‹ Les poètes humoristesChapitre 50 sur 85 · VALSE LENTE · texte numérisé non relu

VALSE LENTE

Mi rue et blonde, en salin bleu pâle

Et l'aigrette de diamant

En clartés droites s'allumant

Sur sa frêle tête idéale,

Elle ôte, avec des gestes lents, Ses gants montant jusqu'à l'épaule Et, sous les feux étincelants Du triple collier qui la frôle, Elle attend, désirant savoir Pourquoi, si correct d'habitude, Le comte avait au bal, ce soir, Cette étrange et morne attitude ;

Et, relevant ses bandeaux roux

Un peu défrisés sur la tempe,

Elle interroge le jaloux,

En tête-à-tête, sous la lampe.

« Quel motif aviez-vous ce soir

a D'être grotesque à l'ambassade?

« Un pitre est triste en habit noir... »

Dit-elle à son mari maussade.

« Seriez-vous jaloux par hasard ? »

Et, comme il hausse les épaules:

« Alors ! pourquoi ce prompt départ

« Et cet air imité des saules?

« C'est pour monsieur de Charnancer?

« Vous seriez mécontent, Léonce,

i l'uni- trois fois qu'il m'a fait danser?

« Mais il est le neveu du Nonce !

« J'ai même au ministre accordé,

i Sous les mimosas de la serre,

« Le long entretien demandé

a El Dieu sait si c'est pour vous plaire!

« Car elle est d'un ennui réel

• Cette Excellence de passage,

« Et le grand air officiel

« De la ministre ! Et son corsage !

« Pour obtenir ce résultat

« Supportez donc une heure entière

« L'ennui profond d'un chef d'Etat

« Morne époux de sa cuisinière !

« De votre gros banquier Bompard

« Enfin, j'ai, sachant votre compte

« De plus de six mois en retard,

« Accepté l'affreux bras sans honte !

« Et parce que, lasse d'ennuis,

« J'ai pour le cotiiion... quel crime !

« Accepté ce grand fou de Guy,

« Vous prenez des airs de victime ! »

« — J'ai surpris ce soir vingt clins d'yeux

« Quand vous valsiez avec ces drôles,

« Guy de Séranne et Jean Herbieux.

« Et ce sont là de jolis rôles

« Pour un mari d'être témoin

« Des valses lentes de sa femme !

« Ces cotillons-là mènent loin

« Quand on porte un grand nom, madame !

Mais elle, d'un froid regard clair

Arrêtant monsieur, qui s'anime :

« Ces valses lentes-là, mon cher,

« Ne m'ont pas menée à l'abîme.

« Vous le savez... puisqu'après tout,

« Avec dix mille écus de rente

« Vous avez chasse à Montretout,

a Hôtel ici, la vie errante,

« L'hiver à Nice, à Monaco

« Où je solde encor votre dette

« Quand vous ne faites pas banco

« Au bac, où. votre honneur s'entête.

« La valse est mon mauvais côté. »

Et comme, frappant sa semelle

Au tapis sourd, l'œil irrité,

L'homme a sifflé ce mot : « Femelle ! »

« — Femelle... en êtes-vous certain? »

Reprend la femme, tête haute.

CHOIX DE TOÉSIES 89

« Le complaisant vaut la catin :

« Si je suis telle, à qui la faute?

« Si je fournis à votre jeu,

« A vos maîtresses, par ma honte,

« J'ai bien gagné, j'espère, un peu

« Le droit de valser pour mon compte ! »

Jean Lorrain.

PËCOPIXS

Au coin du boulevard... Minuit... C'est la sortie Des théâtres.

Rangés le long des grands cafés, Haut cravatés de blanc, corrects et bien coiffés, Des petits messieurs blonds à la mine abêtie Prennent leur chocolat...

Charmante galerie !

Jeunes forçats du Psehutt. aucun d'eux n'a dîné. Mais chacun a le col étroit du boudiné, La cravate neigeuse et de lys d'or fleurie.

Pour calmer l'estomac révolté qui se venge,

Ils souperont dans l'ombre, en rentrant, d'une orange.

Mais Paris les a crus ce soir à l'Opéra :

Ils étaient en habit.

Opéra dit danseuse, Loge, entrée au foyer, souper et caetera ! Et leur joie, étant héte, en est délicieuse.

Jean Lorrain.

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