notre approche parut un peu déranger, nous remarquâmes un joli petit rouge-gorge, un joyeux Robin, comme les Anglais l'appellent, qui nous regardait avec une visible inquiétude, et qui semblait être le génie familier de l'arbre. Nous sûmes bientôt pounjuoi le joli Robin sautillait ainsi de branche en branche : le mûrier de Milton était plus pour lui qu'un arbre chargé de fruits : c'était sa maison, il contenait sa jeune famille. Dans la caverne même du vieux tronc, à l'abri de la toiture artificielle dont je parlais, le Robin a\ait son nid. Le jardinier y plongea la main et la retira avec un dits petits de l'oiseau qu'il nous fit caresser avant de le remettre doucement auprès de ses frères. C'est depuis des années que Robin rouge-gorge a pris possession de l'arbre du poëte, et qu'il y a établi son ménage, plus heureux que le mieux logé des professeurs ou des Fellows titulaires, et respecté dans sa demeure comme eux dans leur chambre.
Enfin le jardinier, voyant qu'il avait affaire à des pèlerins dévots de Milton, nous coupa, lui-même avec sa serpette de poche l'une des branches mortes du mûrier, relique précieuse que nous rapportâmes à Paris avec un fragment des lierres de Kenilworth, et quelques feuilles de saule dérobées par Z....e à la villa de Pope.
Nous repartîmes le même jour de Cambridge, mais
avec l'espoir secret de revenir saluer le vieux mûrier planté par Milton au collège du Christ, les chênes et les ormeaux des bords du Cam, sous lesquels il aimait à promener ses chastes rêveries, et tous ces édifices solennels du catholicisme détrôné, dont la poésie prévalut toujours dans ses inspirations sur l'esprit étroit du puritanisme.
Ma dimmi : Al tiempo de' dolci sospiri A che, e come concedette amore, Che conoscele i dubbiosi desiri?
Dante.
Milton nous a raconté lui-même les premières années
de sa vie avec une admirable simplicité : a Je naquis à
» Londres, d'une famille honorable, d'un père honnête
» homme, d'une mère vertueuse, qui s'était fait connai-
» tre surtout par ses aumônes. Mon père me destina dès
» mon âge le plus tendre à l'étude des belles-lettres; je
» m'y livrai si avidement que dès ma douzième année je
0 ne pouvais m'arracher à mes lectures et à mon travail
0 avant minuit; ce fut la première atteinte portée à ma
» vue; mais comme ni la faiblesse naturelle de mes yeux,
» ni de fréquentes douleurs de tête ne pouvaient suspen-
» dre mon ardeur, mon père n'épargna rien pour la bien
» diriger. Il me donna des maîtres sous le toit domes-
» tique ; puis, lorsqu'il me vit possédant plusieurs lan-
• gués et les premiers éléments de la philosoi)liie, il m'en-
» voya à l'université de Cambridge. Là, pendant sept
» ans encore, soumis à la discipline universitaire, me » nourrissant de nouvelles études, demeurant pur de » tout vice, estimé par tout ce qu'il y avait d'estimable, » je reçus, non sans quelque succès, le grade de maître » es arts. »
Dans la liste des nombreux ouvrages de Milton, ceux qui portent la date de son séjour au collège du Christ nous montrent le jeune maître es arts occupé en même temps de philosophie, de mathématiques, de grec, de latin et de poésie. Quoi qu'en ait dit Johnson * , Milton était à Cambridge l'étudiant modèle, chéri de ses professeurs comme de ses condisciples; savant, mais modeste; sage, mais d'une douceur inaltérable : sa beauté, la sérénité de son front et son air de candeur attiraient à lui tous les cœurs par une sorte de majesté naturelle : on l'a comparé, tel qu'il était alors, parmi les paisibles retraites des bords du Cam, à son Adam sous les bocages d'Éden ; et plus tard, tous ceux qui le connaissaient applaudirent au dystique latin que lui adressa le marquis de Villa, faisant allusion par un double sens à sa croyance religieuse, et à cette beauté céleste dont il était doué :
ut mens, forma, décor, faciès, mos, si pietas sic, Non AnglQs, verum, hercle! angélus ipse fores 2 !
