‹ Les poètes illustrés du XIXe siècle [microforme]Chapitre 92 sur 121 · K*#, TRAPPISTE À LA MEILLERAYE · texte numérisé non relu

K*#, TRAPPISTE À LA MEILLERAYE

Mon fr. », la tempête a donc été bien forte, Le vent pétueux qui soufle et nous emporte De récif en récif À donc, quand vous partiez, d’une aile bien profonde, Creusé le vaste abîme et bouleversé l'onde Autour de votre esquif,

Que tour à tour, en hâte, et de peur du naufrage, Pour alléger la nef en butte au sombre orage, En proie au flot amer, Il a fallu, plaisirs, liberté, fantaisie, Famille, amour, trésors, jusqu’à la poésie, Tout jeter à la mer!

Et qu'’enfin seul et nu, vous voguez solitaire,

Allant où va le flot, sans jamais prendre terre, Calme, vivant de peu,

Ayant dans votre esquif, qui des nôtres s’isole,

Deux choses seulement, la voile et la boussole, Votre âme et votre Dieu !

Mai 1830

Voix qui toujours caresse et qui jamais n’offense |

Ora pro nobis,

LA PRIÈRE POUX TOUS Ma fille ! va prier. — Vois, l2 nuit est venne.

Une planète d’or là-bas perce la nue; La brume des coteaux fait trembler le c mtour;

À peine un char lointain glisse dan l'umbre...Ecoute |

Tout rentre et se repose ; et l’arbre de la route Secoue au vent du soir la poussière du jour !

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle, Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ; L’occident amincit sa frange de carmin ;

La nuit de l’eau dans l’ombre argente la surface ; Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s’efface ; Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine, Prions : voici la nuit ! la nuit grave et sereine ! Le vieux pâtre, le v-at aux brèches de la tour, Les étangs, les trouveaux, avec leur voix cassée, Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée À besoin de sommeil, de prière et d’amour !

C’est l’heure où les enfants parlent avec les anges Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges, Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel, Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre, Disant à la même heure une même prière, Demandent pour nous grâce au Père universel !

Et puis ils dormiront. — Alors, épars dans l'ombre,

Les rêves d’or, essaim tumultueux, sans nombre, Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin,

Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles

Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles,

Viendront s’abattre en foule à leurs rideaux de lin!

O sommeil du berceau ! prière de l'enfance !

res consigne cn

Douce religion qui s'égaye et qui rit !

Prélude du concert de la nuit solennelle !

Ainsi que l'oiscau met sa tête sous son aile, L'enfant dans la prière endort son jeune esprit ! (1)

IT

Ma fille, va prier! — D'abord, surtout, pour celle Qui qu tant de nuits ta couche qui chanselle. Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel,

Et qui te mit au monde, et depuis, tendre 1ère, Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère, Toujours a bu l’absinthe et t’a laissé le miel ! (2)

Puis ensuite pour moi ! j'en e. plus besoin qu'elle ! Elle est, ainsi que toi, bonne, simple et fidèle !

Elle a le front limpide et le cœur satisfait. Beaucoup ont sa pitié ; nul ne lui fait envie ;

Sage et douce, elle prend patiemment la vie ;

Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice N'a touché seulement à l'écorce du vice;

Nul piège ne l’attire à son riant tableau ;

Elle est pleine d’oubli pour les choses passées ;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l’esprit comme une ombre sur l’eau.

Elle ignore — à jamais ignore-les comme elle ! — Ces misères du monde où notre âme se mêle ; Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs, Passions sur le cœur flottant comme une écume, Intimes souvenirs de honte et d'amertume

Qui font monter au front de subites rougeurs !

Moi je sais mieux la vie ; et je pourrai te dire, Quand tu seras plus grande et qu’il faudra t’instruire, Que poursuivre l'empire, et la fortune et l’art, (3) C’est folie et néant ; que l’urne aléatoire

Nous jette bien souvent la honte pour la gloire,

Et que l’on perd son âme à ce jeu de hasard !

