Œuvres de Ronsard, Édition Blanchemain
la pierre trop oubliée de son sépulcre, mais nous ne l'avions pas vu sorti tout entier de son tombeau. Quelques fragments de ce grand poète, qui est à la langue poétique moderne ce que Rabelais est à la langue de la prose, avaient suffi, en 1830, pour que la vie — la vraie vie — apparût dans ce qu'on croyait la mort, et pour que le génie de la poésie française, révolté enfin des compressions et des mutilations qu'il avait lâchement endurées depuis près de trois siècles» se reconnût, avec orgueil et acclamation, dans Ronsard. Un poète de ce temps — de ce temps € de cénacle», comme on disait, et d'apostolat littéraire, — écrivit alors un livre qu'on lit encore avec plaisir sur le grand poète du xvi* siècle ; mais l'artiste intégral, en Ronsard, nous manquait. Nous n'avions pas une idée nette de ses proportions colossales. Or, maintenant, voici que nous l'avons... Ce fut une grande nouvelle, et, de plus, un grand bonheur littéraire. L'édition du Ronsard de Prosper Blanchemain nous le fit voir dans toute sa gloire et dans toute 3a lumière.
Cette édition est le vrai Thabor de ce divin Ressuscité !
Et de ce Ressuscité terrible 1 car il s'est passé d'étranges éternelles choses à cette Résurrection de Ronsard. Le Ressuscité a eu d'implacables représailles. Il avait été mis à mort, ce grand poète, par un grammairien. Révolte démocratique déjà ! La plantureuse langue poétique que parle Ronsard, avait, à son aurore, été
ROIHSÂRD )
frappée par la grammaire» — la grammaire sèche, polie, aiguisée comme une hache. Malherbe, que d'aucuns ont appelé Richelieu, mais que, moi, j'appelle Robespierre, avait tué Ronsard. Il lui avait très proprement coupé la tête. Mais la tète coupée a fait mieux que de marcher, comme saint Denis avec la sienne; elle a rendu le coup et elle a tranché celle de son bourreau. En définitive, c'est Ronsard, qui, après sou trépas, est sorti de sa tombe pour enterrer Malherbe, et qui l'a enterré :
A quatre pas dici, je te le fais davolr I
C'est Ronsard, le pa^«r/ami/?a5 du Romantisme moderne, qui a été l'homme de l'avenir, devenu le présent à cette heure, Ronsard, — sa biographie nous l'apprend (mais n'avions-nous pas oublié jusqu'à sa biographie ?),'- Ronsard, le gentilhomme vendômois, était un Hongrois d'origine. C'est un descendant d'Attila^ et il s'est rencontré que nous lui avons fait une Résurrection comme on faisait à ses aïeux des funérailles. Chez les Hongrois et chez leurs ancêtres les Huns, on avait pour coutume d'égorger les esclaves ennemis sur les tombes entr'ouvertes... Sur la tombe vidée de Ronsard montant tout à coup dans l'assomption de sa gloire, nous ne nous sommes pas contentés de Malherbe, nous avons égorgé Boileau.
Et le massacre dure encore,.. Mais après Boileau, fussent-ce Ponsard, Viennet et tous les autres, les cuistres qui viennent ne comptent pas I
LKS POÈTES
Ainsi, c'est un Ressuscité qui ne mourra plus, que Ronsard ! Il durera autant que la langue française qui a cru ravoir fait tuer par son licteur, cette langue française dont il est la jeunesse, avec tous les défauts violents^ extravagants, mais ravissants, mais enivrants, de la jeunesse I Vieille, — quand elle le sera tout à fait, — c'est avec les tremblements de tête d'une adorable vieille émue, que la langue française se retouinera encore vers Ronsard, son mâle et impétueux premierné, pour se rajeunir en se baignant dans le souvenir de cette aurore I Avant qu'on sût bien — nous, du moins, qui ne fûmes pas ses contemporains, — ce qu'il fut en réalité, cet illustre poète d'une époque finie ; avant la savante édition de Prosper Blanchemain, laquelle complète et résume toutes les éditions antérieures, on pouvait croire, et moi-même je l'ai cru longtemps, que Ronsard n'était plus qu'un nom et qu'une date, une de ces comètes qui ne font que passer dans une littérature et dont parlent entre eux les astronomes.
Mais après cette belle édition de Blanchemain, im-
possible ! Il faut voir ce qui est, forcément. Il faut mesurer la rondeur de la sphère. Il faut se rendre compte de Tastre et de son immobile fixité... Ronsard, le Ressuscité de 1830, est peut-être la seule chose de 1830 qui soit encore debout comme elle s'y mit quand il ressuscita. Le lion s'agrafe bien de ses griffes! Des rois, eux, qui n'étaient pas des lions, se sont fait chasser comme des pleutres ; mais Ronsard, le poète, n'a pas lâché de l'épaisseur d'un ongle le monde qu'il a reconquis. Trente-sept ans avaient coulé comme Veau sur une pente (1), et, dans ce monde prosaïsé, Ronsard régnait toujours sur ce qui restait de poètes vieillis et sur les facultés plus ou moins poétiques qui déjà alors jouaient au poète. Et non seulement il régnait sur eux et sur elles légitimement, de par les qualités de son génie, mais illégitimement aussi, de par les abus de ce même génie ; ce qui, dans notre monde en chute, est la grande et fatale manière de régner I
Et, en efTet, prenez-les tous, les poètes de 1830, de cette époque de rénovation et de renaissance, et regardez si tous n'ont pas pour géniteur suprême le grand poète de la première, qui ne fut pas (comme on le dit) qu'une Renaissance, mais (j'y reviendrai tout à l'heure) qui fut une Naissance aussi. Prenez-les tous! même Lamartine, le Virgile chrétien, qui, tout
i; L'édition Blanchemada est de 1867.
chrétien qu'il fut^ n^en chanta pas moins Socrate, Psyché et Sapho ; prenez Hugo^ de Vigny, de Musset, Amédée Pommier, Sainte-Beuve, Gautier, Hégésippe Horeau, et jusqu'à Béranger, et regardez s'ils n'ont pas tous le souffle de Ronsard sur la tête, s'ils ne sont pas tous les fils et les successeurs de Ronsard ! Les uns (et ce sont les plus forts) lui ont pris de sa magnifique opulence d'inspiration ou de sujets : lyriques, héroïques^ bucoliques, élégiaques ; les autres, la variété de ses rythmes d'une invention si savante, si retorse et si subtile, véritables arabesques également pour l'œil et . pour l'oreille, inconnus avant lui et auxquels, après lui, on n'a presque rien ajouté. Mais tous, tous, tant qu'ils aient été et quoi qu'ils soient^ ont été plus oy moins trempés dans ce cuvier de couleur vermeille qui est la couleur de la vie et de la poésie de Ronsard, et dont ceux-ci sont ressortis écarlates, ceux-là pourprés ou seulement roses, mais tous érubescents^ tous teints de cette ardente couleur de la vie que les xvu® et xvm* siècles; voués k l'incolore, avaient effacé partout et fini par ne connaître plus ! Et ce que je dis là s'est produit sans nulle exception, sans nulle interruption, pendant trente-sept ans, et continue de se produire encore, depuis Victor Hugo jusqu*à Leconte de risle, le chef de la meute de ces bassets poétiques qui jappent maintenant et qui se sont appelés si fastueusement : le Parnasse contemporain^ quoiqu'ils n^eussent rien de Parnasse et encore moins de con-
temporain I Ronsardistes de la queue et de la dernière heure, qui n'ont gardé de Tinfluence première et créatrice qu'un matérialisme puéril ou morbide dans la forme, et dans le fond qu'un misérable paganisme sans sincérité.
