Œuvres complètes
et de poésie, celte espèce de torse à la Michel-Ange, en corselet, qu'on appelle Agrippa d*Aubigné, — le poète-capitaine, — et ils avaient jeté un cri d'admiration devant la grande tournure de ses vers.. . Ce fut une surprise; il était à peu près tombé dans Toubli. Le xvu* siècle, fils de Richelieu et de Malherbe, le siècle de la Règle en tout, et le xvm®, le siècle, en tout, du Dérèglement, ne pouvaient avoir de mémoire au service de ce protestant fanatique, qui, après la mort de Henri IV, ne s*était pas rendu et s'en était allé guerroyer en Suisse, chef d'opinion religieuse et tellement protestant qu'il n'en était même plus Français î Évidemment, un temps et une littérature qui oubliaient le grand marquis de Ronsard, l'astre majestueux de la Pléïade, devaient bien plus profondément oublier ce vieux soldat huguenot de d'Aubîgné, qui rimait k\a diable y — àlafière franquette du soldat^ — l'arquebuse sur le cou ou le cul sur la selle. Excepté des curieux de bibliothèque, cherchant partout des détails de mœurs et d'Histoire, on ne lisait plus guères le Baron de Fœneste et la Conversion de Sancy^ ni non plus les Tragiques, le principal ouvrage de d'Aubigné pourtant, le seul qui puisse justifier la gloire posthume qu'en ce moment on cherche à lui faire. Ces Tragiques n'avaient même été révélés au public auparavant que par des vers pris çà et là dans ces vigoureuses satires, et refi*et n'en remonte guères plus haut qu'à ce fameux
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portrait de Henri III, maintenant cité partout, et que M. Violet Le Duc cita, je crois, pour la première fois, dans son édition de Mathurin Régnier, un satyrique aussi, mais d'un autre genre que d*Aubigné. Les pape rasses poétiques du vieux reître, qu'il emportait, comiiie Camoëns son poème, non à la nage, dans les mers furieuses, mais à travers le feu des guerres et des partis, s'étaient finalement englouties dans la terre la plus prosaïque qui ait jamais existé, à Genève, dans le cabinet de la famille qui a donné le jour à Tronchin. Singulière destinée I C'est de là qu'il a fallu les faire sortir. Les éditeurs, MM. E. Heaume et de Caussade, ont extrait, à force d'efforts, ces pépites... Et si, dans l'ordre interverti des volumes, le troisième a paru avant le second, c^est que dans le troisième se trouvent les vers inédits et absolument inconnus de d'Aubigné, et qu'on a cru intéresser au succès immédiat de l'édition qu'on publie par cet attrait de nouveauté.
Certes ! les éditeurs ont bien mérité des lettres et de ceux qui les aiment. Ils ont fait vaillamment leur métier d'éditeurs, quel qu'ait été le motif qui les a fait agir, curiosité simple d'éditeurs consciencieux ou enthousiasme poétique. Auraient-ils, en effet, voulu grandir leur poète en le montrant tout entier?... Compléter n'est pas toujours grandir. C'est même diminuer quelquefois. Nous venons dele voir pour André Chénier. De cette édition-ci, qui a barré la rivière et
arrêté au passage tous les petits papiers qui s'en allaient silencieusement à Toublî, sortira-t-il un Agrippa d'Aubigné plus grand que l'entre-aperçu des Tragiques, d*un si vif éclair dans sa nuit?... Il y a, je ne sais où, un adorable conte d'une bergère qui a trouvé un os de femme qu'elle prend pour un ivoire et qu'elle dole avec son couteau pour voir ce que c'est, quand, tout à coup, voilà que l*ôs se met à chanter mélodieusement qu'il est celui d'une pauvre femme assassinée. L'oubli^ c'est r assassin de nos mémoires! Les vers oubliés et retrouvés d' Agrippa d'Aubigné ont-ils chanté aux éditeurs, à mesure qu'ils les retrouvaient, une pareille mélodie?... Toujours est-il que les éditeurs qui les ont retrouvés ont mis l'Histoire littéraire et la Critique à même déjuger un homme seulement entrevu par la postérité, et sur lequel la Gloire, cette ignorante bâtarde de tout le monde, s'était tue longtemps — comme elle va parler — sans trop savoir pourquoi, La Gloire î II s'agit de jauger celle à laquelle Agrippa d'Aubigné a droit. Il s'agit d'apprécier ce qui lui revient de cette denrée d'outre-tombe. Nous avons à présent tous les écrits de ce gantelet de fer. Nous avons tous les os de cette grande anatomie qui s'appelait Agrippa d'Aubigné. Il ne s'agit plus que de savoir si le souffle de la Critique fera ce que fit le souffle du Prophète, et communiquera à ces ossements assez de vie dans la Gloire pour devenir une Immortalité. Toute la question est là maintenant. Nous sotn«
