‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 100 sur 121 · SOIRÉE EN MER · texte numérisé non relu

SOIRÉE EN MER

Près du pêcheur qui ruisselle, Quand tous deux, au jour baissant, Nous errons dans la nacelle, Laissant chanter l’homme frêle

Et gémir le flot puissant ;

ons l'abri que font les voiles Lorsque nous nous asseÿons, Dans cette ombre où tu te voiles Quand ton regard aux étoiles Semble cueillir des rayons ;

Quand tous deux nous croyu:18 lire Ce que la nature écrit,

Réponds, ô toi que j'admire,

D'où vient que mon cœur soupire ?

D'où vient que ton front sourit ?

Dis! d’où vient qu’à chaque lame, Comme une coupe de fiel,

La pensée emplit mon âme ?

C'est que moi je vois la rame Tandis que tu vois le ciel!

C’est que je vois les flots sombres, Toi, les astres enchantés !

C'est que, perdu dans leurs nombres, Hélas ! je compte les ombres,

Quand tu comptes les clartés !

Chacun, c’est la loi suprème,

: Rame, hélas! jusqu'à la fin.

Pas d'homme, ô fatal problème!

Qui ne laboure ou ne sème

Sur quelque chose de vain !

L'homme est sur ur flot qui gronde, L'ouragan tord son manteau,

Il rame en la nuit profonde,

Et l'espoir s’en va dans l’onde

Par les fentes du bateau.

Sa voile que le vent troue Se déchire à tout moment, De sa route l’eau se joue, Les obstacles sur sa proue Ecument incessamment !

Ainsi je courbe ma tête Quand tu redresses ton front, Ainsi, sur l’onde inquiète, J'écoute, sombre poëte,

Ce que les flots me diront,

Ainsi, pour qu'on me r(ponde, * J’interroge avec effroi ;

Et dans ce gouffre où je sonde

La fange se mêle à l’onde...— Oh ! ne fais pas comme moi!

Que sur la vague troublée J’abaisse un sourcil hagard ; Mais toi, belle âme voilée, Vers l'espérance étoilée Lève un tranquille regar !

Tu fais bien. Vois les cieux luire, Vois les astres s’y mirer.

Un instinct là-haut t’attire.

Tu regardes Dieu sourire !

Moi, je vois l’homme pleurer !

Septembre 18...

Magnus ab integro sæclorum nascitur ordo...., Jam nova progenies cœlo demitiitur alto,

Vinaise, Eacoeue IV, v. 5 et7

Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange.

C'est que, révant déjà ce qu'à présent on sait,

Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait. C'est qu’à son insu même il est une des âmes

Qne l'Orient lointain teignait de vagues flammes.

C’est qu'il est un des cœurs que, déjà, sous les cieux,

Dorait le jour naissant du Christ mystérieux !

Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l’homme,

L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome. Mars 1837.

Regardez : les enfants se sont assis en rond, Leur mère est à côté, leur mère au jeune front Qu'on prend pour une sœur aînée ; Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus, De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus Dans l’urne de la destinée.

Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs. Et son cœur est si pm et si pareil aux leurs,

Et sa lumière est si choisie, Qu'en passant à travers les rayons de ses jours La vie aux mille soins, laborieux et lourds,

Se transfgure en poésie !

Toujours elle les suit, veillant et regardant ;

Soit que janvier rassemble au coin de l’âtre ardent Leur jo.e aux plaisirs occupée ;

Soit qu’un doux vent de mai, qui ride le ruisseau,

Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau D'où tombe une ombre découpée.

Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent

Contemple avec envie un beau hochet d'argent Que sa faim dévorante admire,

La mère est là ; pour faire, au nom du Dieu vivant,

Du hochet une aumône, un ange de l'enfant,

Jl ne lui faut qu'un doux sourire !

Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux, Tandis qu'auprès de moi les petits sont joyeux Comme des oiseaux sur les grèves, Mon cœur gronde et bouillonne, et je sens lentement, : Couvercle soulevé par un flot écumant, S'entr'ouvrir mon frort plein ds rêves,

Juin 1884.

Page 1