Car j'ai dit que j'y reviendrais, et voici précisément la place et le moment d'y revenir. Malgré des facultés assez puissantes pour rester, même en tombant sous le coup des influences extérieures, de la plus grandiose originalité, Ronsard, il faut bien Tavouer, ne se conserva pas incorruptible. Ilfut païen commeson époque. Il partagea l'ivresse d'un temps qui avait goûté et qui but à longs traits à la double source des littératures retrouvées et des mythologies de l'Antiquité, et littérairement, oui I même littérairement, ce fut pour Ronsard et pour nous un malheur dont il est impossible de mesurer bien exactement l'étendue... Demandons-nous ce qu'il aurait été, ce génie robuste et organisé pour rester lui-même^ s'il n'avait pas été païen? Et, de fait, la Bacchante superbe qui fut souvent sa Muse, ne fut pourtant pas toute sa Muse. Elle ne fut pas toujours grecque ou romaine, fille d'une civilisation artificielle, c'est-à-dire refaite à force d'Art. Elle était mieux que cela. Elle était même mieux que celtique, quoiqu'elle le fût, mieux qu'autochtone, mieux que la respiration, dans l'air ambiant, de toute une race. C'était, avant tout, la respiration d'un seul homme, mais d'un seul homme qui était cette force qu'on
nomme Ronsard ; c'était le icvtv|i.a d'un de ces grands poètes de leur temps et de tous les temps^ qui ont pour les meilleures cordes à leur lyre les fibres saignantes ou triomphantes de leurs cœurs.
Et c'est celle-là, c'est cette Muse de Ronsard, qui, sur Vautre Muse, la païenne, parfaitement morte, est ressuscitée ! C'est celle-là, qui n'est même ressuscitée que parce qu'elle était immortellement humaine ; que parce que nous étions las et dégoûtés des veines saignées à blanc, des cadavres exsangues et des poussières faites par les xvn* et xviii* siècles ; que parce que nous avions soif de la vie, et que nous Tavcos reconnue, la vie, au premier soupir qu'elle à poussé et à la première pierre qu'on a dérangée à ce vieux tombeau de Ronsard I Avant Ronsard, il y avait bien eu, ici et là, dans ce qu'on n'oserait appeler une littérature, quelques vagissements, quelques gracieuses balbuties de poètes au berceau, quelques rêveuses pubertés. Mais il n'y avait pas eu réellement de vie poétique organisée; mais d'homme complet dans sa force et dans sa majesté de poète, il n'y en avait
pas eu avant Ronsard. Ronsard est TAdam de la poésie française, et, comme Adam, il est né homme, armé de toutes ses facultés I Aussi, le caractère suprême de Ronsard est-il justement le caractère que nous ne pouvons paâ ne point supposer au premier homme. C'est la grandeur. Il y a plus profond que Ronsard, sans doute, dans les littératures humaines, mais il n*y a pas plus grand que Ronsard.
Jl le fut de toutes les manières. Il le fut également dans son génie et dans sa vie. Il était né grand seigneur comme il était né grand poète, — par le même hasard, diraient les sots. Il avait vécu de la grande existence de la haute société de son temps, et il s'en était blasé vite, comme les grandes imaginations qui dominent tout et qui finissent par être de grandes dégoûtées. Un jour, on Favait vu la familiarité des Princes, et un autre jour Tamitié de Charles IX, qui lui adressa des vers ronsardiens, tant ils étaient beaux! de Charles IX, cette singulière et royale fleur de poésie, fécondée peut-être par l'intimité de Ronsard, et qui, plus tard, mourut écrasée dans du sang... Ronsard semble avoir été fait avec tous les genres de grandeurs: naissance^ vie, relations, facultés, sentiments et œuvres. Il est grand encore quand ordinairement on cesse de l'être : il est grand même quand il est gracieux; car il a la grâce de la force, — la grâce des' lions, lorsque les lions sont amoureux. Ce poète, ce grand seigneur, cet homme de cour, qui n*aima jamais
que deux paysannes, deux filles tout près de la nature, rencontrées au bord des rivières et des bois :
Simplet glayeuls, à couleur arc-en^ciae,
et qu'il engrava en ses vers sous les noms de Marie et de Cassandre, — car la troisième, qu'on y trouve aussi sous le nom de Synope, il n'est pas bien sûr qu'il l'ait aimée, — aima donc au-dessous de lui, comme les hommes vraiment grands, qui descendent presqfue toujours vei'S la femme qu'ils aiment, tandis que les petits veulent monter vers elle, — et il eut dans l'expression de son double amour une ampleur d'embrassement, un si vaste réchauffement de cœur^ un emportement de geste si impérieux dans la caresse^ que ses Sonnets et ses autres pièces intitulées : Amours, effacent par la passion, le mouvement et l'image, tout ce qui a Jamais parlé d'amour. Il y a plus. Dans les ardentes fantaisies légères qu'il a jetées à tous les vents, dans ces poésies qui sont comme les bulles de savon de sa muse, mais dont la passion colore toujours la diaphanéité, Ronsard, ce poète jupiterréen de la Renaissance, ne peut déguiser ce qu'il est et garder l'incognito de sa divinité. Il a, dans ses pièces de vers les plus capricieuses, des façons, par exemple, de prendre le menton aux petites filles, qui les enlèvent mieux que l'aigle n'enlevait Ganymède... Et il n'est pas de chanson effeuillée dans sa coupe comme les roses qu'il y effeuillait, où ce maître poète, qui a
fait des chansons comme il a fait de tout en poésie, ne révèle encore son inévitable grandeur.
Et cette grandeur n'est pas solitaire dans Ronsard ; elle y est accompagnée de la pompe d'imagination qui est Tattribut de toute jeunesse et de tout génie créateur dans la montée de son matin. Rien^ sinon Fédition que voici, ne pourrait donner une idée de la magnificence et de la profusion de. Ronsard. S*il est TÀdam de la poésie française, ses poésies, à lui, en sont le Paradis terrestre. C'est une forêt coupée de fleuves :
Forêt, haute maison des oiseaux booagers I
une forêt vierge et immense, qu'il faut bien prendre comme elle a poussé» et dans laquelle se trouvent même d'énormes broussailles, en rapport, du reste, avec la toute-puissance de la végétation et la pyramidalité des cimes. Quand on lit ces vers d'un caractère si vivement, si surabondanunent plastique, on est tenté de voir dans Ronsard un Rubens littéraire, sinon dans toute l'exécution de son œuvre, au moins dans la richesse de sa palette et l'exubérance de son dessin. Quant à moi, j'oserai l'afBrmer, le poète qui nous a fait pour la première fois en français de la grande poésie pittoresque, — dans des odes-poèmes qui ont leurs strophes, leurs anti-strophes, leurs épodes, leurs chœurs, leurs groupes mythologiques, — le tout-puissant descripteur des trente-neuf strophes,de douzç vers
i2 LES POÈTES
chaque, de Y Hymne Triomphal sur le trépas de la Reine de Navarre^ et de VÉglogue au duc de Lorraine où se trouvent des coups de pinceau comme ceux-ci :
Achille était ainsi que toi formé.
