REGARD JETÉ DANS UNE MANSARDE
L'église est vaste et haute. A ses clochers superbes #4) L'ogive ex fleur suspend ses trèfles et ses gerbes ; “40 Son portail resplendit, de sa rose pourvu ; * Le soir fait fourmiller sous la voussure énorme
Anges, vierges, le ciel, l’enfer sombre et difforme,
Tout un monde effrayant comme un rêve entrevu.
Mais ce n’est pas l’église et ses voûtes sublimes,
Ses portes, ses vitraux, ses lueurs, ses abîmes,
Sa façade et ses tours, qui fascine mes yeux ;
Non : c’est tout près, dans l’ombre où l’âme aime à descen- Cette chambre d’où sort un chant sonore et tendre, [dre, Posée au bord d’un toit comme un oiseau joyeux.
Oui, l'édifice est beau, mais cette chambre est douce. J'aime le chêne altier moins que le nid de mousse, ‘ J'aime le vent des prés plus que l’âäpre ouragan ; 3 Mon cœur, quand il se perd sur les vagues béantes, D Préfère l’algue obscure aux falaises géantes,
Et l'heureuse hirondelle au splendide Océan.
Frais réduit ! à travers une claire feuillée Sa fenêtre petite et comme émerveillée S'épanouit auprès du gothique portail.
Sa verte jalousie à trois clous accrochée, 10e Par un bout s’échappant, par l’autre rattachée, #4 S'ouvre coquettement comme un grand éventail.
Au dehors un beau lis, qu’un prestige environne, ‘4
Ewmplit de sa racine et de sa fleur couronne, .
—Tout près de la gouttière où dort un chat sournois,—
Un vase à forme étrange en porcelaine bleue "4
Où brille, avec des paons ouvrant leur large queue, Ce beau pays d'azur que rêvent les Chinois. JUS
Et dans l’intérieur par moments luit et passe Une ombre, une figure, une fée, une grâce,
Jeune fille du peuple au chant pleir. de bonheur, Orpheline, dit-on, et seule en cet asile,
Mais qui parfois a l'air, tant son front est tranquille, De voir distinctement la face du Seigneur.
On sent, rien qu'à la voir, sa dignité profonde. De ce cœur sans limon nul vent n’a troublé l'onde Ce tendre oiseau qui jase ignore l’oiseleur.
L’aile du papillon a toute sa poussière.
L'âme de Phumble vierge a toute sa lumière.
La perle de l'aurore est encor dans la fleur.
À l'obscure mansarde il semble que l’œil voie Aboutir doucement tout un monde de joie,
La place, les passants, les enfants, leurs ébats, Les femmes sous l'église à pas lents disparues, Les fronts épanouis par la chanson des rues, Mille rayons d’en haut, mille reflets d'en bas.
Fille heureuse ! autour d'elle ainsi qu’autour d’un temple Tout est modeste et doux, tout donne un bon exemple. L’abeiïlle fait son miel, la fleur rit au ciel bleu,
La tour répand de l'ombre, et devant la fenêtre,
Sans faute, chaque soir, pour obéir au maître,
L’astre allume humblement sa couronne de feu.
Sur son beau col, empreint de virginité pure, Point d’altière dentelle ou de riche guipure;
Mais un simple mouchoir noué pudiquement.
Pas de perle à son front, mais aussi pas de ride, Mais un œil chaste et vif, mais un regard limpide, Où brille le regard, que sert le diamant ?
es de la cellule abrite un lit paisible.
Sur la table est ce livre où Dieu se fait visible, La légende des saints, seul et vrai panthéon. Et dans un coin obscur, près de la cheminée, Entre la bonne Vierge et le buis de l’année, Quatre épingles au mur fixent Napoléon.
