‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 237 sur 284 · CHARLES BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

CHARLES BAUDELAIRE

D'origines champenoises, Charles-Pierre Baudelaire naquit à Paris, dans une vieille maison à tourelle, sise au n» 13 de la rue Hautefeuille, le 9 avril 1821, de Joseph- Fran^'ois Bandt-laire, ancien chef de bureau de la Chambre des Pairs, et de Caroline Dufays, son épouse. Il perdit de bonne heure son père, et sa mère «pousa en secondes noces le chef de bataillon Aupick, par la suite maréchal de camp, général et ambassadeur do France à Constantinopleet à Madrid. Baudelaire fit ses premières études à la pension Delorme et au collège royal de Lyon. Il eût terminé ses humanités à Louis-le-Grand, si une aventure scandaleuse ne l'eût fait cliasser de ce collège, au milieu de son année de philosophie, en avril 1839. Rebelle à la volonté de ses parents, lesquels s'opposaient à son désir de suivre la carrière des lettres, il se prit à fréquenter les groupements artistiques de son temps. Il vivait au quartier latin avec des étudiants et des poètes, o capricieux bohèmes qui avaient créé une sorte de phalanstère à la pension Bailly. » Il connut là Le Vavasseur, Ernest Prarond, L. de la Gennevraye, etc. Pour réagir contre ses goûts et sa vie libertine, les siens ne tardèrent pas à l'embarquer sur un navire marchand qui faisait voile pour Calcutta. Il revint en France, après une absence de dix mois, gardant de cette croisière aux pays exotiques une éblouissante vision. Mes son retour, en février 1842, il se mit, dit-on, courageusement à l'œuvre, inaugurant cette période de labeur fécond qui. de la publication do son premier Salon, et de ses articles au Corsaire- Satan, aboutit à l'apparition, en 1857, de son unique recueil de poèmes, Les Fleurs du Mal. Au mois d'avril 1843, ayant atteint la majorité, il toucha sa part de l'héritage paternel (75.000 francs environ). Il vécut longtemps de ces ressources, converties un jour, grâce à la prévoyance familiale, en une modeste rente, et aussi du mince produit de ses ouvrages. Il s'était meuljlé tout d'abord un rez-de-ehaussée au n" 10, quai de Béthune, dans l'île Saint-Louis. Il s'isolait dans le travail et la méditation. Il s'y «nnuya, et quelques mois après alla habiter rue Vaneau. De retour à son ancien quartier, il s'installa cette fois quai d'Anjou,

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dans les combles de l'hôtel Pimodan, et lia connaissance avec Tliéophile Gautier. Ce fut une vie heureuse entre la culture et l;v flânerie. Il suivit, en élève libre, les cours de l'Ecole des Chartes , reprit ses études interrompues, devint excellent latiniste, so perfectionna dans la langue anglaise et prépara son admirable traduction d'Edgar Poë. Il venait de publier ses deux premiers Salons {Salon de 18k5, Paris, Labitte, 18'i5, in-12; Salon de 18^6, Paris, M. Lévy, 1846, in-12). quand soudain éclata la révolution de 1848. Malgré ses opinions, son penchant au catholicisme et ses goûts d'aristocrate, on le vit se mêler à la foule, marcher aux barricades et fonder ensuite avec Cliampfleury une petite feuille éphémère, Le Salut Public. Nous ne le suivrons pas dans toutes ses étapes, pressé d'en finir avec les notes relevées un peu hâtivement sur les commentaires de ses l)iographes. Que retenir d'ailleurs des mille incidents de sa vie, de son amertume , de ce perpétuel désenchantement qu'on trouve exprimé dans ses cahiers de notes, dans sa correspondance et même dans ses ouvrages? Pourtant, dira-t-on, rien n'est à dédaigner de ce qui contribua à sa géniale évolution. Ses amours terribles et douloureuses, sou imprévoyance, sa gène, ses disgrâces, tout, jusqu'à ses excès, est également cher à quiconque veut connaître cette âme d'élite et déchifl'rer le mystère troublant de son œuvre dantesque. Seule la place nous manque pour en dire plus long...

Ses dettes entraînent un jour après lui la meute des créanciers. En vain s'enfuit-il à tous les coins de Paris : de la rue Pigalle à la rue Mazarine, de la rue Laffitte à la rue de Seine et à l'avenue de la République; il est sans cesse traqué, poursuivi. II lui faut partir, aller en province. On lui offre de diriger un journal conservateur à Dijon. L'intiniilé, l'ordonnance de sa vie, sont rompues. C'est l'exil, la halte à l'hôtel. De retour à Paris, un soir, dans un cabaret de la rue Richelieu, il se perce la poitrine d'un coup de couteau. A en croire le récit de Louis Ménard, rapporté par M. Philippe Rerthelot, « Baudelaire no sentit rien. II fut réveillé par un ronronnement. Il était chez le commissaire de police qui lui disait : Vous avez commis une mauvaise action; vous vous devez à votre patrie, à votre «juarticr, à votre rue, à votre commissaire de police. » On le porta dans sa famille. Légende que tout cela, a-l-on écrit; légende aussi, peut-être, la condamnation des Fleurs du Mal on 1857'. légende le réquisitoire imbécile et malfaisant du substitut

1. On sait que les Fleurs du 3/«/ avaient paru en 1857, on un vol. in-12, chez i'oulcl-Malussis. L'ouvrage reparut chez le mc^mc é<hleur, en IHtîl. il contonail trente-cinq poèmes nouveaux, mais on n'^ trouvait plus six pièces publiées anléricurcment, et qui avaient j»: vo(iué sa condauinaliou.