Dedans tes yeux sont Vénus et Bellone ; Tu semblés Mars quand tu es tout armé, Et désarmé, une beUe amazone !
fait involontairement penser aux grandes compositions de Rubens. Evidemment, c'est là un génie consanguin. Ronsard n*est nullement un poète concentré, comme, par exemple, le fut Dante. Il n'aurait jamais su enfermer, comme Dante, tout un monde dans un seul mot, dans la facette de bague d'une épithète, reluisant, comme un grenat sombre, à la fin d'un vers. . . Ronsard^ au contraire, est un diffus et un bouillonnant de lumière, répandant autour de lui le son et la peinture : spargens sonum et picturam,ei c'est par là, c'est par ce genre de génie et par l'abus de ce génie, qu'il règne encore sur nous, sur l'imagination débordée, décadente et désespérée d'une époque qui a lâché tous les freins et toutes les ceintures. Ronsard est le poète de Taccumulation et du nombre, du nombre infini. Il y a dans ses Odes une ode à une simple fontaine, qui est bien tout ce qu'a pu écrire de plus surprenant un poète doué du génie du nombre. Poète-phénomène que ce Ronsard, dont la poésie jaillit avant que la langue, qui se
forme lentement,fûtformée,etqui,avant la lettre,créa la lettre, — la lettre de cette langue qu'à la distance d'une seule génération parla Mathurin Régnier, plus correcte alors et plus ferme, mais bien moins juvénilement inspirée I L'incroyable magie de Ronsard est précisément que sa poésie est d'au tant plus charmante et quelquefois plus belle que sa langue n'est pas encore une langue venue, à contours pleins, arrêtés et purs. Les femmes ne sont-elles pas ainsi, du reste? Pour faire comprendre ce que je dis, voyez ces vers sur les Sirènes :
Elles, d'ordre, — et flanc à flanc OUives, — au front des ondes, D'un pcig le d'ivoire blanc Frisottaient leurs tresses blondes; Et mignottant de leurs yeux Les attraits délicieux, Aguignaient la nef passante D'une œillade languissante !
Frisottaient, mignottaient, aguignaient, sont des mots enfants, qui s'en sont allés où vont les charmes de l'enfance, ces charmes inouïs que jamais on ne retrouve plus, dans les femmes les plus accomplies et les plus belles, comme ils furent, deux jours, en ces petites filles inachevées qui, moins elles sont dans la vie, nous paraissent plus près du ciel !
Or, voilà Ronsard tout entier, et peut-être la seule explication qu'on puisse donner de sa destinée. Poétiquement, il domina tout son siècle, qui ne parlait pas une langue plus avancée que la sienne. Mais cette langue, qui marchait toujours, le laissa assis et isolé dans sa gloire, sur son socle de marbre froid et sous son laurier incompris. La langue, grandie et devenue forte comme les petits de la lice, se retourna férocement contre sa poésie et lui prit sa place au soleil, jusqu'au moment impatienté, que j'ai signalé au commencement de ce chapitre, où le poète, malgré la langue qu'il avait parlée, à force de Poésie, ressuscitai — Lepoète,dans Ronsard, avait-il,en ses derniers jours, désespéré de lui-même? Il avait vieilli, cet Achille, ce jeune homme immortel I II était devenu sourd, comme depuis nous avons vu sourd Beethoven. Il avait vu, comme Byron, les cheveux blancs pleuvoir de bonne heure sur sa tête, et stupide, comme Byron, sur ses œuvres, il les avait impitoyablement mutilées dans d'infanticides éditions. Mais Prosper Blanchemain, avec la sienne, le protège contre lui-
même* Prosper Blanchemain nous a donné à connaître dans son ensemble et en détail le magnifique poète dont tout le monde ne connaissait que des fragments. Il eut fallu envoyer cette édition à Hugo pour lui apprendre à être modeste, car Victor Hugo doit baisser les yeux mélancoliquement devant Ronsard.. «
Victor Hugo, c'est Ronsard, en effet, mais après Ronsard, dans une langue toute faite ; — tandis que Ronsard était, dans une langue qui n'était pas faite, un Victor Hugo avant Victor Hugo.
\lpbonse Lemerre, Thoureux et brave éditeur qui^ chaque jour, prend une place plus large dans la publicité et dans la préoccupation de ceux qui, par ce temps industriel et maudit, pensent encore à la littérature, achève de publier, en ce moment, une édition des Œuvres de La Fontaine. Les six premiers volumes ont paru. Seulement, pourquoi, dans ces premiers volumes dont je dirai tout à l'heure les mérites, cherche-t-on vainement la notice biographique et critique annoncée sur la couverture, et qui, naturellement, devrait se trouver à la tète du premier volume ? On n'y trouve qu'une notice assez sèche sur les différentes
1** Œuvres complètes.
rS LES POÈTES
éditions des œuvres de La Fontaine, mais sur La Fontaine lui-même, rien !
C'est la mode maintenant, à ce qu'il parait, de nous donner des Introductions qui n'introduisent plus aux livres, mais qui suivent les livres qu'on publie. On devait aller devant, on va derrière. C'est moins fièrement littéraire, mais c'est plus laquais... Le Diderot des Garnier en était à son douzième volume, et Vlntroduction et Y Essai sur la philosophie du XVIII^ siècle ne devait paraître que quand l'ouvrage tout entier serait terminé. Telle n'était pas la coutume de nos pères, qui mettaient le cœur à gauche et les introductions à leur place. Mais nous avons changé tout cela... Est-ce par amour pur du changement, ce petit sentiment révolutionnaire?... Ou, comme la comtesse de Pimbêche, criant, quand l'Intimé parle au juge Dandin par le soupirail :
... Il 8*ea va lui prévenir Fesprit I
eraint-on de prévenir l'esprit du lecteur et de nuire à l'indépendance de son jugement, à la liberté de sa pensée ? Les enseigneurs d'à présent sont si plats devant ceux qu'ils doivent enseigner I Autrefois, les maîtres mettaient à genoux les élèves. A présent, les élèves y mettent leurs maîtres. C'est de là qu'ils enseignent... Est-ce plutôt, enfin, — et tout simplement, — parce que les messieurs, pour la plupart parfaitement inconnus, chargés de ces besognes des Introductions et des Notices,
ont lazzaronné et ne sont pas prêts, qu'on laisse ces Notices en blanc?... Quoi qu'il en soit, du reste, en attendant l'Introduction qui viendra, nous allons faire la nôtre à cette édition qu'Alphonse Lemerre élève (le mot n'est pas trop grand) à la gloire de La Fontaine.
Elle ne l'augmentera pas, car c'est impossible, mais elle répondra noblement aux besoins impérieux de cette popularité sans exemple que La Fontaine doit à ses Fables. Cette popularité, en effet, n'a d'égale dans aucune autre littérature. C'est la seule popularité qui ne soit ni une bêtise ni un mensonge, car les grands talents littéraires ne sont pas populaires, et dont le génie puisse être fier, parce qu'elle est en équation avec sa propre étendue. La Fontaine, cependant, fut bien autre chose qu'un fabuliste. Il a laissé des Contes et des Poésies de toute sorte, marqués de ce talent inouï qu'on n'a vu qu'une fois parmi les hommes. Mais ce sont exclusivement ses Fables, dans lesquelles on plonge, depuis qu'elles sont faites, les enfants de toutes les générations comme dans leur premier bain d'intelligence, ce sont ses Fables qui l'ont rendu aussi
populaire que s'il ne méritait pas de Tètre, et donné â. sa popularité un caractère aussi particulier que son génie. Les autres grands écrivains — et les plus grands î — ne laissent dans nos souvenirs que l'impression de leurs chefs-d'œuvre et le nom qu'ils ont immortalisé, mais La Fontaine y a laissé son œuvre même. Il est en nous et il vit en nous. Il fait corps avec notre substance. Nous avons tous, en France, été haptisés en Jean La Fontaine, et fait notre première communion intellectuelle dans ses Fables. Et plus nous avons grandi, plus il a grandi avec nous ; plus nous avons avancé dans la vie, plus nous avons trouvé de charme et de solidité dans ces Fables qui sont la vérité, dans ces drames dont les bêtes sont les personnages et qui racontent si délicieusement et si puissamment la vie humaine, tout en la métamorphosant.