Cet aigle en cette cage !—et pourquoi non ? dans l’ombre De cette chambre étroite et calme, où rien n’est sombre,
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Où dort la belle enfant, douce comme son lis,
Où tant de paix, de grâce et de joie est versée,
Je ne hais pas d'entendre au fond de ma pensée Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz,
Et près de l’empereur devant qui tout s'incline, légitime orgueil de la pauvre orpheline ——
Brille une croix d'honneur, signe humble et triomphant,
Croix d'un soldat tombé comme tout héros tombe,
Et qui, père endormi, fait du fond de sa tombe,
Veiller un peu de gloire auprès de son enfant.
Croix de Napoléon ! joyau gu::rrier ! pensée !
Couronne de laurier de rayons traversée !
TU il menait ses preux aux combats acharnés,
I] la laissait, afin de conquérir la terre, * Pendre sur tous les fronts durant toute la guerre,
Puis, la grande œuvre faite, il leur disait : Venez !
Puis il donnait sa croix à ces hommes stoïques,
Et des larmes’coulaient de leurs yeux héroïques ; Muets, ils adoraient leu: demi-dieu vainqueur.
On eût dit qu'allumant leur âme avec son âme,
En touchan: leur poitrine avec son doigt de flamme, T1 leur faisait jaillir cette étoile du cœur !
Le matin elle chante et puis elle travaille,
Sérieuse, les pieds sur sa chaise de paille, ï Cousant, taillant, brodant quelques dessins choisis ; Et, tandis que, songeant à Dieu, simple et sans crainte, Cette vierge accomplit sa tâche auguste et sainte,
Le silence rêveur à sa porte est assis.
Ainsi, Seigneur, vos mains couvrent cette demeure. Dans cet asile obscur qu'aucun souci n’effleure,
Rien qui ne soit sacré, rien qui ne soit charmant !
Cette âme, en vous priant pour ceux dont la nef sombre, Peut monter chaque soir vers vous sans faire d'ombre
Dans la sérénité de votre firmament !
3 È n Û és EE à
236 LES POÈTES ILLUSTRES Nul danger ! nul écueil !...-—$i ! l'aspic est dans l'herbe! Hélas ! hélas ! le ver est dans le fruit superbe !
Pour troubler une vie, il suffit d'un regard.
Le mal peut se moutrer même aux clartés d'un cierge. x La curiosité qu'a l'esprit de la vierge
un * Fait une plaie au cœur de la femme plus tard.
4 Plein de ces chants honteux, d{goût de la mémoire, Un vieux livre est là-haut sur une vieille armoire, D Par quelque vil zs£snnt dans cette ombre oublié, Romau du dernier siècle ! œuvre d'ignominie ! Voltaire alors régnait, ce singe de génie,
Chez l’horame en mission par le diable envoyé.
Epoque qi gardas, de vin, de sang rougie, Même en agonisant, l'allure de l'orgie !
(1 - O dix-huitième siècle, impie et châtié ! | Société sans Dieu, qui par Dieu fus frappée ! Ni Qui, brisant sous la hache et le sceptre et l'épée, Ï Jeune offensas l'amour, et vieille la pitié !
Table d'un long festin qu’un échafaud termine ! Monde, aveugle pour Christ, que Satan illumine ! Honte à tes écrivaius devant les nations !
L'ombre de tes forfaits est dans leur renommée, Comme d’une chaudière il sort une fumée,
Leur sombre gloire sort des révolutions !
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a Frêle barque assoupie à quelques pas d’un gouffre ! fl. Prends garde, enfant ! cœur tendre où rien encor ne souffre !
| 1 O pauvre fille d'Eve ! 6 pauvre jeune esprit !
Voltaire, le serpent, le doute, l'ironie,
Voltaire est dans un coin de ta chambre bénie !
Avec son œil de flamw®* il t'espionne et rit.
Oh ! tremble ! ce sophiste a sondé bien des fanges ! + Oh ! tremble ! ce faux sage a perdu bien des anges ! Ce démon, noir milan, fond sur les cœurs pieux, Et les brise, et souvent, sous ses griffes cruelles, Plume à plume j'ai vu tomber ces blanches ailes Qui font qu’une âme vole et s'enfuit dans les cieux !