Fatigué d'une longue promenade ou de quelque savante lecture à la lampe, Milton s'était endormi sous un arbre, et y rêvait peut-être de idea platonica quemad-
1 Vies des Poètes.
2 « Si la croyance était pure comme ton âme, la grâce, ion visage » et tes mœurs, tu ne serais pas un Anglais, mais un ange. »
modum Aristoteles intellexit S lorsqu'il fut réveillé tout à coup par le contact d'une main qui avait ouvert une des siennes ; il se leva en sursaut, entendit le frôlement d'une robe, et vit s'éloigner une femme dont II ne put distinguer la figure, mais dont la démarche et la taille, révélant presque une divinité, lui rappelèrent Vincessu patuit dea de Virgile. Le sage élève des muses classiques trouva plié entre ses doigts un morceau de papier avec ces quatre vers écrits au crayon :
occhi, stelle mort ali, mlnistri di miei mali, Si chiusi m'uccidete, Aperti che farete !
Sans être alors aussi versé dans l'italien que dans le grec, ]Milton comprit le sens de ces vers, et rougit du compliment qui lui était adressé : « Beaux yeux, astres » mortels, auteurs de mes maux, si fermés vous me » faites mourir, que ferez-vous ouverts ? »
Milton rentra rêveur au collège du Christ, et sa rêverie ne fit qu'augmenter lorsqu'un de ses condisciples lui eut demandé s'il avait vu la dame italienne qui, venue pour visiter les collèges de Cambridge, avait enthousiasmé tous les étudiants par ses grâces et sa beauté. Il apprit, sans oser faire aucune question lui-môme, qu'elle était déjà repartie, et il se surprit à regretter d'être le seul peut-être qui n'eût pu voir et admirer la belle étrangère, lorsque seul il avait été distingué par elle. Milton chercha à se distraire de ce regret involontaire par ses
* C'est le titre d'une de ses compositions de celte époque, en vers latins : ^< De l'Idée platonicienne telle que la comprenait Aristote. »
éludes savantes, mais il s'aperçut bientôt que le grec, le latin, la théologie et la philosophie d'Aristote n'avaient plus pour lui les mêmes attraits. C'était vers la langue de l'Italie moderne, c'étiiit vers la poésie de Pétrarque et du Tasse qu'il se sentait invinciblement entraîné. Peu à peu, à l'amour de l'italien se joignit le désir de connaître rilalie elle-même; il ne put se dissimuler enfin (lue l'apparition de la belle étrangère occupait exclusi- \ement toutes les facultés de son âme. L'ennui de Cambridge le ramena d'abord à Horton, où était alors la maison paternelle, et là, poursuivi par la même curiosité, il sollicita et obtint de son père la permission d'entreprendre le voya,ue de Fiome.
Le y)ère de Milton était un habile musicien, qui méritait l'éloge que son fils a fait de son talent dans ces vers où, parlant de ses compositions mu.^icalcs, il leproclame lin (ligne héritier d'Arion :
. . . Millo sonos numéro coinponis, adaptas, Millibiis et voceni modulis variare canoram Doctus, Arionei merilo sis nominis hœresi.
Le motif qu'il lui donna de son voyage fut son désir d'aller former une collection d'airs italiens. Auprès de son protecteur, sir Henry Wotton, qui le recommanda à ses illustres amis, il prétexta l'envie d'aller perfectionner comme k\i ses connaissances par la fréquentation des savants : on le laissa partir. Il se rendit d'abord à Paris, où il fut présenté à Grotius, alors ambassadeur de Suède;
* « Tu composes mille sons habilement cadencés; expert dans l'art de varier les accents d'une voix mélodieuse, tu es un digne héritier de la gloire d'Arion. »
de Paris il passa à Livourne, puis à Pise, et enfin à Florence, où il se fixa pendant deux mois ; il y \'it plusieurs fois Galilée, pour qui Grotius lui avait donné une lettre, et qu'il n'a pas oublié parmi les grands noms cités dans son poëme. Il fréquenta les autres hommes remarquahlcs dont Florence était le rendez-vous, les étonnant par l'universalité de son savoir, sans rien perdre de sa candeur, malgré les éloges qu'il obtenait partout. Inspiré à la fois par le commerce de ces hautes intelligences, et par le pressentiment secret que la muse qui l'appelait en Italie allait enfin se faire connaître à lui, Mllton nous raconte qu'il osa enfin croire à son génie et à sa future inimortaUté. Estimant comme de faibles essais tout ce qu'il avait écrit jusque-là, il s'exaltait par l'idée encore confuse de ce qu'il entreprendrait un jour. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait désormais n'était plus que les matériaux de ce sujet sans titre encore, mais qu'il était sûr de trouver. De Florence, Milton partit pour Rome avec une lettre pour l'érudit Lucas Holstenius, qui devait être plus tard le bibliothécaire du Vatican, et que le cardinal Antonio Barberini avait chargé du soin de sa riche bibliothèque particulière. Urbain VII occupait la chaire pontificale. Ce pape n'était pas seulement un grand politique; tout en étendant en Italie la puissance temporelle des clefs par ses négociations et ses guerres, il s'entourait d'un éclat plus doux par le culte des sciences et des lettres : s'il canonisa François de Borgia et Ignace de 'Loyola, il accueillait aussi avec distinction les poètes et les artistes de tous les pays et de toutes les croyances. Son népotisme fut encore favorable aux arts libéraux,
(jui trouvèrent dans ses neveux, les Barlierini, des patrons magnifiques.