Voilà le phénomène qu'il faut décrire et expliquer. Beaucoup d'écrivains ont parlé de La Fontaine, et il y a eu des choses bien dites sur cet esprit et sur cette âme qui va à tant d'esprits et à tant d'âmes, et qu'on pourrait appeler le séducteur universel. Il y a eu de son talent et de sa personne beaucoup d'appréciations intéressantes, parce que la supériorité de La Fontaine est si incontestable et si grande que quoi qu'on dise à son éloge on trouve toujours juste, et dans le vrai quelque chose de plus. Rappelez-vous La Harpe, Chamfort, Feletz et vingt autres I Spécialement, dans ce temps -ci, deux hommes se «ont occupés plus que
personne de La Fontaine. Walckenaer apublié un livre exact, ramassé partout où il y. avait un renseignement à prendre, et dans lequel il a répété, en digne érudit, c'est-à-dire en cultivateur exclusif de la faculté de la mémoire, toutes les formules de Tadmiration classique sur La Fontaine, sans une phrase nouvelle ni un aperçu nouveau. C'est très consciencieux, son travail... On peut dire qu'il ne tomberait pas un bouton de la culotte de La Fontaine, que Walckenaer ne se fit un devoir de le ramasser. Mais à part cette conscience du menu, à part les petits commérages de la biographie, il n'y a, sur le génie de La Fontaine, qui est l'important d'un pareil livre, rien de vu, rien de pénétré. Il fallait être un autre homme qu'un gazon d'Institut tel que le fut Walckenaer, pour comprendre l'organisation de La Fontaine et pour expliquer sa poésie. Il fallait avoir l'instinct profond des choses poétiques, vibrer en accord parfait avec elles et surtout n'être pas enterré sous ce gazon qui fleurissait l'estimable crâne de Walckenaer comme une tombe, et M. Taine a été, un jour, cet homme-là 1
Or, ce n'est pas du tout un érudit de vocation naturelle et à" absence d'idées comme le vieux Walckenaer, que M. Taine. Il est devenu un érudit de volonté, mais quand il écrivait son livre intitulé : La Fontaine et ses fables^ qui fut, je crois, sa Thèse pour le Doctorat, et qu'il a reprise et parachevée (1875), il débutait dans les lettres et il avait alors la fraîcheur et la vie d un
esprit jeune quil a trop sacrifié depuis à toutes les disgrâces de l'érudition. L'homme du matérialisme positiviste n'existait pas encore en lui, — et du système physiologique à l'aide duquel il explique tout dans le talent des hommes, il n'avait, à ce moment, pris que ce qu'il en faut pour que ce soit une idée juste. C'est plus tard qu'il Ta faussée en l'étreignant. Doué de cette faculté d'analyse que j'ai appelée la moitié du critique, il avait cette imagination à couleur vive qui fait l'écrivain. Son travail sur les Fables de La Fontaine fut l'aurore d'un talent qui n'a pas eiXi malheureusement, le midi que promettait son aurore. Il aurait dû rester dans ces premières nuances, et c'est lui-même qui les a surchargées et épaissies. On peut donc m'en croire, moi qui ai si peu gâté et tant discuté M. Taine, quand je dis que son livre sur La Fontaine est tout à la fois substantiel et charmant. Jamais la Critique n'a été plus large, plus compréhensive, embrassant une œuvre et une personnalité de génie avec plus de force caressante et d'intelligence dansTamour. La Fontaine est jugé, dans ce livre, au double point de vue de la biographie et de l'analyse. Il y est scrupuleusement étudié dans Forigine, l'essence et toutes les portées de son génie. Nous sommes ici bien loin de ce pauvre Walckenaer, ce stérile écho de la rhétorique de tout le monde, lequel reste assis sur son petit paquet de renseignements comme un commissionnaire en retard, quand nous
avons déjà traversé et retraversé le sujet qu'il traite et que nous sommes en possession de tout La Fontaine à. propos de ses Fables, de tout cet homme qui est moins un homme qu'une nature, tant il est profond, ^arié et infini dans sa simplicité*
Assurément, quelle que soit la plume qui sera chargée d'écrire l'Introduction sur La Fontaine dans la belle édition de Lemerre, il lui sera bien difficile de lutter avec ce livre-là I
Je ne sais véritablement pas ce qu'on pourrait ajouter à ce travail de recherche intime et supérieure. Pour traiter un pareil sujet, après tout ce qui a été dit de La Fontaine, la première obligation était d'être neuf, et M. Taine Ta été. Il a analvsé dans tous ses caractères, ses développements et ses nuances, pe génie ondoyant et divers,,. Il l'a analysé presque dans chacune de ses fables. Il a montré en La Fontaine le génie le plus gaulois, le plus étonnamment gaulois que l'esprit gaulois ait produit dans la langue et la littérature françaises. Si gaulois, en effet, La Fontaine, que quand l'influence grecque et latine, qui a marqué
de son puissant et ineffaçable cachet Tesprit gaulois, a atteint les plus forts et les plus grands génies de notre langue, La Fontaine est celui qui y a résisté davantage. Chez lui, le Gaulois primait tout. Ce qu'il prenait à l'Antiquité,- car il lui a pris souvent des inspirations, il le faisait gaulois en le touchant. Rappelez-vous, seulement, dans ce chef-d'œuvre de VAmour mouillé t comme il a gauloise adorablement Anacréon, mettant par-dessus le génie grec le génie si différent de sa propre race ! Il fut plus gaulois que Rabelais, ce Rabelais dont il se vantait de descendre ; — Rabelais lui-même, mais épuré, et qui eut trois touches à son clavier que Rabelais, son aïeul, n'avait pas: la grâce, la rêverie, la tendresse... M. Taine a parfaitement vu et indiqué cela. Il n'y a rien à reprendre dans les investigations étendues^ délicates et subtiles qu'il creuse en ce phénomème poétique qui se nomme La Fontaine, ni dans sa conception de la poésie en général et de la poésie de La Fontaine en particulier. Tout est là de ce qui est important, nécessaire, digne d'être expliqué. Seulement, M. Taine, en rendant justice aux nombreux et immenses mérites du poète dans La Fontaine, n'aurait-il pas dû insister davantage sur la qualité prédominante du génie qu'on pourrait appeler non-pareil, comme la non-pareille des Florides, et qui le fait unique dans la littérature française, — et, que dis-je ? dans toutes les littératures !
Cette qualité première,, c'est la bonhomie. Ce n'est
pas tout que d'être un grand poète et un délicieux conteur. Il y a eu des conteurs et des poètes avant et depuis La Fontaine. Mais il n'y en a jamais eu ayant joint, dans une fusion de cette harmonie, à la poésie la plus divine une bonhomie plus divine encore* Ce don exquis de la bonhomie dans Tldéal, où elle n'est pas d'ordinaire, et sans que l'Idéal en soit diminué, est si frappant dans La Fontaine que tout le monde, et non pas seulement la Critique, lui a spontanément donné le nom de bonhomme, qui a remplacé son nom. Â coup sûr, la Critique n'aurait pas mieux fait... C'est Le Bonhomme, en effet, que La Fontaine, dans le sens le plus général et le plus absolu ; ce n'est pas simplement Un Bonhomme. Walter Scott, par exemple, un autre conteur et un autre poète, a parfois aussi une bonhomie charmante... mais c'est parfois, et La Fontaine Ta toujours. Sa bonhomie, à lui, n'est pas une ou deux intonations dans la voix, mais c'est toute la voix qui a ce son et cet accent irrésistibles. La Fontaine est bonhomme comme il respire, — et j'ajoute comme il est gaulois, et c'est même parce qu'il est si fortement gaulois qu'il est si bonhomme ; car la bonhomie est une qualité appartenant particulièrement et suprêmement à la race gauloise. Je ne dis pas qu'elle ne puisse exister dans une autre littérature que la nôtre, puisque je viens de parler de Walter Scott, mais elle y est excessivement rare, — et jamais, jamais dans la proportion qu'elle a dans La Fontaine.