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mes placés entre une injustice et une réaction contre cette injustice, équilibre difficile à garder, et il l'est pour des raisons qui ne sont pas la difficulté de tout équilibre. On n'a pas tous les jours à juger un homme de la personnalité d'Agrippa. Indépendamment de sa valeur poétique, qu'il ne faut pas outrepasser, mais qu'il ne faut pas diminuer non plus, d'Aubigné, ce poète guerrier, ce poète d'action, à Fantipode du rêveur que sont tous les autres poètes, a dans ses vers comme dans sa vie un charme de violence irrésistible. Toutes les fois qu'il est inspiré, il emporte Fâme de son lecteur comme il eût fait une barricade... On dit gaiement : € C'est un brave à trois poils I » Il est, lui, un brave à trois âmes. Il en a trois comme on en a une : il a une âme militaire, une âme religieuse, et une âme de poète. Il faut, a dit Virgile, trois rayons tordus pour faire la foudre. Voilà, dans d'Aubigné, les trois rayons I Et il a aussi dans sa poésie bien des choses qui ressemblent à la foudre. Mais y en a-t-il assez pour être plus que des zig-zags de feu qui passent, et pour former l'étoffe de ce tonnerre, qui est le génie, et qui, de sa puissance continue, emplit tout le cintre du ciel?...
Il a lui-mémeécritsavie, etelle ouvre le premier de ces quatre volumes que nous avons là sous les yeux. Il Ta écrite pour ses enfants et à la troisième personne, et la prose de ce poète, qui a coulé la sienne dans ce moule a balles du vers,du vers qui concentre si fort la pensée, prouve une fois de plus que c'est avec des poètes qu'on fait les plus grands prosateurs! Plus heureux en cela qu'André Chénier, le guillotiné de génie dont toute la vie fut dans la mort, Agrippa d'Aubigné eut une vie poétique jusqu'à sa dernière heure, et cette heure fut tardive. Il mourut à quatrevingts ans. Ce partisan, qui le plus longtemps combattit pour la royauté, naquit au pays où devait naître, deux siècles plus tard, Charette, un autre partisan. On l'appela Agrippa {d'œgrè partus), parce qu'en venant au monde il avait tué sa mère et failli lui-même de mourir.Tout le monde sait que son père lui fit faire, dès son âge de huit ans, contre les catholiques, le serment que le père d'Annibal avait fait faire à son fils contre les Romains, un jour qu'en passant àAmboise il avait vu sur un bout de potence les têtes coupées de
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plusieurs gentilshommes de son parti. Mais on sait moins qu'à huit ans, prisonnier avec les compagnons de son père, il ne pleura pas pour sa prison mais pour la petite épée qu'on lui ôta, et que, menacé du hûcher, le stoïque bambin répondit que 4c l'horreur 4C de la messe lui ôtait l'horreur du feu ». Son père l'avait, en effet, trempé dans le Styx de foutes les horreurs du temps, pour le faire demeurer ce qu'il ne cessa d'être contre l'Église catholique : — éternellement implacable ! 11 était, par le caractère, une espèce de Balfour de Burleigh, — mais qui n'aurait jamais assassiné d'archevêque de Saint-André, — un Balfour de Burleigh d'une bonté inconnue au farouche Balfour, chevaleresque plutôt, au lieu d'être farouche I Toujours le chevalier domina en lui le sectaire, quoique le sectaire y fût à une grande profondeur. Il avait toutes les passions de son temps, tous les goûts de son temps, toutes les littératures : grecque, latine, hébraï* que, de son temps, où les sciences elles-mêmes étaient poussées jusqu'à la fureur. Dès ses premières années, il avait jeté sur la flamme de son esprit un boisseau de connaissances qui auraient pu l'éteindre et qui ne l'èteignirent pas. On n'avait jamais porté tant de connaissances et de littérature à la guerre. Mais elles n'y furent jamais pour lui Vimpedimentum belli dont parle Tacite...
