HR AUTO
DE LAMAPTINE
Là, guidant les bergers au sommet des collines, J'allumais des bûchers de bois mort et d’épines, Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer, Passaient heure après heure à les voir ondoyer. Là, contre la fureur de l’aquilon rapide,
Le sauie caverneux nous prêtait son tronc vide, Et j'écoutais sifler dans son feuillage mort
Des brises dont mon âme a retenu l'accord.
Voilà le peuplier qui, penché sur l’abîme,
Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime, Le ruisseau dans les près, dont les dormantes eaux S:.bnergeaient lentement nos barques de roseaux, Le chêne, ie rocher, le moulin monotone,
Et le mur au soleil où, dans les jours d’eutomne, Je venais sur la pierre, assis près des vieillards, Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards. Tout cst encor debout, tout renaît à sa place :
De nos pas sur le sable on suit encor la trace ; kien ne manque à ces lieux qu'un cœur pour en jouir : Mais, hélas ! l’heure baisse, et va s’'évanouir !
La vie a dispersé, comme l’épi sur l'aire,
Loin du champ paternel les enfants et la mère, Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts D'où l’hirondelle a fui pendant de longs hivers. Déjà l'herbe qui croît sur les dalles antiques Efface aatour des murs les sentiers domestiques, Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil, Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil ; Bientôt peut-être. Écarte, à mon Dieu, ce présage . Bientôt un étranger, inconnu du village, Viendra, l’or à la main, s'emparer àe ces lieux, Qu'habite encor pour nous l’ombre de nos aïeux, Et d’où nos souvenirs des berceaux et des tombes S'enfuiront à sa voix comme un nid de colombes Dont la hache a fauché l'arbre dans les forêts,
Et qui ne savent plus où se poser après !
Ne permets pas, Seigneur, ce deuii et cet outrage |! Ne soufrre pas, mon Dieu, que rotre humble héritage Passe de mains en mains troqué contre un vil prix, Comme le toit &u vice ou le champ des proserits ; Qu'un avide étranger vienne d’un pied superbe Fouler l’hamble sillon de nos berceaux sur l'herbe, Dépouiller l’orphelin, grossir, comptez sn or
Aux lieux où l’indigence avait seule un trésor,
Et blasphémer ton nom sous ces mêmes portiques Où ma mère à nos voix enseignait des cantiques ! Ah ! que plutôt cent fois, aux vents abandonné, : Le toit pende en lambeaux sur le mur incliné ; Que les fleurs du tombeau, les mauves, les épines, Sur les parvis brisés germent dans les ruines ; Que le lézard dormant s'y réchauffe ar soleil,
Que Philomèle y chante aux heures du sommeil, Que l’humble passereau, les colombes fidèles,
Y rassemblent en paix leurs petits sous leurs ailes, Et que l'oiseau du ciel vienne bâtir son nid
Aux lieux où l'innocence eut autrefois son lit !
Ah ! si le nombre écrit sous l'œil des destinées Jusqu’aux cheveux blanchis prolonge mes années, Puissé-je, heureux vieillard, y voir baisser es jours Parmi ces monuments dé mes simples amours !
Et, quand ces toits bénits et ces tristes décombres
Ne seront plus pour moi peuplés que par des ombres, Y retrouver au moins dans les noms, dans les lieux, Tant d'êtres adorés disparus de mes yeux !
Et vous, qui survivrez à ma cendre glacée,
Si vous voulez charmer ma dernière pensée,
Un jour, élevez-moi.. Non, ne m'’élevez rien !
Mais, près des lieux où dort l’humble espoir du chrétien, Creusez-moi dans ces champs la couche que j'envie, Et ce dernier sillon où germe une autre vie !
Etendez sur ma tête un lit d'herbes des champs
Que l’agneau du hameau broute encore au printemps, Où l'oiseau dont mes sœurs ont peuplé ces asiles Vienne aimer et chanter durant mes nuits tranquilles ; Là, pour marquer la place où vous m'’allez coucher, Roulez de la montagne un fragment du rocher ;
Que nul ciseau surtout ne le taille et n'efface
La mousse des vieux jours qui brunit sa surface,
Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs,
Donne en lettre vivante une date à ses ans !
Point de siècle ou de nom sur cette agreste page ! Devant l'éternité tout siècle est du même âge,
Et Celui dont la voix réveille le trépas
Au défaut d’un vain nom ne nous oubliera pas !
Là, sous des cieux connus, sous les collines sombres Qui couvrirent jadis mon berceau de leurs ombres Plus près du sel natal, de l'air et du soleil,
D'un sommeil plus léger j'atiendrai le réveil !
Là ma cendre, mêlée à la terre qui m'aime, Retrouvera la vie avant mon esprit même, Verdira dans les prés, fleurira dans les fleurs, Boira des nuits d'été les parfums et les pleurs ; Et, quand du jour sans soir la première étincelle Viendra m'y réveiller pour r’aurore éternelle,
En ouvrant mes regards je reverrai des lieux Adorés de mon cœur et connus de mes yeux,
Les pierres du hameau, le clocher, la montagne, Le lit sec du torrent et l'aride campagne ;
Et, rassemblant de l’œil tous les êtres chéris
Dont l’ombre près de moi dormait sous ses débris, Avec des sœurs, un père et l'âme d’une mère,
Ne laissant plus de cendre en dépôt à la terre, Comme le passager qui des vagues descend
Jette encore au navire un œil reconnaissant,
Nos voix diront ensemble à ces lieux pleins-de charmes L’adieu, le seul adieu qui n'aura point de larmes !