Quant à TAntiquité, sous laquelle nous nous débattons tous, elle ne connut jamais la bonhomie. Homère y touche par son sérieux naïf, mais il n'y entre pas. Aristophane, qui avait le diable au corps de la comédie, Aristophane a la gaieté osée, gouailleuse, amèrement et follement bouffonne d'un Rabelais d'Athènes^ mais il n'avait pas, il ne pouvait avoir la bonhomie de notre Rabelais, qui, tout-épique qu'il fût, se ressentait d'être gaulois. Lucien n'est qu'un Voltaire d'avant le Christianisme, et Platon, c'est le génie grec dans sa calme et majestueuse idéalité. Pour les Latins, ce fut la même chose. Quelle bonhomie pouvait-il y avoir dans ces dictateurs, ces absolus, ces hommes terribles? Vous chercheriez vainement dans tout le monde latin deux figures comme celles de Louis XI, par exemple, — qui eut aussi du terrible quelquefois, — le gaulois et bonhomme Louis XI, et comme celle de Henri IV, ce gaulois mâtiné de gascon. Tous les deux, bien évidemment, pour ceux qui ont le sentiment des analogies, sont de la même race que La Fontaine. Seule^ ment, lui, c'est le Gaulois par excellence, et comme il est, de tous les écrivains, celui qui a le mieux exprimé poétiquement le génie de cette race que l'Histoire a symbolisée sous le nom de Jacques Bonhomme, on lui a taillé, de reconnaissance, son titre littéraire dans ce nom. Mettez telle épithète que vous voudrez k Virgile, à Shakespeare, à Dante, à Corneille, qu'on appelle aussi parfois le bonhomme, à la condition
d'ajouter son nom immédiatement après, vous serez obligé, pour vous, faire entendre, d'écrire leur nom à tous derrière leur épithète, tandis qu'en parlant de La Fontaine, vous n'avez qu'à dire : c le bonhomme », et la Gloire ne pourra s'y méprendre ; car toute la terre aura compris.
Tel est, selon moi, le plus grand mérite, — la plus grande originalité d'un homme qui en avait plusieurs à son service, quand une seule suffit bien souvent au talent ou même au génie! Puisque à présent. il ne s'agit que de ses ables, on peut compter tous les genres d'originalité qu'il y a montrés. Ainsi, l'originalité de rinvention, dans chacune d'elles, ou de l'imitation, qui est une invention nouvelle, et qui tue, sous une supériorité accablante, l'invention qu'il veut imiter. Ainsi, l'originalité dramatique, car chaque fable, à elle seule, est tout un drame, dont les personnages, transposés de Thomme à l'animal, sont des caractères révélés par la plus merveilleuse divination physiologique. Ainsi, encore, Toriginalité du dialogue et du comique d'expression, que personne, et Molière luimême, n'a surpassé. Et enfin, puisqu'il est descriptif, La Fontaine, l'originalité du paysagiste, quand, en France, de son temps, il n'y en avait pas encore un seul dans la littérature, et que Fénelon nous donnait (dans son Télémaque) une nature souvenue et tirée des Anciens..* Eh bien, disons-le, à travers toutes ces originalités difTérentes, qu'on retrouve quand on les y
iS LES POÈTES
cherche dans le génie décomposé de La Fontaine, la meilleure à mes yeux et la plus étonnante, celle qui le fait le mieux ce phénix de Là Fontaine, celle qui complète le mieux toutes ses puissances par un charme vainqueur de tout, c'est la bonhomie, c'est cet accent de bonhomie qui se mêle à tous les détails de son œuvre, — et je n'entends pas ici que les Fables ^ mais les Contes I mais toutes ses compositions poétiques I mais les vers les plus échappés à sa veine, les plus tracés à la légère ! et même jusqu'à son épitaphe I Infusée partout et dans tout, cette bonhomie devient créatrice. Gomme il a gauloise la grâce ionienne d'Anacréon, La Fontaine a bonhomUé les Dieux de la Grèce. Il les a faits à son image, et on a ri de son bonhomme de Jupiter. Quand il est parlé du ciel dans ses ouvrages, La Fontaine n'est ni païen, ni chrétien, ni religieux, ni impie ; il est là ce qu'il fut partout : le bonhomme, qui ne pouvait pas pécher tant il était bonhomme, et qui, pécherait-il, disait sa servante, serait pardonné !
Et je le répète : là, il fut comme partout ; car, chose particulière encore à La Fontaine, il ne fut pas € Le Bonhomme > que dans ses œuvres, il le fut à tous les moments de sa vie, de même que Louis XIY était € Le Roi >, même en renouant ses aiguillettes. Gomme jamais poète ne vécut plus que lui dans son rêve, au milieu du monde il était distrait et on se le montrait en souriant... Mais quand il tombait de son rêve, — et
il avait plus l'habitude d'en tomber que d'en descendre, — il portait dans toutes les relations de la vie le charme de son géaie bonhomme. Il fut recherché, choyé, adoré par les plus hautes sociétés de son temps. Il était, lui, le pauvre, le luxe de ces gens riches ; car, dans ce temps-là, lesgenç riches faisaient cas du génie, et peisonne ne fut plus peut-être agréé et aimé des femmes que cet homme qui mettait ses bas à Tenvers... Les témoignages sur ce point abondent, et le pudibond Walckenaer en a des rougeurs qui surprennent de traverser ainsi son vieux maroquin. Quoi d'étonnant, du, reste, que les . femmes, auxquelles il adressa les flatteries les plus enivrantes que jamais oreille de femme ait bues, aient raffolé de ce roi du madrigal voluptueux et naïf, qui a Tart de n'y pas toucher ou de n'y toucher que bien peu. Il avait ce qu'on pourrait appeler la galanterie amoureuse, mais fut-il jamais amoureux en réalité, La Fontaine ? Les Philis et les Jeannetons de ses vers me troublent moins que Walckenaer. Mais le désir, le terrible désir, secoua-t-il jamais cette nature idéale et rêveuse ?.., Versa-t-il jamais des larmes brûlantes ?... La passion lui plantat-elle ses flèches dans l'âme?... On apeineà concevoir La Fontaine amoureux comme Werther et Saint- Preux, en supposant que Werther et Saint-Preui^ soient des types d'amoureux, comme l'Opinion les fait, la bête I C'était un homme plutôt à laisser là même les bonnes fortunes commencées, pour rentrer plus vite
dans son rêve. Il aurait oublié que Theure du berger sonnait, en lisant Baruch. IL le dit lui-même : « Je suis chose légère >. Les femmes qui l'aimèrent, Taimèrent surtout comme de belles marraines qui lui firent chanter sa romance à Madame jusqu'à sa dernière heure, à ce Chérubin attardé qui devint une barbe grise avant de cesser d'être un enfant, mais qui finit, tout en la chantant, par rire de sa romance. L'adorable mélancolie de ce rire,nousla connaissons!... Elles raimèrent jusqu'à la barbe grise. Et dans sa vieillesse, et après madame de la Sablière, Famitié des femmes ramassait encore ce dont Tamour ne voulait plus.
C'est à ce La Fontaine que l'édition d'Alphonse Lemerre devait nous introduire. Nous verrons comme elle s'en tirera... En attendant, l'éditeur a publié en eaux-fortes par les plus habiles aquafortistes de ce temps, les dessins d'Oudry sur La Fontaine ; Oudry, Vanimalier du xvm* siècle, spirituel, fin, ayant du Watteau dans les fables .tendres, et du Poussin dans quelques-uns de ses paysages de deux pouces, quand le sujet de la fable est grandiose. Oudry est certaine-
ment, pour interpréter La Fontaine, un talent préférable à Grandville, caricaturiste ingénieux, mais qui met de la caricature là où il y avait du caractère. Cependant, Oudry est trop du xvin* siècle pour bien interpréter La Fontaine, qui n'est d'aucun siècle que du siècle de sa délicieuse fantaisie. La Fontaine est souverainement idéal et bonhomme ; le xviii** siècle n'est, certes I pas bonhomme, mais un diable d'homme, si on veut, et son idéal^ niaisement philosophique et vertueux, La Fontaine n'y pensait pas. Je crois même que Jean-Jacques Rousseau et Lafayette l'auraient cruellement ennuyé I
N'importe ! dans l'état présent des compositions sur La Fontaine, les dessins d'Oudry, pour illustrer une édition de ses œuvres, étaient encore ce qu'il y avait de mieux.
