‹ Les poètes de la SavoieChapitre 37 sur 89 · CHANT PATRIOTIQUE · texte numérisé non relu

CHANT PATRIOTIQUE

Aux drapeaux déchirés des braves Est pendu le crêpe de deuil.

Nous ici nous sommes esclaves , Et nos frères sont au cercueil!...

Leur valeur ne s'est point flétrie ; Ils ont su combattre et périr.

Ah ! quand on n'a plus de patrie , On peut pleurer, on peut... mourir.

Loin des toits qui nous ont vus naître , Le ciel est morne et sans azur :

L'esclave qui redoute un maître N'a plus de jour suave et pur.

Par le malheur Tâme aguerrie Au combat ne sait point frémir ; Mais, quand on n'a plus de patrie.

On peut pleurer, on peut... mourir.

Qui nous rendra nos chants de gloire?

Qui viendra venger nos douleurs?

Brisant nos fers par la victoire, Quelle main séchera nos pleurs?

Armes, pays, mère chérie, Je vous lègue un dernier soupir! Ah! quand on n'a plus de patrie, On peut pleurer, on peut... mourir.

JACQUES- HENRI CALLIES

Jacques -Henri Callies naquit à Annecy, le 24 juin 1822. 11 commença ses études dans le collège des Jésuites à Chambéry, et les continua à Annecy. Son intention était de se faire recevoir avocat et de suivre la carrière diplomatique, afin de satisfaire un goût très -prononcé qu'il manifesta de bonne heure pour les voyages; malheureusement le mauvais état de sa santé anéantit tous ses projets les plus chers , et il dut suspendre ses études et se retirer dans sa famille.

Callies , tout en caressant avec prédilection ses rêves de voyages lointains, qui lui donnaient l'espoir de fournir un aliment à son ardente organisation , avait senti aussi brûler en lui le

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feu sacré de la poésie ; son imagination l'avait souvent emporté sur des rives éloignées, et, chemin fiiisant, elle avait chanté l'immensité des mers, les grands spectacles de la nature et le Dieu créateur de toutes ces sublimes merveilles. Ayant renoncé par force à ses premières illusions, Callies reporta toutes ses pensées sur la poésie; l'inactivité lui étant à charge, faute de mieux il se jeta avec ardeur dans les études littéraires.

Il parvint de la sorte à un degré remarquable d'érudition. Ses jugements sur les auteurs contemporains étaient marqués au sceau du goût le plus parfait et du jugement le plus sain. Les poètes surtout furent pour lui l'objet d'une étude approfondie, et ce n'était pas sans un grand intérêt qu'on l'écoutait exposer, avec une rare sagacité , les qualités et les défauts de chacun d'eux.

Mais ce travail forcé, que sa nature fiévreuse ne lui permit pas de renfermer dans des bornes raisonnables, ne fit qu'augmenter les souffrances physiques de Callies. Tout le premier, il sentit que la vie s'éloignait de lui, et souvent on l'entendit annoncer sa fin prochaine. « Je mourrai jeune! écrivit-il un jour; je ne sens en moi aucune maladie, mais quelque chose me dit: «Pour toi, une vie de peu de

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« durée, seulement une ou deux journées ici- « bas, et il faudra partir... » Ces pensées tiennent à mon àme. Je me ligure qu'avant peu il me faudra dirq adieu à tout ce que j'aime, à ma mère, à mes parents, à mes amis et à la nature. »

Un instant, toutefois, il put renaître à l'espoir de ne pas être arraché de sitôt à toutes ses affections. Une jeune compagne, des enfants dans lesquels il se voyait revivre , purent ranimer sa faible nature. Mais, hélas! son illusion ne fut pas de longue durée; des souffrances de toute sorte le rappelèrent bientôt à la réalité, et lui firent reconnaître que le moment était proche où il allait être séparé de tout ce qu'il chérissait.

Il vit arriver ce moment avec calme et résignation; ses sentiments religieux éclatèrent dans toute leur force à l'annonce de la mort, et c'est en murmurant des prières et en bénissant les siens qu'il expira le 25 avril 1859.

Callies n'a publié qu'un petit nombre de ses poésies dans les journaux de la Savoie; mais, après sa mort, elles ont été réunies en volume et mises au jour par M. l'abbé Grobel*.

Il serait difficile de porter un jugement net

* Jacques-Henri C(tllies et ses Poésies, par M. l'alibé Grobcl, .\iinecy, 1850 ; 2e édition. Ch. Burdel, iHlilcur.

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et précis sur les productions du pauvre poète, que la maladie a tourmenté pendant son court passage ici -bas, et que la mort a achevé avant l'heure ; il y a dans ses vers quelque chose d'indécis, de vague et de saccadé, comme un soupir inachevé. Mais nous ne saurions mieux dépeindre les traits caractéristiques de la poésie de Callies que ne l'a fait un de ses amis les plus intimes, et qui est un juge excellent en pareille matière :

« Son lyrisme, dit M. J. Ogier, n'a point été celui des modernes, qui s'est inspiré des événements et des révolutions politiques; il n'a chanté que ses souffrances, ses joies, ses révolutions intimes et ses luttes de l'âme, et puis, comme nous l'avons dit, la simple et grande nature de la Savoie. Distrait aux bruits du monde, il en a à peine subi de rares échos, et sa muse ailée n'est sortie de lui-même que pour aller se poser sur nos rochers , les branches de nos bois, ou sur les bras moussus des croix de nos hameaux.

«... Un souffle poétique pur traverse toutes les pages de J. Callies, et fait frissonner son œuvre entière; cependant, on sent quelquefois la courte haleine ; une complexion frêle et une langueur qui ne l'a presque jamais quitté lui laissaient peut-être assez de force pour rêver

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longuement sa pensée, mais pas assez pour mener loin l'inexorable et dévorant travail du vers. En le rencontrant bien des fois épuisé de fatigue, mais poursuivant encore son idéal, nous nous souvenions du passage de Dante qui peint le poète les tempes ceintes et brûlées par un laurier de feu. Plusieurs de ses productions accusent cette lassitude maladive et la défaillance des doigts sur la lyre *. »

• Courrier des Alpes, numéro du 12 mai 1859.

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