Entre temps d'une lecture d'Homère, de la Bible, de Platon, il se battait comme un lansquenet. 11 fut
troué dix-sept fois à la poitrine, et il aurait pu y être troue'e quarante, au jeu qu'il jouait, à, cette époque inouïe où tous les hommes, jusqu'aux pâles mignons, semblaient amoureuxde la mort, et, comme des valets dansles bras de leurs mattresses, faisaient les insolents avec elle I Homme de camp, homme de cour, homme de temple, il était tout cela ensemble ou tour à tour. Henri IV, que, dans son histoire, il diminue pour rester vrai, l'aimait au point de vouloir le faire servir à ses vices et employer à ses amours, sachant que les femmes qui résistaient au roi ne résisteraient pas au poète, et qu'il les lui prendrait comme les forteresses. Mais il était trop fier faucon pour de telles chasses, et il resta ce que le pur et délicieux Joinville lui-même serait resté, si, par impossible, Saint-Louis eût été Henri IV. Qui sait, d'ailleurs? il aurait peut-être recommencé avec Henri IV cette divine figure de Joinville, s'il n'eût pas été protestant. Le protestant ne saurait avoir la grâce que donne Jésus-Christ. Il a la rudesse âpre du Juif de la Bible. Il y eut longtemps de ce juif-là dans d'Aubigné, dur même quelquefois et intuitif comme un prophète, quand, par exemple, il sentait chanceler le protestantisme de son ami et de son maître. L'histoire n'a point oublié qu'il lui prédit le coup de couteau de la fin, ce providentiel coup de couteau qui frappa au ventre Henri III et Henri IV à la poitrine, marquant ainsi la différence des coupables par la différence du châtiment I L'His-
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toîre n'a pas perdii une seule des paroles du soldat devenu prophète, et elles ont une beauté grandiose :
< Dieu — dit-il — vous a frappé à la bouche, Sire (le « couteau avait glissé, en remontant, jusqu'à lalèvre),
< parce que vous ne l'avez encore renié que débouche. « Quand vous l'aurez renié de cœur, il vous frappera 4c au cœur. » Ce jour-là, le sectaire montait jusqu'au terrible des LivresSaints. L'àme religieuse de cethomme triple atteignait au sublime d'une foi profonde, quoique erronée ; mais pour retomber bientôt de cette bauteur aux faiblesses,ou auxforces,de l'humanité : à l'amour toujours païen de la femme, — à cette époque plus païen que jamais, — aux fureurs sacrées, comme disent les poètes^ de la Muse, aux sonnets ardents qu'à la cour, pendant les trêves de ces guerres protestantes, il jetait, comme des torches, dans l'escadron volant des filles de la reine, pour leur embraser les sens et les cœurs. Poète par-dessus le soldat, — pardessus le sectaire, — par-dessus l'amoureux I — poète partout et toujours : en ces Psaumes traduits pour le service de Dieu, en ces sonnets, en ces élégies, en ces héroïdes, en ces stances, en tous ces vers humains et vécus dont le troisième volume de ses Œuvres est rempli.
C'est là, en effet, bien plus même que dans les Tragiques, que l'on trouve le véritable Agrippa d'Aubigné. BdLnsles Tragiques, c'est Juvénal. C'est un Juvénal vigoureux comme l'antique, mais malheureusement
circonscrit et protestantisé ; car le protestantisme circonscrit, quand il ne la châtre pas, toute poésie. II éteindrait sur la lèvre même dlsaïe le charbon ardent. A ne le prendre que comme poète. Agrippa d'Aubigné aurait gagné à être un catholique. Ligueur^ il eût été incomparablement un poète plus puissant et plusbeau. Dans les Iragiques, il n*y a plus qu'un satyrique, frappant toujours à la même place, comme un cyclope, de son formidable marteau. Il n'y a plus qu'une des faces de cet homme qui en avait Irois comme Hécate. Il n'y a plus qu'une corde de la lyre^ — la corde d'airain ou de fer, mais, après tout, une seule corde de Tinstrument qui en a sept, — tandis qu'en ce troisième volume il y a toutes les faces de d'Aubigné, toutes les cordes de sa lyre, toutes les palpitations de son àme, de sa vie, ~ plus poétique . encore que son âme ! En ce troisième volume, ' c'est tout Agrippa d'Aubigné ressuscité et mis debout de pied en cap, c'est l'Agrippa dont la Critique peut prendre exactement la mesure, l'Agrippa hors de ces ombres propices qui allongent les hommes et les statues en des contours tremblants et incertains, et replacé dans la lumière, la stricte lumière qui les raccourcit mais qui les dessine, qui les étreint, comme un collant, de sa clarté. C'est enfin le d'Aubigné qu'on peut maintenant toiser d'une main sûre. Avant ce troisième volume, on ne le pouvait pas.