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VICTOR MUGO 237
11 compte de ton sein les battements sans nombre.
Le moindre mon-ement de ton esprit dans l'ombre, S'il penche un peu vers lui, fait resplendir son œil.
Et, comme un loup rôdant, comme un tigre qui guette, Par moments, de Satan, visible au seul hi
La tête monstrueuse apparaît à ton seuil !
Hélas ! si ta main chaste ouvrait ce livre inféme, Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton âme. Ce soir tu pencherais ton front triste et boudeur Pour voir passer au loin dans quelque verte allée Les chars étincelants à la roue étoilée,
Et demain tu rirais de la sainte pudeur !
Ton lit, troublé la nuit de visions étranges, $ Ferait fuir le sommeil, le plus craintif ds anges ! 1 Tu ne dormirais plus, tu ne chanterais plus ; : Et ton esprit, tombé dans l'océan des rêves,
Trait, déraciné comme l'herbe des grèves,
Du plaisir à l’opprobre et du flux au reflux !
Oh ! la croix de ton père est à qui te regarde !
La croix du vieux soldat mort dans la vieille garde
Laisse-toi conseiller par elle, ange tenté,
Laisse-toi conseiller, guider, sauver peut-être ' Par ce lis fraternel penché sur ta fenètre, *. Qui mêle son parfum à ta virginité ! ‘
Par toute ombre qui passe en baissant la paupière !
Par les vieux saints rangés sous le portail de pierre!
Par la blanche colombe aux rapides adieux !
Par l'orgue ardent dont l'hymne en longs sanglots se brise ! Laisse-toi conseiller par la pensive église !
Laisse-toi conseiller par le ciel radieux !
Laisse-toi conseiller par l'aiguille ouvrière,
Présente à ton labeur, présente à ta prière ;
Qui dit tout bas : Travaille !—Oh ! crois-la !—Dieu, vois-tu ! Fit naître du travail, que l’insensé repousse,
Deux filles : la vertu, qui fait la gaîté douce,
Et la gaîté, qui rend charmante 4 vertu !
Entends cos mille voix, d'amour accentuées,
Qui passent dans le vent, qui tombent des nuées,
Qui montent vaguement des seuils silencieux,
Que la rosée apporte avec ses chastes gouttes,
eg le chant des oiseaux te répète, et qui toutes e disent à la fois : Sois pure sous les cieux !
Sois pure sous les cieux ! comme l'onde et l'aurore, Comme le joyeux nid, comme la tour sonore, Comme la gerbe blonde, amour du moissonneur, Comme l’astre incliné, comme la fleur penchante, Comme tout ce qui rit, comme tout ce qui chante, Comme tout ce qui dort dans la paix du Seigneur!
Sois calme. Le repos va du cœur au visage,
Le tranquillité fait la majesté du sage.
Sois joyeuse. La foi vit sans l’austérité ;
Un des reflets du ciel, c’est le rire des femmes ; La joie est la chaleur qui jette dans les âmes Cette clarté d'en haut qu'on nomme Vérité,
La joie est pour l'esprit une riche ceinture,
La joie adoucit tout dans l'immense nature,
Dieu sur le: vieilles tours pose le nid charmant
Et la broussaille en fleur qui luit dans l'herbe épaisse, Car la ruine même autour de sa tristesse
À besoin de jeunesse et de rayonnement !
Sois bonne. La bonté contient les autres choses. Le Seigneur indulgent sur qui tu te reposes Compose de bonté le penseur fraternel.
La bonté, c’est le fond des natures augustes, D'une seule vertu Dieu fait le cœur des justes, Comme d'un seul saphir la coupole du ciel.
Ainsi, tu resteras, comme un lis, comme un cygne, Blanche entre les fronts purs marqués d’un divia signe. Et tu seras de ceux qui, sans peur, sans ennuis,
Des saintes a sions amassant la richesse
Rangent leur barque au port, leur vie à la sagesse,
Et, priant tous les soirs, dorment toutes les nuits !