L'âme en vivant s’altère ; et quoiqu’en toute chose La tin soit transparente et laisse voir la cause, On vieillit sous le vice et l'erreur abattu;

A force de marcher, l’homme erre, l'esprit doute. Tous laissent quelque chose aux buissons de la route, Les trouperux leur toison, et l’homme sa vertu ! (4)

Va donc prier pour moi! — Dis pour toute prière : —$eigneur , Seigneur mon Dieu ! vous êtes notre père. Grâce, vous êtes bon ! grâce, vous êtes grand — Laisse aller ta parole où ton âme l'envoie;

Ne t'inquiète pas, toute chose a sa voie.

Ne t'inquiète pas du chemin qu'elle prend!

I1 n’est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpenta, L'abeille st ta fleur qui récèle le miel.

Toute aile vers son but incessamment retombe : L’aigle vole au soleil, le vautour à la tombe, L'hirondelle au printemps et la prière au ciel !

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s’est envolée, Je suis comme l’esclave, assis dans la vallée,

Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ;

Je me sens plus léger : car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu’en gémissant je traîne, Ta prière en chantant l'emporte dans sa main !

Prie encor pour tous ceux qui passent Sur cette terre des vivants !

Pour ceux dont les sentiers s’effacent À tous les flots, à tous les vents !

Pour l’insensé qui met sa joie

Dans l'éclat d’un manteau de soie, Dans la vitesse d’un cheval !

Pour quiconque souffre et travaille Qu'il s’en revienne ou qu'il s’en aille, Qu'il fasse le bien ou le mal!

Prie aussi pour ceux que recouvre La nierre du tombeau dormant, Noir précipice qui s’entr’ ouvre Sous notre foule à tout moment !

Toutes ces âmes en disgrâce Ont besoin qu'on ls débarrasse re De la vieille roui du corps. %

[1 Î * 11 if

Souffrent-elles moins pour se taire !

Enfant ! regardons sous la terr !

al fart avoir pitié des morts !

À genoux, à genoux, à genoux sur la terre

Où ton père a son père, où ta mère a sa mère, Où tout ce qui vécut dort d'un sommeil profond ! Abîrie où la porssière est mêlée aux poussières, Où sous son ere encore on retrouve des pères, Comme l'onde sous l'onde en une mer sans fond!

Enfant ! quand tu t'endors, tu ris, ! L’essaim des songes Tourbillonne, joyeux, dans l’onde où tu te plonges, S'effarouche à ton souffle, et puis revient encor,

Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j'aime,

En même temps que l'aube, œil céleste elle-même, Entr’ ouvre à l'horizon sa paupière aux cils d'or!

Mais eux, si tu savais de quel sommeil ils dorment ! Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu'ils déforment Les anges autour d'eux ne chantent pas en chœur.

De tout ce qu'ils ont fait le rêve les accabls.

Pas d’aube pour leur nuit ; le remords implacable

S'est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur.

Tu peux avec un mot, tu peux d’une parole,

Faire que le remords prenne un: aile et s'envole! Qu'une douce chaleur réjouisse leurs os!

Qu'un rayon touche encor leur paupière ravie,

Et qu'il leur vienne un bruit de lumière et de vie, Quelque chose des vents, des forêts et des eaux !

Oh ! dis-moi, quand tu vas, jeune, et déjà pensive, Errer au bord d'un flot qui se plaint sur sa rive, Sous des arbres dont l'ombre emplit l’âme d’effroi, Parfois, dans les soupirs de l’onde et de la brise, N'entends-tu pas de souffle et de voix quite dise: —ÆEnfant ! quand vous prîrez, prirez-vous pas pour moi ?—

C’est la plainte des morts! — Les morts pour qui l’on prie Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie. Nul démon ne leur jette un sourire moqueur.

Ceux qu'on oublie, hélas ! — leur nuit est froide et sombre,

Toujours quelque arbre affreux, qui les tient sous son ombre

Leur plonge sans pitié ses racines au cœur !