Dans ce temps de boutique qui envahit et avilit tout, la librairie Lemerre, comme je viens de le dire au chapitre précédent, se distingue et rappelle l'époque où il y avait de vrais libraires en France et non pas des marchands de papier mal imprimé et mal cousu* Les éditions de la maison Lemerre, très comptées par les bibliophiles, ne ressemblent en rien à la plupart des autres livres du xix® siècle. Elles en diffèrent essentiellement, et par leur forme extérieure, — brillante et solide, — et même par leur fond littéraire très exceptionnel; car Lemerre est peut-être le seul éditeur de Paris qui publie spécialement des poètes. Il û'a point horreur de la poésie, ce Normand ! Tous les
1» Œuvres poétiques.
autres éditeurs de Paris se convulsent, avec des mines d'épouvante comique, quand on leur propose un volume de vers. Ils en deviennent plus laids, mais plus drôles... Lemerre a l'impertinente originalité de publier des vers, et il pousse cette originalité jusqu'à, la coquetterie. Il ne s'agit pas seulement pour lui des Parnassiensy cette école de poètes comme les Lakistes en Angleterre ; il s'agit de tous les genres de poètes, anciens et modernes. Il a réédité la Pléiade Françoise (du xvi« siècle) . Il prépare un Yillon, un Régnier, un Racine, un La Fontaine^ un Boileau. Déjà, plusieurs volumes d'Agrippa d'Aubigné et de Molière ent paru, et voici un André Chénier comme on n'en avait pas trouvé dans les éditions antérieures, tant il est religieusement complet.
Et, qui sait ? il lest peut-être trop... On a fait pour les œuvres poétiques d'André Chénier ce que Ton a fait pour le nom du poète. L'édition porte ce titre : Œuvres poétiques d'André DE Chénier,., avec une notice de M, Gabriel de Chénier. Certainement, je comprends très bien que M. Gabriel de Chénier signe son nom, qui a l'honneur d'être noble, comme on le signe dans sa famille et comme il était écrit autrefois dans le Nobiliaire de France. Mais la Gloire a marqué de son pouce lumineux le nom d'André Chénier, et on ne touche pas à ce qu'a fait la Gloire I André de Chénier étonne la bouche et le regard, et André Chénier restera toujours André Ché-
nier pour ceux qui prononceront son nom. Il n'y a pas plus d'André de Chénier qu'il n'y a de Napoléon de Bonaparte. C'est un DE de trop... De môme, dans l'édition de ses œuvres poétiques, il y a trop de de aussi, c'est-à-dire trop de petits détails inutiles pour la Gloire, — pour la Gloire, qui n'agit pas comme l'avide peseur d'or fin qui en pèse jusqu'à la poussière. La gloire vraie y va de plus pleine main. Dans cette nouvelle édition, plus superstitieuse encore que religieuse en fait d'exactitude, on n'a pas uniquement ramassé tout ce qui est sorti de la plume du poète, mais même les choses raturées par sa plume. On n'a pas que balayé le sol autour des chefs-d'œuvre de ce limeur patient (il en était un), mais on Ta raclé pour avoir plus de sa limaille. On n'a oublié ni une rature, ni une surcharge, ni une virgule mise /à plutôt qu'ici... On s'est livré au travail le plus minutieux, le plus microscopique, le plus patient, et à force de patience, le plus impatientant I On aurait pu écrire : « CoUationné par le bonhomme Job », et on l'aurait cru... Jamais l'admiration au regard enflammé et à l'enthousiasme aux grandes ailes, n'a mis plus de. lunettes et n'est devenue plus cul-de-plomb pour chercher et voir de près les infiniments petits d'un ensemble assez beau pour les faire oublier.
On raconte que le prince de Ligne,^ l'élégant, le brillant, le fastueux, le spirituel prince de Ligne, fut attaqué, sur le tard de sa vie, de la maladie dont Sylla
3fi LES POÈTES
mourut, — la maladie pédiculaire, — et qu'il donna à Tune de ses maîtresses un de ses... rongeurs, dans un médaillon qu'elle eut le courage et le fanatisme de porter. C'est là un peu l'histoire de cette édition de Chénier. Tout ce que Chénier a peigné et ôté de "ses œuvres auxquelles il faisait de si longues toilettes, on Ta trop mis en médaillon.
Certes î ce n'est pas moi qui voudrais diminuer la gloire d'André Chénier. Je le regarde — et je le dis 1 — comme un des plus grands et des plus charmants poètes dont la France puisse s'honorer. Il est mort tragiquement à trente et un ans, et ce qu'il nous a laissé d'achevé ou d'inachevé est incomparable. L'inachevé, mêmCf parle d'autant plus à l'imagination ravie que l'imagination caresse l'ébauche et rêve sur le rêve du poète .Les Anciens, plus profonds qu'on ne croit dans leur naïveté, disaient heureux ceux qui meurent jeunes. Et cela est vrai dans tous les sens. Les œuvres inachevées du génie ont le bonheur d'être un éternel regret, et ce regret étemel les idéalise encore 1 André Chénier, cette aurore de poète, plus délicieux, comme le soleil, à l'au-
rore, que s'il avait atteint la frénésie de son disque flamboyant à midi, tient de son destin cette fortune de ne nous apparaître qu'à travers trois ou quatre chefs-d'œuvre absolus capables à eux seuls d'immortaliser un homme, et les mœnia interrupta du génie arrachébrutalementàson œuvre par une mort sanglante. Il a lapoésie de cette mort par-dessus la poésie de sa poésie. A ce qu'il me semble, cela suffisait bien I Mais on n'a pas trouvé que ce fût assez, et on nous a raconté sa vie, et on nous a donné le dessous de cartes de ses travaux, l'envers et le déshabillé de son œuvre, — ce qui va nuire à son effet et en diminuer la magie. ^
Trop de zèle toujours, comme disait Talleyrand.
Cette vie, d'ailleurs, valait-elle la peine d'être racontée?... Otez ce coup de guillotine, luisant, maintenant, pour jamais, sur cette tête de Chénier qui renvoie à la guillotine sa lumière ; ôtez le mot immortel : « J'avais quelque chose là >, et tout est dit pour l'éternité ; vous n'avez plus rien à raconter. Le reste de la vie d'André n'est plus qu'une vie littéraire et nous ne savons que trop ce que c'est qu'une vie littéraire, le reste n'est qu'une existence de gratte-papier et de journaliste ; car il le fut, et il n'y a pas là de quoi faire rêver. Voyons I que nous importe le niais girondinisme d'André Chénier ? que nous importe son ivresse de liberté ? puisqu'il n'échappa pas à l'ivresse de cet horrible spiritueux de son temps, qui jeta par terre les esprits les plus fermes quand elle ne les jeta pas sous le cou-
teau... La vie des poètes est rarement poétique. Ce qu'on n'en sait pas vaut toujours mieux que ce qu'on en sait :
Le poète est semblable aux oiseaux de passage, Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage, Qui ne se posent point sur les rameaux des bois...
Ils passent en chantant loin des bords, et le monde Ne connaît rien d'eux que leur voix l
Tel est le poète. Le meilleur historien qu'il ait, c'est le Mystère, ce porteur de manteau noir. Le Mystère grandit jusqu'à Homère, qui n'a pourtant pas besoin d'être grandi, tant il est immense ! Qui était-il ? Étaitil un ? Était-il plusieurs ? Ah I il était plusieurs par le génie, mais ces imbécilles d'Allemands ont cru qu'il était plusieurs en réalité. André Chénier, prosaïsé dans, la biographie de son parent, M. Gabriel de Chénier, lequel ne se doutait pas du tort qu'il fait à l'homme qu'il admire, tombe, dans son récit, au rang des hommes de lettres, des honnêtes gens de lettres du xvm* siècle. C'est Lemierre, Delille ou Palissot. De Cygne de la mer Egée, il devient une fourmi d'érudit et de travailleur, tirant perpétuellement et péniblement son petit brin de paille, et c'est à navrer le cœur de tous ceux qui aiment les poètes, cela!
