‹ Les poètes humoristesChapitre 76 sur 85 · LE TAPE ET LA COLOMBE · texte numérisé non relu

LE TAPE ET LA COLOMBE

Tout Pape, même en pain d'épice, Même enfermé dans un donjon, Sait tout, infaillible aruspice, Parce qu'il possède un pigeon.

C'est une bête allégorique Que consulte, à ce qu'on prétend, Pie (ou Pius pour la métrique) Un type comme Edmond Rostand

lel, en écoutant les merles A Cambo, pendant dix hivers, Défila comme eux. non des perles, Mais mieux : des calembours en vers.

Je n'en fais pas d'aussi futiles,

Car je n'ai point d"oiseau chantant..

Bref, imitez les volatiles

Et vous serez Pape ou Rostand !

Or, quand Loubet s'en fut à Rome,

Pape de l'Age du Silex,

Pius braqua mit le pauvre homme

La foudre à pierre de l'Index ;

Et l'arme étant chargée à bulle,

Il interrogea son poussin :

— « Faut-il que je démantibule i ■ pécheur? Réponds, Esprit-Saint!

Lâchant le mil qu'il allait moudre L'oiseau sa< ré gémil : « Roucou ' » ( î'est oui ! l'ius lança la foudre... Et qu'es! i e qn U tua du coup !

( lui, d'un seul i oup de catapulte, Le Pontife étendit mourant, En France, le Budget du Culte :

Soit trente millions par an!

Placide, il se séria le ventre (Dieu le veut et Combes aussi !)

136 LES TOÈTES HUMORISTES

Tout en rechargeant dans son antre L'arme qui sentait le roussi.

— « Oh ! Quelle cible remarquable ! Dit bientôt le gaulois Romain.

Je vois des Teutons (quel vocable !) Je crois les avoir bien en main... »

Et donc, l'oiseau jurisconsulte Ayant roucoulé son amen, Il tire une mortelle insulte Au point sensible : l'abdomen.

Disant à l'Allemagne : ce Ecoute !

Tu n'as fait la Réforme et pris Que pour manger plus de choucroute Les porcs que Rome avait nourris ! »

Ainsi Pius conte l'Histoire

A l'usage des Allemands

Qui, lisant ce réquisitoire

Et poussant de beaux hurlements,

Rognent au Pape la prébende Qu'ils servaient au pauvre parent, Lequel encore, avec sa bande, Serra sa ceinture d'un cran.

Puis c'est sur l'Espagne qu'il fonce, Avec tous ses sacrés canons, Chargés de bulles — pauvre Alphonse !

Et de décrétales — quels noms !

Après l'Espagne, c'est le reste Du Monde qui reçoit ses coups, Cependant que l'oiseau céleste Roule d'approbatifs roucous.

Même à la vache qui l'allaite Il coupe le dernier trayon :

Mamelle pieuse et replète Qui se gavait dans le Sillon.

Advint donc que la Terre entière A l'Infaillible si peu fin

CHOIX DE rOÉSIES 137

Supprima pâtée et litière

Tant, qu'il faillit mourir de faim...

Quelle chute et de quelle cime !

C'est à lâcher ses orémus Que de se voir sans un décime, Quand on est Pius Decimus !

— « Oh ! dit-il, finir sur la sangle Pour avoir suivi comme un sot

Ce pigeon... ! Viens, que je t'étrangle ! »

— « Roueou ! » fit le placide oiseau.

— a Quoi ! Tu dis oui ? Comme ça tombe ! J'avais l'estomac aux abois ! »

Et Pie étrangle sa colombe

Et se l'incarne aux petits pois...

Guy Métives (1).

HUMORESQCE

Mon cœur est triste :

Mes culottes sur le fauteuil font

Des plis savants de culotte d'artiste.

Mon cœur est triste ;

Une chaussette traîne sous la chaise

Et j'entends, à travers le plafond,

Le ronflement sourd d'un bourgeois obè^e.

Je me tourne un peu

Sous la couverture à fleurs

Et le sommier crie ;

Je me tourne un peu

Et je regarde obstinément

Le papier déteint aux feuillages bleus

i) Guy Métives v. Ménagé) le meilleur disciple que Je connaisse de Raoul Ponchos e1 de Georges Docquois. Talent élégant, facile, d'une galté saine et souvent irrésistible. N'a pas encore consenti, suivant L'exemple de Ponction, à laisser réunir en volumes ses innombrables gazettes rimées.

L3Ê LES TOÈTES HUMORISTES

Comme la forêt de la féerie D'une belle au bois dormant.

•Te veux être son chevalier-

Et, dans ma songerie fantasque, j'imagine

Que, derrière le mur au vieux décor charmant,

Je vais trouver madame Durand, ma voisine.

En nonchalant déshabillé ;

Je veux être son chevalier

Et mon cœur s'égare adorablement.

Mon cœur s'égare et je me grise

De rêver qu'elle est en corset noir à rubans

En train d'ôter son mignon soulier ;

Tandis qu'un bout indiscret de chemise

Passe par la fente du pantalon blanc :

Mon cœur s'égare et je me grise

A ce jeu troublant.

Je veux enlever ma belle jolie

Au dragon farouche

Et coiffé d'un bonnet à gland

Qui se cache dans son lit.

Au dragon ventripotent et farouche

Dont la moustache énorme tombe sur la bouche

Et qui laisse voir au dehors

Une main de géant couverte de poil gris :

Mais soudain je me frotte un œil

Dans un pénultième effort :

Te revois mes calottes sur le fauteuil :

Je souffle ma lampe sans bruit

Et, seul encor et le cœur triste, je m'endors (1).

Tristan Klingsor.

Page 1