UNE NUIT QU'ON ENTENDAIT LA MER SANS LA VOIR
Quels sont ces bruits sourds ?
Ecoutez vers l’onde
Cette voix profonde
Qui pleure-toujours
Et qui toujours gronde, Quoiqu’un son plus clair Parfois l’interrompe...—
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.
Comme il pleut ce soir !
N'est-ce pas, mon hôte ?
Là-bas, à la côte,
Le ciel es bien noir,
La mer est bien haute !
On dirait l'hiver ;
Parfois on s’y trompe...—
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.
Oh ! marins perdus !
Au loin, dans cette ombre,
Sur 1 nef qui sombre,
Em de bras tendus eys la terre sombrel
Pas d'ancre de fer Que le flot ne rompe.— Le vent de la mer Souffle dans sa trompe.
Nochers imprudents !
Le vent dans la voile Déchire la toile
Comme avec les dents !
Là-haut pas d'étoile !
L'un lutte avec l'air, L'autre est à la pompe.— Le vent de la mer
Souflle dans sa trompe.
C’est toi, c’est ton feu Que le nocher rêve, Quand le flot s'élève, Chandelier que Dieu Pose sur la grève !
Phare au rouge éclair Que la brume estompe !
Le vent de la mer Souffle dans sa trompe.
Juillet 1836.
TENTANDA VIA EST
Ne vous effrayez pas, douce mère inquiète
Dont la bonté partout dans la maison s'émiette,
De le voir si petit, si grave et si pensif.
Comme vu pauvre oiseau blanc qui, seul sur un récif, Voit l'Océan vers lui monter du fond de l'ombre,
Il regarde déjà la vie immense et sombre.
Il rêve de la voir s'avancer pas à pas.
O mère au cæur divin, ne vous effrayez pas, Tous en qui,—tant votre âme est un charmant mélange !— L'ange voit un enfant et l'enfant voit un ange.
Allons, mère, sans trouble et d’un air triomphant Baisez-moi le grand front de ce petit enfant.
Ce n'est pas un savant, ce n’est pas un prodige, C'est un songeur ; tant mieux. Soyez fière, vous dis-je !
La méditation du génie est la sœur,
Mère, et l'enfant songeur fait un homme penseur, Et la pensée est tout, et la pensée ardente
Donne à Milton le ciel, donne l'enfer à Dante !
Un jour il sera grand. L'avenir glorieux
Attend, n’en doutez pas, l'enfant mystérieux
Qui veut savoir comment chaque chose se nomme, Et questionne tout, un mur autant qu'un homme. Qui sait si, ramassant à terre et sans effort
Le ciseau colossal de Michel-Ange mort, .
Il ne doit pas, livrant au granit des batailles,
Faire au marbre étonné de superbes entailles ?
Ou comme Bonaparte ou bien François Premier, Prendre, joueur d'échecs, l’Europe pour damier ? Qui sait s’il n'ira point, voguant à toute voile, Ajoutant à son œil, que l'ombre humaine voile, L'œil du long télescope au regard effrayant,
Ou l'œil de la pensée encor plus clairvoyant,
Saisir, dans l’azur vaste ou dans la mer profonde, Un astre comme Herschell, comme Colomb un monde ?
Qui sait ? Laissez grandir ce petit sérieux.
Il ne voit même pas nos regards curieux.
Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile
Rêve, comme révait l'enfant qui fut Virgile,
Au combat qui poursuit le poëte éclatant,
Et qu'il veut aussi, lui, tenter, vaincre, et, sortant
Par un chemin nouveau de la sphère où nous sommes, Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes.
Juin 1835.