Voilà, en effet, le caractère de la notice que M. Ga* briel de Chénier a consacrée à son glorieux parent. lia oublié que le mystère va bien aux poètes, ces dieux.
ANDRÉ CUÉNIER 311
et que toute divinité est mystérieuse. La notice de M* de Chénier diminue poétiquement André, et l'intention n'est pourtant pas de le diminuer. Elle le diminue dans les faits de sa vie, qui sont honorables^ oui I mais, après tout, vulgaires, jusqu'au moment de Téchafaud, où son sang fit pourpre à son génie. On a comparé, pour Téclat, Técarlate au son de la trompette. Avant qu'André Chénier fût couvert de Técarlate du sien, il n'était qu'un studieux jeune homme plongé dans les littératures grecque et latine, et cachant le poète dans la chrysalide de l'érudit Parmi les poètes, tout le monde n'est pas comme lord Byron et le Gamoëns, dont les vies furent aussi poétiques que les œuvres. D'un autre côté, André Chénier^ qui, de tempérament, n'avait pas la spontanéité de source et d'épanchement de Lamartine, par exemple, $^ affinait poète avec lenteur dans des tentatives d'expression cent fois corrigées, et voilà pourquoi ce que la notice a fait pour l'homme, qu'elle ne grandit pas, les notes et notules dont cette nouvelle édition d'André Chénier est hérissée le font également pour le poète. Elles montrent trop — et fort inutilement — ses mille procédés de travail, et ces procédés de travail, bons comme toutes les méthodes qui sont relatives et personnelles, n'en sont pas moins chétifs et de nature à rabaisser l'idée qu'on a de son génie. Évidemment, encore une fois, ce n'est pas là le but que l'éditeur et l'écrivain de la notice ont voulu atteindre. Mais ils ont
cédé à la pente du temps vers la biographie et l'analyse et leurs doubles curiosités vaines ; car c'est plus pour le poète que pour personne que le mot de Voltaire est vrai : € La vie des écrivains n'estque dans leurs écrits», ce qui retranche d'un seul coup les insignifiances, les futilités et les rapetissements des biographies. Quant à ce qui est de l'analyse et des méthodes de travail du poète, elles nuisent toujours à la beauté synthétique de son œuvre. Toutes les cuisines sont laides à voir, même celle du génie. On ouvre en vain la poule aux œufs d'or, on n apprend pas comment se forment ces œufs d'or, dans le mystère de ses entrailles ! Gœthe, qui n'a pas beaucoup de grands mots .à sa charge, en a un superbe, quand il dit qu'on ne sait pas plus comment les poètes s'y prennent pour faire de beaux vers qu'on ne sait comment les femmes s'y prennent pour faire de beaux enfants... Et il a raison, pour cette fois I
Ainsi, ni notice ni notules, c'est ce que j'aurais voulu, c'est ce que j'aurais préféré pour l'honneur du génie d'André et de sa personne poétique. Qu'on eût recueilli tous ses vers, dans cette édition qui visait au complet, qu'on eût respecté les moindres fragments de ses vers, — d'autant plus précieux pour les connaisseurs en poésie qu'ils sont des fragments comme les mains, les genoux ouïes brastronqués d'une statue ! — mais,selon moi, c'était là que le goût et surtout l'admiration pourun pareil poète devaient s'arrêter. Nous savions de lui
tout ce qu'il importait d'en connattre dans l'intérêt de sa physionomie; il n'était nullement besoin d'éclairer davantage le coin de musée dans lequel l'imagination contemple son buste.
Je sais bien, il est vrai, que pour M. Gabriel de Chénier la question de la notice est bien moins une aflFairede poésie et de littérature qu'une affaire de haute moralité. Justement, les faiseurs et les poursuivants de biographie, tous ces gens qui veulent attacher des notices aux talons des poètes, ces rêveurs qui nous font rêver et qui se révèlent par leurs chants, avaient cru reconnaître les femmes que l'ardent élégiaque a aimées dans ses vers, et en avaient écrit les noms. C'est là une impression donnée avec une légèreté coupable, et qui, malheureusement, est dans les mœurs de ce temps-ci, que M. Gabriel de Chénier a voulu effacer. Mais, qui ne le sait? en pareille matière, une négation, si éloquente qu'elle soit, n'efface rien. Il a voulu effacer aussi le mot deRivarol sur André : € Il fut athée avec délices», craignant que ce mot-là, timbré de Rîvarol, le graveur sur diamants, ne restât — timbré de l'homme qui l'avait dit ! — sur sa mémoire. Mais, franchement, c'est trop de souci et d'anxiété. André Chénier, sur ce point, se défend luimême. Il n'était pas plus un athée que Rivarol, qui Tétait peut-être plus que lui. Seulement, de faits prouvant absolument qu'il ne Tétait pas, il n*y en a pas d'autres que les sentiments exprimés dans ses
œuvres. Non I André Chénier n'était pas un athée comme nous avons depuis vu des poètes athées : Shelley, par exemple, et Leopardi. C'était un déiste dix XVIII* siècle, d'un déisme invalidé de scepticisme et d'indifférence, mais quelle que fût la philosophied'André Chénier, dans un temps où tout le monde se vantait d'être philosophe, il était encore assurément le meilleur d'un siècle si violemment hostile auxidées religieuses comme nous, chrétiens, les comprenons. Les sentiments religieux d'André s'attestent assez éloquemment dans ses ïambes pour faire taire tous les sif fleurs de calomnie. Endormis et latents jusque-là dans son âme, il ne fallut rien moins que les affreux coups portés à la France par les bandits de la Révolution pour les éveiller. André Chénier, qui, toute sa vie, s'était englouti dans le monde et les choses de l'Antiquité, André Chénier, ce patient et laborieux mosaïste, qui incrustait le détail antique avec un art si profond et si subtil dans l'expression des sentiment» et des choses modernes, remonta par l'horreur vers le \
Dieu auquel il n'avait peut-être jamais pensé, et il jeta i
cette clameur des ïambes, le cri de la foi passionnée^ la plus magnifique torsion d'âme et de main désespérées autour d'un autel invisible, la plus intense prière, enfin, que l'imagination d'un poète révoltée des abominations de la terre ait jamais élancée vers Dieu t
Ce sont ces ïambes, d'ailleurs, — précisément parce que le plus grand sentiment de l'âme humaine (le sentiment religieux) y vibre d'une étrange puissance, — que je regarde comme la plus belle partie des œuvres poétiques de Chénier. Je n'ignore pas que ce que j'écris là est contraire à la donnée commune de la Critique, mais ce n'est point une raison pour moi de ne pas risquer mon opinion. C'est le caractère grec de la poésie d'André Chénier qui a fait tout de suite sa gloire. Les païens modernes, qui sont partout, se sont particulièrement épris de ce tour de force et de souplesse d'André, se faisant Grec du temps de Périclès, à la fin du xviii® siècle, comme Chatterton, le seul analogue de Chénier dans l'histoire littéraire, s'était déjà fait du Moyen Age, avec un talent peutêtre égal. On ne vit d'abord que cela dans André. On ne vit dans son œuvre et on n'admira que la vie grecque, évoquée et ressuscitée avec une précision de contour et une délicatesse de coloris incomparables. Ce fut un enchantement. V Aveugle (Homère), le Mendiant (Lycus), la partie de l'œuvre intitulée les Églo-
gues, frappèrent tout le monde à la tête, et la tête de presque tout le monde garda si bien l'impression du coup, qu'aujourd'hui c'est s'aventurer que de dire tardivement et hardiment comme je le dis : le meilleur de la poésie d'André Chénier n'est pas là ! Et cependant, pour toute Critique virile, et qui s'attache surtout dans Tappréciation des œuvres fortes à la profondeur de l'accent qui y retentit et qui semble venir de si avant dans l'àme humaine qu'on dirait qu'il en est littéralement arraché, rien de l'exécution la plus savante, la plus pondérée, la plus précise et tout à la fois la plus pittoresque et la plus musicale, ne vaut ce rugissement de Tàme élevée à sa plus haute puissance et qui rencontre un mouvement et une expression en équation avec sa foudroyante énergie I
C'est là le sublime de la poésie lyrique. Or, la poésie lyrique est, dans la hiérarchie poétique, la première de toutes les poésies. Elle l'emporte de toute sa hauteur et de toute son intensité sur les délicatesses, les mollesses et les grâces naïves, mélancoliques ou riantes, de la poésie élégiaque et de la poésie bucolique. André Chénier, qui chercha si longtemps une inspiration dans les littératures anciennes dont le charme — car elles ont un charme, ces Syrènes 1 — invinciblement l'attirait, André Chénier ne savait pas, comme disent les poètes, quel dieu il portait dans son sein. Il n'ambitionnait que d'être un Théocrite ou un TibuUe,
et Archiloque dormait dans sa poHrine, le terrible Archiloque qui devait s'éveiller plus tard, en criant à Dieu, comme je Tai dit, et à la Justice outragée I André Chénier, d'organisation inconsciente, était plus fait pour la poésie lyrique que pour toute autre poésie, et quand il en eut conscience, il était trop tard. La guillotine qui lui coupa la tête brisa le carquois de colère qu'il allait vider dans les cœurs maudits qui envoyaient la France entière à l'échafaud. Seulement, parles traits qui en sont sortis, par les quelques flèches que nous pouvons juger, puisqu'elles brûlent, à force de talent, d'un feu inextinguible et immortel, nous pouvons induire quel poète il aurait été s'il eût vécu un jour de plus. Auguste Barbier, qui éclata après Juillet 1830, et qui, malgré tout ce qu'il a fait depuis, a gardé la couronne d'étoiles que ses ïambes ont mises sur son front ; Auguste Barbier n'est qu'un imitateur d'André Chénier, un homme né de son génie. Sans Chénier, qui lui souffla sa flamme et qui fut sa Muse secrète, il n'existerait pas.
