‹ Les poètes du terroir du 15e siècle au 20e siècle; textes choisis accompagnés de notices biographiques, d'une bibliographie et de cartes des anciens pays de FranceChapitre 51 sur 284 · LES MINEURS · texte numérisé non relu

LES MINEURS

Dans les fangeux matins des plaines embrumées. Sous l'orage grondant, l'averse ou l'aquilon, Vers la fosse aux toits plats où traînent des fumées, Ils vont, par les chemins que borde le houblon.

Ils vont, courbant le dos, d'un pas lent, sans rien dire. Farouches, liaillonneux, blêmes, la pipe aux dents. Le passant qui les croise hésite en voyant luire Dans les visages noirs l'émail des yeux ardents.

Tel un muet troupeau qu'on embarque et dénombre, L'équipe lamentable emplit l'étroit réduit; Et la cage commence, obscur vaisseau qui sombre, Le voyage elïaré dans l'abîme et la nuit.

Profondeur insondable où l'homme esclave rampe Plus bas que le plongeur dans les gouffres marins. Et taille, armé du pic, aux lueurs de sa lampe, D'un nocturne univers les sentiers souterrains.

A genoux, éventrant la basse catacombe, Sans relâche il poursuit son noir labeur, sachant Qu'il est un fossoyeur creusant sa propre tombe Et que la brusque mort le guette au bout du champ.

Le père est tombé là; le fils a pris sa place, Fouille, peine, halète et souffre afin qu'un jour, Défiguré, raidi, souillé de houille grasse, Sous le hangar banal on l'étende à son tour.

Lutte, agonise et meurs, captif des puits funèbres! Qu'importe si, toujours privé du chaste azur, Tu ne fais en mourant que changer de ténèbres, Qu'habiter un tombeau moins profond et moins dur?

Est-il vrai qu'il soit juste et qu'il soit nécessaire A la vie, au progrès sinistre et radieux. Que des êtres sans nombre ignorent, ô misère! La marche du soleil dans l'infini des cieux? O destin! faut-il donc qu'un éternel mystère Réserve aux uns l'abîme, à d'autres les sommets, Et que sur ton écorce infâme, 6 vieille terre 1 L'aube, égale pour tous, n'étincello jamais? Aux uns le jour serein comme aux autres la mine: Aux uns le blond froment; le pain noir de charbon A ceux <pu! l'ombre couvre et que le sort domine, O Nature; et cela te i)araît sage et boni

Tu n'as jamais senti que l'œuvre coutumière Est douce au laboureur dans l'aube et la clarté.

Mais que l'irrémissible exil de la luniière Faille travail coupable et le cœur révolté.

Tu n'as jamais frémi, marâtre avide et rude! D'engloutir tes enfants dans tes flancs ténébreux, Ni de les voir garder cette âpre inquiétude D'être comme étrangers aux astres des heureux.

C'est la loi sombre. Roue énorme, écrase et foule, O nature! et, fatale en ton aveuglement, Roule sur les puissants que l'oubli berce, roule Sur les maudits, sur tous roule indifl'éremment,

Jusqu'à l'heure qui sonne au fond du crépuscule Où le libre avenir, brandissant son flambeau. Arrachera soudain l'esclave à l'ergastule. Les vivants â la nuit et les morts au tombeau.

[Le Bois sacré.)

AUGUSTE DORGHAIN

M. Auguste Dorchaia est né à Cambrai, le 19 mars 1857. Il fut élevé dans cotte ville d'abord, chez ses orands-parcnts, puis à Elbeuf, où son pèro était marchand de drap, et lit ses études au lycée Corneille de Rouen. 11 vint ensuite à Paris, suivit les cours de l'Ecole de Droit et débuta dans les lettres en 1881. Il se rendit célèbre en écrivant des poèmes du genre officiel, où il mit plus d'art que le sujet n'en comporte ordinairement, et en faisant jouer sur la scène du théâtre de l'Odéon des œuvres dramatiques en vers : Conte d'avril (Paris, Lemerre, 1885,in-I8); Maître Ambros, en collaboration avec François Coppée (ibid., 1886, in-18); Rose d'Automne (ibid., 1895, in-18); Pour l'Amour (ibid., 1901, in-18). Son premier recueil de poèmes, La Jeunesse pensive, pavutchez Lemerre, en 1881 (1 vol. in-18); il fut suivi d'un autre volume, Vers la Lumière (ibid., 1894, in-18), inspiré parle mariage de l'auteur avec M"" Marie Barthélémy, débutante à rOdéon et poète. Ce livre recueillit le prix .\rchon-Despérouses, et l'Académie française se montra pleine d'égards pour M. Auguste Dorchain, qu'elle combla materuellement de ses dons, pour chacun de ses volumes en particulier, puis pour l'ensemble, La bibliographie de l'œuvre de M. Dorchain a été excellemment établie dans les Poètes du Nord de M. A. -M. Gossez. Ses poésies complètes ont été publiées récemment et forment la matière d'un volume comprenant tout à la fois La Jeunesse pensive, Vers la Lumière et des Poèmes divers, 1881-1894 (Paris, Lemerre, 1895, iu-12). Depuis il a donné quelques jiièces nouvelles, entre autres une Ode à Michelet (ibid., 1898, in-18), des Stances à Sainte-Beuve (ibid., 1898, in-18), un Chant pour Léo Delibes (ibid., 1899,iu-t8), Les Danses françaises (ibid., 1900, in-18), un Traite de l'Art des Vers (Paris, IJibliothèquo des Annales polit, ol littér., 1905, in-18), et diverses réimpressions de poètes français. M. Auguste Dorchain appartient au groupe des derniers parnassiens.

HiBMonnAPHiE. — A. -M. Gosse/,, Poètes du Nord, Paris, 01- Icndorfr, 1902, in-18 : — J. Lemailre, Imprcss. de Théâtre, Paris,

Lecène et Oudin, 1893-1896, t. VI et IX; — Gaston Deschamps, La Vie et les Livres, Paris, Colin, 1896, in-18. — A.-E. Sorel, Auguste Dorchain, Paris, Sansot, 1908, in-18.

Page 1