Ponls de glace
De l'un et de l'autre rivage — On l'appelle à double carillon, — Et, d'un côté, il voit un bleu corsage, — D« l'autre, un rouge cotillon.
— La Seurette!... La Lison!... Eh! pauvre!... — Hàtczvous! hàtez-vous! Je veux passer! — Hé!... Jean-Joli, vous ne tarderez guère ? — Et Jean ne sait de quel côté se tourner...
— Je suis la première arrivée ! — Moi, il me faut soigner mon bétail ! — Vous voulez que je couche dans le chemin! — Mais il ne bouge pas du tout!...
Le pauvre Jean baisse la tête... — L'amour le tire d'un côté, — L'argent de l'autre, par la veste... — Entre les deux, il est empêtré. .
Dans l'eau bleue où se dentelle — Un clair mirage d'ombrage et d or, — Le'gouvernail qu'il tient sous l'aisselle — Marque les battements de son cœur.
Jean tout à coup prend la cheville — Des deux mains. Tout enfiévré, —
Uo luii c do laiiiro l'ii^algc, L'om souna a double carilhou; E, d'im pan, voi un blev coursatgo, De l'autr' un rouge coutilhou.
— La Sourou !... La Lisoun !... Pecaire !...
— Couchatz, couchatz ! Vole passai-!
— Hé!... Jan-Jolil... Tardaretz gaire ?
E Jan sab pus per ouut virar...
— leu, sui la prémunira arribada!
— leu, me chai sounhar moun be.stial.
— Vouletz que jase per l'cstrada?
^1(!3 se boulega cap do pial !
Lou paubro Jan baissa la testa...
L'amour lou tira d'un coustat, L'argen de l'autre per la vcsla...
Eutre lous dous cs empeilat. ..
Dinz l'aigtia bleva oun se d(Mitela \'n clar robat <i'ouud)ratge e d'or.
Lou gubern que te jous l'aisstda, Marca lous Iremnls do son cor.
Jan, tout d'un cop, pren la chabilha De la.s doas mas. Tout enfeurat,
Il godille, godille... et le bateau sille — Vers la Lison l'avant tourné.
Quand la Lison fut passée : — Tenez, Jean, prenea votre sou! — Moi, je prends plus que cela, l'aînée!... — Il me faut un baiser sur le cou !
Vous vendez cher!... Plus que la denrée, — Le prix vaut!... Allons... payez-vous! — La Lison saute sur la grève; — Ses yeux jaloux lancent des éclairs...
Le bateau de Jean-Joli emporte, — Assise sur le museau'^, — La pauvre Seurette à demi morte — Qui cache son diîuil dans son jupon...
Et quand ils ont touché le rivage, — La Seurette tend son sou à Jean, — Seurette!... Me veux-tu en mariage.'..- — Ils furent mariés dans l'année.
Coiiatja, couatja... e lou bateu silha Devers Lizoun, lou naz virât.
Can la Lizoun fuguet passada :
— Tenetz, Jan, prenetz vostre sol!
— leu prene mai qu'aco, l'ainada!... Me chai un poutou sus lou col !
— Setz be charen I... Mais que la caira, Lou prctz val!... Anem... pagatz-vous !
La Lizoun sauta sus la glaira;
Fai arluciar sous uelhs jalous...
Lou bateu de Jan-Joli emporta,
Assitada sus lou muzel,
La paubra Sourou meitat morta,
Qu'escound soun dol dinz soun gounel...
E cant an toucat lou ribatge,
La Sourou tend soun sol a Jan.
— Sourou!... Me vos en raaridatge?...
Fugueron maridatz dinz l'an.
{Armada Lcmouzina, 1905.)
I. Nom que Ton donne, dans certaines provinces, à l'avant d'un bateau.
AUGUSTE LESTOURGIE
Auguste Lestourgie naquit à Argentat, le 12 novembre 1833, d'un père limousin de race et d'une mère parisienne. Il a écrit deux recueils de poèmes : Près du clocher (Paris, PIon<18o8, in-18), et les liimes Limousines (Limoges, Dilhan-Vivès, 1863, in-18), pénétrés d'un exquis parfum de terroir. C'est, a-t-on dit, le poète « des vignes limousines, des plaines, des coteaux; son inspiration est prise à la source même, qui semble sourdre, fraîche et abondante, parmi les bruyères carminées, ou à l'ombre des grands châtaigniers. » Quelques-uns l'ont surnommé un peu emphatiquement le « Brizeux du Limousin ». 11 est mort en 1885.
Bibliographie. — Bergues la Garde, Dictionnaire histor. et bibliogr. des hommes célèbres... de la Correze, Angers, Lachèse, Belleuvre et Dolbeau, 1871, ia-8<>. — Docteur L. Morelly, Eloge d'A. Lestourgie, Tulle, Crauffon, 1905, in-S». — Raymond Laborde, Un Brizeux limousin, Lemouzi, 1906.