Le cardinal Antoine consulta plusieurs fois Milton sur ses vers latins; en retour, le jeune Anglais pria Son Éminence de l'aider dans ce choix d'airs italiens qu'il avait promis de faire pour son père. Le cardinal rassemblait à ses concerts les musiciens les plus célèbres; il invita Milton à y assister. « Je suis charmé, lui dit-il, de vous voir associer le goût de la musique à celui des lettres ; nous n'avons pas à Rome que des érudits comme Holstenius et son ami l'abbé Bouchard ; je veux aussi vous faire connaître nos musiciens et nos poètes : ce soir, la belle Léonora Baroni daigne se faire entendre ; venez admirer avec nous la voix et la beauté de cette cantatrice. Vous avez peut-être à Cambridge des savants comparables à mon bibhothécaire, mais pas de sirène comme Léonora ; c'est elle, d'ailleurs, que je veux prier de vous aider dans vos recherches musicales. »
Le pieux et sévère Milton aurait pu sans doute quelques mois auparavant trouver le cardinal un peu profane dans son admiration pour une chanteuse; mais en se rappelant le vrai motif de son voyage en Italie, le jeune poète protestant accepta, sans se faire prier, l'offre de ce prince ecclésiastique de la « prostituée des sept collines, » ainsi que les Anglicans appellent encore Rome catholique. Quelque chose lui disait que. dans le cercle des beautés romaines, il rencontrerait peut-être sa mystérieuse inconnue. Ce soir-là, Holstenius l'attendit en vain pour collationner quelques manuscrits de l'Ancien Testament. A peine si Milton songea à lui envoyer ses
excuses. Entré un des premiers dans la grande salle du palais Barberini , il y prit place à côté d'un groupe, où Léonora était justement le sujet de la conversation, et où le comte Fulvio Testi récitait le sonnet qu'il avait fait pour elle :
Tra il concento e'I fulgor, dubbio è se sia L'udir più dolce, o il hmirar più caroi.
Un Français, M. Maugars, après avoir renchéri en prose sur ces éloges poétiques, les résuma en disant que la modestie de Léonora égalait son talent, son esprit, le charme de sa voix, et qu'à, peine le téorbe résonnait sous sa main « on croyait être déjà parmi les anges jouissant du contentement des bienheureux ^. »
En ce moment Léonora entra, conduite par le cardinal Barberini, qui, apercevant Milton, et exact à tenir sa promesse, se dirigea de son côté; il le présenta à la belle chanteuse, comme l'étranger dont il venait de lui parler, pour le recommander à son obligeance. Il fallut échanger quelques mots de compliments. Léonora sourit en écoutant les premières paroles de Milton, et celui-ci crut avoir surpris d'abord l'expression d'une curiosité .particulière ou d'un léger embarras dans le regard qui avait précédé ce sourire. Il eût donné beaucoup pour savoir en quels termes le cardinal l'avait recommandé à cette sirène. Quand elle s'éloigna de lui, il la vît se retourner de son cô!é, comme pour relever un des plis de
1 On ne sait, au milieu de tant d'éclat et d'harmonie, s'il est plus doux de l'admirer ou de l'entendre.
COLKOXNE POÉTlQUb; DE LÉONORA BarONI.