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Pinard — retenez ce nom — et la triple amende inflio;ée au poéto 3t à l'éditeiir Poiilet-Malassis, pour outrage à la morale publique 3t aux bonnes mœurs. Un instant Baudelaire songea à protester, mais, sollicité par divers travaux, prooccupé d' « idéale perfection », il se remit à la tâche courageusement, sur de l'iniquité des juges et d'une réhabilitation prochaine. Au fait, avaitil besoin d'être réhabilité, celui à qui Victor Hugo écrivait do Hauteville House, le 30 août 1857 : « L'art estcomnïe l'azur, c'est le champ infiui, vous vouez de le prouver. "Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles... Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale; c'est là une couronne do plus... »

Baudelaire donna coup sur coup : les Histoires extraordinaires, traduites d'Edgar Poë (Paris, M. Lévy, 1856, in-18); Nouvelles Histoires extraordinaires, etc. (ibid., 1857, in-18); Aventures d'Arthur Gordon Pym, etc. (ibid., 1858, in-18); Théophile Gautier (Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1858, in-12); le Salon de 1859 (Revue française, 10 juin-20 juill. 1859); Les Paradis artificiels. Opium et Haschisch (Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1860, in-18), et enfin son admirable étude SMv Richard Wagner (Paris, Dentu. 1861, in-12). En 1862, il posa sa candidature à l'Académie française. On put croire un instant à une de ces mystifications dont il était coutumior ; pourtant il n'en fut rien, et il se désista avec des termes dont on apprécia « la modestie et la convenance ». Il n'avait voulu que réagir contre la condamnation des Fleurs du Mal. et peut-être, ajouterons-nous, se garder des mauvais offices de la fortune. Aussi bien ce fut l'une des dernières manifestations de sa vie littéraire. Sa fin se précipita. Un séjour à BruxelUs, où il espérait trouver des conférences et un éditeur pour ses œuvres complètes, lui devint funeste. Le climat, l'intempérance, la gène, des déceptions, exaspérèrent son état nerveux déjà fort ébranlé. Frappé d'hémiplégie et d'aphasie, il fut ramené a Paris, par les soins de sa mère et du peintre Alfred Stevens, et entra, le 4 juillet 1866, dans la maison de santé du docteur Emile Duval, rue du Dôme. Il mourut là, le ;il août de l'année suivante, à l'âge de quarante-six ans.

Outre les livres cités plus haut, outre des notices insérées au tome IV des Poètes français d'Eugène Crépet (Paris, Hachette, 1863, in-8»), outre Histoires grotesques et sérieuses d'Edgar Poe (Paris, M. Lévy, 1865, in-18) et un recueil de ses poèmes interdits, Les Epaves, frontispice de F. Bops (Amsterdam (Bruxelles, à l'enseigne du Coq], 1866, in-12), il laissait de lumineux articles d'art et do critique et des poèmes en prose qui, recueillis Plu après sa mort, par les soins pieux de son ami Asselineau,

parurent sous ces titres : L'Art romantique; Curiosités esthétiques. Petits Poèmes en />/'05e. (Paris, M. Lévy, 1868, 3 vol. in-18).

Ses Œuvres complètes ont été données depuis par les éditeurs Michel Lévy (Paris, 1868-1870, 7 vol., petit in-12). Enfin, après Eugène Crépet, lequel avait rassemblé et mis à jour de nouveaux ouvrages du poète (Paris, Quantin, 1887, in-S»), la Société du Mercure de France a donné récemment un volume de Lettres et un recueil à'Œuvres posthumes, en vers et en prose (Paris. 1906 et 1908, 2 vol. in-8<'), parmi lesquels on trouvera les poèmes qui motivèrent sa condamnation en 1857.

On a tout dit sur Charles Baudelaire, et nous n'ajouterions rien à tant d'opinions libéralement émises, si nous n'avions à faire observer ici que le poème des Fleurs du Mal, ce livre d'un symbolisme admirable, n'est pas seulement un pur monument du lyrisme contemporain, mais, en sa vibrante et concise originalité, l'ouvrage le plus émouvant qu'on ait écrit sur Paris. Nul autre que Baudelaire n'a montré la beauté artificielle et cynique, les joies, les aspirations et les révoltes de la grande ville: nul n'a exprimé comme lui son atmosphère de passion et de luxure... Poète de l'amour, il n'oublia jamais ce que le sens de l'idéal et les mauvais desseins doivent également au milieu où ils ont pris naissance. Et il écrivit un jour ce vers, recueilli dans ses papiers, et digne de figurer en tète d'une nouvelle édition des Fleurs du Mal :

Tu m'as donné ta bouc, el j'en ai fait de l'or.

Bibliographie. — Asselineau, Ch. Baudelaire, Paris, Lemerre, 1868, in-18. — A. de la Fizelière et G. Decaux, Essai de bibliogr. etc., Paris, Académie des bibliophiles, 1868, in-12. — Charles Beaudelaire, Souvenirs, Correspondance, Bibliogr,, suiv. de pièces inédites (publ. par Ch. Cousin, Asselineau et Poulet-Malassis), Paris, Pincobourde, 1872, in-8°. — Charavey, Alfred de Vigny et Ch. Baudelaire, candidat a l'Académie française, Paris, Ciiaravey, 1879, in-16. — Théodore de Banville, Mes Souvenirs, Paris, Charpentier, 1882, in-18. — Th. Gautier, Préface à l'éd. des Fleurs du Mal, éd. Caln>ann-Lévy. — F. Gautier, Ch. Baudelaire, Paris, édit. de La Plume, 1904, in-8". — E. Crt'pet, Ch. Baudelaire, étude biogr. revue... par J. Crcpel etc., Paris, Messein, 1907, in-18. — Le Tombeau de Ch. Baw luire, Paris, Bibl. art. et littér., 1896, gr. in-8».

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