V. HUGO
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs, Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrs Les hauts tambours-majors aux panaches énormes, Où Ton entrevoyait des blessures difformes !
Carnage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait Derrière un mamelon la garde était massée, La garde, espoir suprême et suprême pensée !
— Allons ! faites donner la garde, eria-t-il, — Et Lanciers, Grenadiers aux guêtres de coutil, Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, Canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir colback ou le casque poli, Tous, ceux de Friedland 1 et ceux de Rivoli, 2 Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'empereur ! /Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, i La garde impériale entra dans la fournaise. Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché, Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché Sous les sombres canons crachant des jets de soufre, Voyait, l'un après l'autre, en cet horrible gouffre, Fondre ces régiments de granit et d'acier, Comme fond une cire au souffle d'un brasier.
1. 1 Frikd*,jlhd, Rivoli, two places where Napoléon won battit*
134 tBS POETES FRANÇAIS.
Ils allaient, l'anneau bras, front haut, graves, stoïques.
Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de Tannée hésitait sur leurs corps,
Et regardait mourir la garde. — C'est alors
Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,
Changeant subitement les drapeaux en haillons,
A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève grandissante au milieu des années,
La Déroute apparut au soldat qui s* émeut,
Et se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !
Sauve qui peut ! affront ! horreur ! toutes les bouches
Criaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,
Comme si quelque souffle avait passé sur eux,
Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,
Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,
Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,
Sous les sabres prussiens, ces vétérans, 6 deuil !
Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! — En un
[clin d'œil,
Comme s'envole au vent une paille enflammée,
S'évanouit ce bruit qui fut la grande année,
Et cette plaine, hélas ! où Ton rêve aujourd'hui,
Vit fuir ceux devant qui l'univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,
Tremble encor d'avoir vu la fuite des géants !
v. «iteo. 135
Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve ;
Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; — et dans
[l'épreuve Sentant confusément revenir son remords,
Levant les mains au ciel, il dit : — mes soldats morts.
Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.
Est-ce le châtiment, cette fois, Dieu sévère ? —
Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,
Il entendit la voix qui lui répondait : Non !
30 novembre 1852.