2 Ce sont les propres expressions de Maugars.
sa robe ; et cependant ses yeux se portèrent rapidement plus loin; elle s'assit, et déjà Milton se vit de nouveau regardé par elle, tandis que, s'il eût pu analyser sa propre émotion, il eût senti naître le désir que son inconnue ressemblât à cette Léonora, dont la présence faisait éclater tout à coup dans la salle un murmure général de plaisir et d'applaudissements. Elle prit son téorbe; les premières notes qu'elle en tira négligemment commandèrent le silence; et, dans un chant improvisé, elle justifia par la beauté de sa voix et la pureté de sa méthode tous les éloges du comte Testi, ainsi que ceux du musicien Maugars. Milton était sous le charme. Elle n'avait pas encore fini, qu'il avait oublié son inconnue ; il lui sembla qu'il n'était venu en Italie que pour Léonora. Elle se fit entendre encore deux fois dans la soirée, parut avoir remarqué l'émotion du jeune Anglais, et avant de sortir trouva l'occasion de lui dire qu'elle l'attendait le lendemain chez elle s'il désirait s'y présenter. Le lendemain, c'était un ouvrage inédit d'Olympiodore, envoyé d'Aix, par Peyresc, que Holstenius eût voulu montrer à Milton ; mais eût-ce été un ouvrage inédit de Platon ou d'Homère, Holstenius aurait encore attendu en vain son hôte. Léonora le vit accourir à l'heure indiquée. Combien il se félicita, après l'embarras des premières questions, de pouvoir parler à la belle Italienne des principes de son art, plus heureux auprès d'elle d'être le fils d'un musicien que le fils d'un roi, quand il vit qu'il devait à ce titre d'en être accueilli presque tout d'abord comme un frère 1 Mais si Léonora, en véritable artiste, l'pidmit ù une sorte de familiarité, il semblait que
cette confiance même imposait une réserve plus délicate au sentiment que IMilton éprouvait pour elle, et il craignit longtemps de faire la moindre allusion à ce qui se passait dans le fond de son cœur. Il avait abandonné peu à peu toutes les sciences pour la musique et la poésie ; mais, par un reste de ses goûts d'université, ce fut en vers latins qu'il célébra, pour la première fois, la beauté qui le rendait infidèle à ses études classiques. Dans une de ces pièces, il la comparait à la fameuse Léonora qui causa les malheurs du Tasse. « Mais combien, dit-il, Torquato serait moins à plaindre avec la seconde Léonora, dont la voix suffirait pour lui rendre la raison que sa beauté lui eût fait perdre ! » Cette allusion au Tasse regardait Milton lui-même , agité plus que jamais de l'ambition de marcher sur les traces d'un tel émule en composant un poëme digne de la Gerusalemme liberata. Il croyait enfin avoir trouvé son sujet dans les âges de kl chevalerie. Lui aussi, à l'imitation du Tasse, il voulait chanter l'amour et les dames. Comme dernier hommage à sa terre natale, qu'il oubliait insensiblement sous le beau soleil d'Italie, c'était le roi Arthur de la Grande- Bretagne et les paladins de la Table-Ronde qu'il choisissait pour ses héros.
Léonora Baroni était au-dessus d'une simple cantatrice. Comme sa mère, la belle Adriana de Mantoue, elle composait souvent les paroles et les airs qu'elle chantait. Poète et digne de comprendre le génie de Milton, elle ne tarda pas à partager l'amour qu'elle lui inspirait, et sa dernière excuse pour ne pas y répondre, quand elle en reçut l'aveu, fut l'impossibilité qu'il y aurait pour
elle de vivre loin de l'Italie. C'était déclarer à son amant qu'il devait lui sacrifier à jamais sa terre natale. Ce sacrifice, il ne se sentait que trop disposé à le faire, et ce ne fut que par un faible remords de conscience qu'il essaya de représenter à Léonora qu'elle avait peut-être tort d'être prévenue contre la Grande-Bretagne sans la connaître.
« Vous vous trompez, reprit-elle en souriant, j'ai vu les rives brumeuses de votre Tamise, j'ai vu Londres et ses maisons de briques, j'ai vu Oxford et ses palais consacrés aux sciences ; j'ai vu Cambrigde
— Cambridge? dit Milton, qui se ressouvint alors de l'inconnue.
— Oui, » reprit Léonora.
Et tandis que Milton passait la main sur ses yeux, comme un homme qui croit faire un rêve, elle ajouta :
Occhi, stelle mortali, Ministri di miei mali, Si chiusi m'uccidete, Aperti che farete !
« 0 ciel ! c'était vous? » s'écria Milton: et cette découverte le rendit encore plus amoureux qu'auparavant. Non-seuiement il crut qu'il lui serait facile de renoncer à l'Angleterre, mais encore à la gloire qui l'y attendait comme poète. Il voulut devenir tout à fait Italien pour mériter celle qu'il aimait : par un effort de travail, que son amour et son génie couronnèrent d'un rare succès, il parvint à écrire en italien comme un Italien même; et le premier poëme qu'il apporta à Léonora fut un de ces sonnets dans la langue du Tasse, que le Tasse lui-même
n'eût pas désavoué. Il est peu connu. Nous allons le transcrire, d'autant mieux que iMilton s'y peint avec une noble franchise.