Et, en effet, l'imitation, l'émotion^ l'inspiration, le ressouvenir d'André sautent aux yeux dans le son-
neur d'airaia de 1830. Auguste Barbier, bien évidemment, avait pris le feu sacré sur l'autel où André Chénier Favait allumé. Il avait pris à Chénier, à ce Grec charmant et mélodieux, devenu, de Grec, tout à coup, Français, pathétique et méduséen, non seulement sa forme iambique, mais jusqu'à cette langue inouïe d'un cynisme ardent qui se purifie dans sa flamme ; et, le croira-t-on ? on ne s'en aperçut même pas. On accepta Barbier comme un homme d'une originalité inattendue et saisissante. Il n'avait pas d'ancêtre, Prolem sine maire creatam! Il tombait du ciel, comme un bouclier salien. Cette flûte d'Alcibiade dont avait joué Chénier, qui, comme Alcibiade, ne Tavait pas jetée aux fontaines, mais dans le sang qui noyait la France ; cette flûte, plus enchantée que celle de Mozart, avait tellement pris les oreilles et l'imagination charmées^ que de ce ravissant Chénier on n'avait pas, tout d'abord, entendu autre chose... et que Barbier fut regardé par tous comme le seul Archiloque de la France, tandis qu'il y en avait deux, et qu'il n'était que le second. Ce n'était pas tout à fait le mot de Shakespeare, mais cela le rappelait : « César et le danger sont deux lions mis bas le même jour, mais César est l'aîné et César sortira. > Des deux lions qui avaient rugi la même poésie, André Chénier était l'aîné, et c'était Barbier qui était sorti I
Eh bien, nous voudrions faire sortir Vautre et le faire entrer dans sa seconde gloire, qui devrait
être la première : — sa gloire de poète lyrique, du plus puissant poète lyrique que certainement ait eu la France avant Lamartine et Hugo (le Hugo des Châtiments) et qui n'eut besoin que de trois ou quatre ïambes, mais de quel emportement I de quelle fureur sainte I de quelle mordante amertume 1 pour montrer la puissance dont Dieu l'avait doué. On n'a pas besoin des douze travaux d'Hercule pour prouver que Ton est Hercule, Il suffit d'avoir, au berceau, étouffe des serpents, et André Chénier, dès le berceau de sa poésie lyrique, en a étouffé... Supposez que cette tête rêveuse de pasteur grec n'eût pas été tranchée par l'un des derniers coups de la guillotine de Thermidor, et qu'André Chénier, mort à trente et un ans, eût échappé à l'échafaud et eût pu répandre dans des vers plus nombreux, dans des pièces de plus longue haleine, la masse d'indignation et d'horreur qui s'était entassée en lui, et qui aurait fait, en ces vers vengeurs, avalanche, la littérature n'aurait peut-être pas, en poésie, d'œuvre plus belle I Seulement, et je parle à ceux qui sont poètes en quelque degré, si l'œuvre avait été plus belle, le poète, privé de la poésie de sa mort sanglante, aurait assurément été moins beau..*
Or, c'est précisément (répétons-le une dernière fois l) cette beauté du poète, queTédition actuelle, avec les appesantissements et les vulgarités de sa notice et les têtes d'épingles d'érudition de ses notules, n'a pas assez respectée. La notice a descendu l'idéale figure d'André du piédestal qu'il avait dans nos têtes et l'a mis de niveau égal avec tous ceux qui font péniblement de la littérature, et les notules, qui bourrent et surchargent ce livre ailé et envolé depuis longtemps dans sa gloire, nous montrent trop le poète rongé par le versificateur et par l'érudit. Cette recherche du travailleur, de l'homme à la lampe, du limeur, du picoreur de fleurs grecques, peut plaire aux pédants, aux Scaliger de la Critique, mais enlaidit pour nous Chénier. Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, qu'il sût du grec comme Trissotin et qu'il pût entrer à l'Académie des Inscriptions ?... André Ghénier finit lui-même par sentir que tout ce travail de fourmi, engrangeant dans son cerveau tant de miettes de latin et de grec, finirait, de ses petits tas, par encombrer son génie : c Je donne trop à ma mémoire », disait-il dans les derniers temps de sa vie. Il sentait bien que pour être Grec
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il ne fallait pas tant de petites choses grecques prises chez les Grecs I Le mérite et la faculté des grands et vrais poètes, c'est l'assimilation rapide, c'est, avec un rien, l'éveil du génie. Deux vers de Malherbe ont fait La Fontaine. Deux vers d'Homère ou d'Asclépiade, la moindre fleur grecque enfin, pouvait faire tout André Ghénier. Les vrais poètes ressemblent à ces femmes qui pour avoir respiré un parfum de violettes, en passant, sentent par la bouche la violette tout un jour. Il peut être intéressant aussi pour les Scaliger de la Critique pathologique comme Sainte-Beuve, de savoir qu'André Chénier avait la gravelle. Peut-être même Sainte-Beuve aurait-il recherché l'influence de la gravelle sur le talent. Il me semble que je l'entends ! Il nous, aurait parlé de ces sables. Il les aurait mêlés aux grains de sable des notules. Mais, pour nous qui ne croyons pas à la thèse de ce pauvre Henri Heine, malade pour son compte bien avant de mourir, que tout homme de génie est nécessairement malade, nous n'avons rien à dire quand on nous apprend que Chénier le fut toute sa vie, sinon que nous en sommes fâché et voilà tout I
Un jour, on appela, dans les journaux du temps, le grand Mirabeau : € Riquettî ». 11 dit : « Vous avez dépaysé r Europe I » La notice et les notules de l'édition qu'on vient de faire d'André Ghénier dépaysent l'admiration et prosaïsent le poète. Ëtait-ce donc bien la
peine de les donner ?