Prie ! afin que le père, et l'oncle, et les aïeules, Qui ne demandent plus aue nos prières seules,

Tressaillent dans leu" tombe en s’entendant nommer,

Sachent que sur la terre on se souvient encore, Et, comme le sillon pu sent la fleur éclore,

Sentent dans leur œ

y Ce n’est pas à moi, ma colomb», De prier pour tous les mortels, Pour les vivants dont la foi tombe, Pour tous ceux qu'enferme la tombe, Cette racine des autels !

Ce n’est pas moi dont l'âme est vaine Pleine d'erreurs, vide de foi,

Qui prirais pour la race humaine, Puisque ma voix suffit à peine, Seigneur, à vous prier pour moi !

. Non, si pour la terre méchante Quelqu'un peut prier aujourd’hui, C’est toi, dont la parole chante, C'est toi ! ta prière innocente, Enfant, peut se charger d'autrui!

Ah ! demande à ce père auguste Qui sourit à ton oraison Pourquoi l'arbre étouffe l’arbuste, Et qui fait du juste à l’injuste Chanceler l'humaine raison ?

Demande-lui si la sagesse N’appartient qu’à l'éternité ?

Pourquoi son souffle nous abaisse ?

Pourquoi dans la tombe sans cesse Il effeuille l'humanité ? (6)

Pour ceux que les vices consument, Les enfants veillent au saint lieu :

Ce sont des fleurs qui le parfument,

vide une larme germer ! (6)

Ce sont des encensoirs qui fument, Ce sont des voix qui vont à Dieu !

Laissons faire ces voix sublimes, Laissons les enfants à genoux.

Pécheurs, nous avon. tous nos crimes, Nous penchons tous sur les abîmes, L'enfance doit prier pour tous |

Comme une‘aumône, enfant, donne donc ta prière

À ton père, à ta mère, aux pères de ton père ;

Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,

Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde. Fais en priant le tour des misères du monde ;

Donne à tous, donne aux morts ! —Enfin donne au Seigneur!

“ — Quoi ! murmure ta voix qui veut parler et n'ose,

“ Au Seigneur, au Très-Haut, manque-t-il quelque chose ? “ Il est le saint des saints, il est le roi des rois !

“ Il se fait des soleils un cortège suprême !

“ Il fait baisser la voix à l’océan lui-même !

“ Il est seul ! il est tout ! à jamais ! à la fois !”

Enfant, quand tout le jour vous avez en famille, Tes deux frères et toi, joué sous la charmille,

Le soir vous êtes las, vos membres sont pliés,

Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales, Et, baisant tour à tour vos têtes inégales,

Votre mère à genoux J-ve vos faibles pieds.

Eh bien ! il est quelqu'un dans ce monde où nous sommes Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes,

Servant et consolant, à toute heure, en tout lieu !

Un bon pasteur qui suit sa brebis égarée,

Un pélerin qui va de contrée en contrée.

Ce passant, ce pasteur, ce pélerin, c'est Dieu !

Le soir il est bien las ! il faut, pour qu'il sourie, Une âme qui le serve, un enfant qui le prie,

Un peu d’amour ! O toi gui ne sais pas tromper, Porte-lui ton cœur plein d’innocence et d’extase, Tremblante et l'œil baissé, comme un précieux vase Dont on craint de laisser une goutte FA Soir

Porte-lui ta prière ! et quand, à quelque flamme Qui d'une chaleur douce emplira ta jeune âme, Tu verras qu'il est proche, alors, à mon bonheur ! O mon enfant ! sans craindre affront ni raillerie, Verse, comme autrefois Marthe, sœur de Marie, Verse tout ton parfum sur les pieds dn Seigneur !

Juin 1889,

LES OHANTS DU ORÉPUSOULE (1885.)

Ce recueil est composé de poésies que l'autenx avait publiées dans différents journaux. La plus belle est incontestablement celle qui a poar titre Napoléon II. On y remarque encore l'inspiration exquise qui a nom /e Papillon et la fleur, et enfin Date lilia, cette blanche et chaste couronne tressée pour la femme uniquement aimée.

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