A LÉONORA liARONI.
Giovane piano, c sempliceto amante,
Poi elle fnggir nie stcsso in dubio sono,
Madonna, a vol del mio cuor l'humil donc
Faro divoto ; io certo a prove tante
L'ebbi fidèle, intrepido, costanfe,
Di pensieri loggiadro, accorto, e buono.
Quando rugge il gran monde, e stocca il tuono,
S'arma di se, e d'inlero diamante;
Tanlo del force e d'invidia sicuro,
Di timori e speranze al popol use
Quanto de ingegno, e d'alto valor vago
E di cetta sonora, e délie muse,
Sol troverele in tal parte men duro
Ove amor mise l'insanabil ago.
« Jeune homme simple et amant timide, incertain si je dois me » fuir moi-même, je veux, madame, vous ofi"rir, à vous, l'humble don » de mon cœur. Je puis du moins vous le donner pour un cœur » Adèle, constant, ferme, intègre, et se nourrissant de pensées éle- » vées. Quand le monde est ébranlé par la tempèîo, quand la foule » mugit, il se replie sur lui-même comme dans une cuirasse de dia- » mant. A l'abri des traits de l'envie et des outrages du monde, libre » de ces e=pérances et do cos craintes qui agitent le vulgaire, en- » thoosiastc pour le génie et le mérite, pour les chants de la lyre et » ceux des muses, vous ne le trouverez faible que là où l'amour a » su l'atteindre d'une blessure incurable. »
Peu de temps après Milton envoya à son ami Charles Diodati cet autre sonnet écrit encore avec toute l'élégance du pur toscan, et dans lequel il ne craint plus d'avouer quel est le tendre lien qui l'enchaînait à Rome : c'est aussi le port,rait de son enchanteresse :
A CHARLES DIODATL
Diodati ! c te' 1 diro con maravagUa
Quel ritroso io ch'Amor spreggiar solea
E de suoi lacci spesso mi ridea
Gia caddi, ov'uom dabben talhor s'impiglia.
Ne trcccie d'oro, ne guantia vermiglia
M' abbaglian si, ma soUo nova idea
Pellegrina belleza, che' l cuor bea,
Portamenti alti honesti, e nelle ciglia
Quel sereno fulgor d'amabil nero,
Parole adorne di lingua più d'una
E' 1 cantar di mezzo l'emisfero
Traviar bcn puo la falicosa luna,
E degli occhi suoi auventa si gran fuoco,
Che r incerar gli orecchi mi fia poco.
« Diodati! je te dirai, tout étonné moi-même , que moi qui avais » coutume de dédaigner l'Amour et me moquais souvent de ses pièges, » j'y suis tombé comme tant d'autres. Ce ne sont pas des boucles d'or, » ni un teint de rose qui m'ont séduit, mais une beauté étrangère, qui » ravit le cœur par la noblesse et la grâce décente de son maintien , » par le doux éclat de son front, par ses paroles empruntées tantôt à » une langue, tantôt à une autre, par son chant magique, qui ferait » descendre du ciel la lune errante, et par ses yeux d'où jaillit un tel » feu qu'il ne me servirait guère de fermer mes oreilles avec de la » cire K »
Ces deux sonnets, comme les autres, où Milton chante celle qu'il aime, nous prouvent que dans cette passion de sa jeunesse il conserva toujours la chaste retenue de son caractère. Son amour ne fut pas sans doute exclusivement platonique, mais conforme cependant à sa dignité habituelle ; et il put, sans être démenti, invoquer plus tard la pureté de ses mœurs, lorsqu'il se vit en ; Angleterre tombé dans a de mauvais jours, et parmi des i
1 Les sonnets italiens de Milton sont au nombre de cinq. I
langues mauvaises, » c'est-à-dire accusé de tous les vices par ses ennemis politiques.
Quelque tendre qu'on puisse supposer le chantre des ; premières amours d'Adam et d'Eve, l'imagination se prêterait difficilement à déchirer le voile de chasteté dont il les a lui-même couvertes chaque fois qu'il en a parlé. Si quelques commentateurs ont pu dire que la fameuse Béatrix du Dante était une personnification de la théologie, il est heureux pour la Léonora de Milton qu'il soit bien prouvé par les témoignages de ses contemporains qu'elle était une maîtresse réelle ; car avec un amant dont la secte fut depuis si grave et si austère, elle eût risqué d'être prise par la postérité pour une des abstractions de la vie puritaine. Il est certain du moins que sa beauté seule, quoique aidée de la magie de sa voix, n'eût pas séduit aussi complètement un adorateur tel que Milton. Mais, femme supérieure partons les dons de l'esprit, elle parlait vivement à son intelligence. Elle fut littéralement la muse qui l'initia à tous les trésors de la poésie italienne , dont on remarque de fréquentes réminiscences dans son grand poëme. Il y a même dans le Paradis perdu des expressions, et surtout des concetti, qui ont fait dire à quelques critiques que l'Homère anglais est quelquefois plus Italien que le Tasse.
Mais quand Milton eut fait à Léonora l'abandon volontaire de ses goûts et de son pays natal, il arriva ce qui a heu entre deux amants dont l'un a tout donné à l'autre ; c'est le tour de celui-ci de faire des sacrifices, sous peine de laisser s'apaiser ou s'éteindre leur feu mutuel. Léonora comprit donc qu'elle devait devenir un
peu plus Anglaise u mesure que iVIilton devenait tout à fait Italien. Ce fut elle qui, dans leurs entretiens littéraires, se plut à lui rappeler sa patrie absente, et qui l'excitait à lui tracer le tableau de ses études à Cambridge, ou de ses vacances à Ilorton, sous le toit paternel. Après avoir admiré avec lui Dante, Pétrarque ou Torquato, elle était la première à mettre à côté de ces noms le nom de Shakspeare. Elle s'étonnait que l'Eschyle anglais n'eût pas un mausolée digne de sa gloire dans l'île qui le vit naître : cette plainte inspira peutêtre à Milton son sonnet sur Shakspeare, si souvent cité*. Léonora avouait volontiers que la Melpomène italienne était bien pâle comparée à celle des Anglais, malgré l'estime qu'on faisait encore alors , dans les académies de Florence et de Rome , de la Sophonisbe du Trissin , qui n'est plus aujourd'hui considérée que comme un curieux monument de la renaissance de l'art dramatique. Les successeurs du Trissin s'étaient, d'ailleurs, affranchis des règles qu'il avait voulu renouveler de la poétique ancienne. Ils préféraient la composition plus populaire des mystères et des moralités, appelés rappresentazîone.
«Je veux, dit un jour Léonora à Milton, vous prou- , ver combien votre sauvage Shakspeare est grand, comparé à nos Thespis italiens : j'ai refusé d'aller chanter ce soir au concert du cardinal, pour assister avec vous à une représentation qu'Andreini donne de son Adamo.
1 What needs my Shakspeare, for his honour'd bones? etc. « Quel besoin a mon Shakspeare que ses restes vénérés soient dë- » posés sous un monument? etc. »
Andreini, comme votre Shakspcarc. est à la fois auteur et acteur; mais, hélas I là s'arrête la ressemblance.
Milton se laissa conduire.
Batista Andreini était devenu, depuis la mort de son père, le directeur de la fameuse troupe ambulante de I Gelosij les Jaloux. Il prenait le titre de Comique fidèle et membre de l'académie des insouciants, Comico fidèle ed academico spensierato. Il était secondé par sa femme Virginia Ramponi, plus connue sous le nom de la Fiorinde. C'était lui qui remplissait le rôle d'Adam, Florinde celui d'Eve. L'histoire n'a pas conservé les noms des autres acteurs ; mais voici les personnages et la rapide analyse de la rappresentazione sacra qui fut jouée devant ]VIilton et Léonora Baroni :
Dieu le Père ;
l'Archange Michel ;
Adam;
Eve;
L'Ange Gardien d'Adam ;
CuoEuu d'Anges, DE Séraphins et
DE Chérubins; Lucifer; Satan ; Belzébub ;
Les sept Péchés mortels ; Le Monde;
La Chair; La Famine ; Le Travail ; Le Désespoir; La Mort; La vaine Gloire; Le Serpent ;
VoLANo, messager de l'Enfer; Chœur de Fantômes; Choeur d' Esprits infernaux ; Chœur d'Esprits de feu, d'Esprits aériens, d'Esprits aquatiques.
La pièce commençait par un chœur d'anges chantant la gloire de Dieu. Après cette espèce de prologue. Dieu le père, entouré des anges, appelle Lucifer , il le force d'admirer l'œuvre des six jours, et crée Adam et Eve, pour augmenter encore sa confusion K Lucifer exprime sa