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Mais, il faut bien le dire aux éditeurs des Œuvres complètes, si c'est Tenthousiasme pour Tauteur des Tragiques qui les a poussés à publier cette masse de poésies inédites, leur publication servira plus à l'Histoire et à la Critique littéraires qu'à l'homme dont ils auront voulu augmenter la renommée et fixer incommutablement la gloire. Assurément, il n'est pas douteux qu'il y a ici, comme nous venons de le dire très haut, un fort poète, de facultés considérables, — mais d'une puissance qui n'est allée cependant nulle part jusqu'à ce quelque chose de pur et d'absolu qu'on appelle en poésie un chef-d'œuvre. Il n'est pas une seule pièce parmi toutes ces pièces qui mérite ce nom. Que dis-je? dans V Hécatombe à Diane^ en ces cent sonnets qui se suivent sous le titre de Printemps, lequel semble vouloir leur donner l'unité d'un poème, savez-vous combien j'en ai compté dignes d'être repêchés au fil du torrent qui les emporte et mis à Técart etgardés comme les épaves d'un génie écumant, mais qui s'est noyé dans sa propre écume ?... Étonnezvous I j'en ai compté TREIZE. Treize sur cent I N'est-
ce pas effrayant? Et encore, aucun de ces treize n^^ les qualités exigées par Boileau pour qu*un sonnet vaille un long poème... C*est que d'Aubigné est, en poésie, un tempérament bien plus qu*un accomplissement de poète. Chez lui, ce n'est pas Tart qui est exquis, mais c'est le tempérament qui est énorme. Il a le tempérament qu'ont les hommes primitifs, les hommes qui commencent les races; car il en a commencé une et il est un des primitifs de la Poésie française. Son mérite, c*est d'être un ancêtre. Il aurait pu dire, comme Augereau : qu'il en était un I Et il Test des plus grands. Pour qui a le sentiment des analogies et des parentés intellectuelles, Agrippa d'Aubigné est, évidemment, un des aïeux du grand Corneille, surpassé — je le * veux bien I — par son petit-fils. Il en a souvent l'inspiration fière, la bonhomie sublime, les côtés héroïques, même dans l'amour, et le grand accent tout à la fois gaulois et romain. Comparez, par exemple, les vers ravissants de Corneille: A la marquise qui lui reproehait son âge, et l'admirable préface d'Agrippa d'Aubigné, imitable parce qu'elle est trop longue :
Livre, celuy qui te donne N*est esclave de personne ; Tu seras donc libre ainsi, Et dédié de ton père A ceux à qui tu veux plaire Et qui te plairont aussi.
et voyez si le ton de Tun ne semble pas un écho de
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l'autre, dans ces deux magnifiques et majestueux railleurs ? Corneille et d'Aubigné font des choses différentes, mais ce sont des esprits de même race, qui diffèrent bien plus par la forme, par la langue, par Vheure de la langue qu'ils parlent, que par le fond de la pensée. Agrippa d'Aubigné est un Corneille de la première heure, un Corneille incorrect, fougueux et confus, mais enfin il a l'honneur d'avoir fondé ce haut lignage. Il a l'honneur d'être intellectuellement l'aïeul de Corneille, comme, physiologiquement, l'honneur d'être celui de cette admirable femme taillée pour la Royauté et l'Histoire, qui racheta le protestantisme de son grand-père et qui fut madame de Maintenon.
Et Corneille, d'ailleurs, qui est partout en ces poésies, dont on trouve la physionomie engravée par avance dans la fière mine de d'Aubigné, n'est pas le seul de sa descendance. A part les satiriques de notre littérature, qui sont tous issus, plus ou moins, depuis Régnier jusqu'à Barbier et Barthélémy (de la^Némésis), de l'auteur des Tragiques^ de ce premier et terrible fulminateur contre les vices monstrueux d'une époque si exceptionnellement dépravée, il serait certainement possible de retrouver, à deux cents ans de distance, d'autres ressemblances et d'autres traits de famille entre d'Aubigné, ce précurseur de plus grands que lui, et d'autres poètes qui ne sont pas seulement séparés de lui par deux siècles. En s'éloignant et en se
yariant de nuances nouvelles, la filiation s*atteste te est visible encore à Tœil qui sait voir. Le croira-t-on sans y avoir regardé? il y a parfois dans ce rude et violent d'Aubigné, toujours superbe de jet infatigable, mais trop souvent un véritable vomitoire de déclamation bouillonnante^ les simplicités religieuses, harmonieuses et apaisées d'un Lamartine. Tenez 1
Que ton esprit, ô mon Dieu, Esprit (l'union m*unissc, Et tout entier me ravisse De si bas en si haut lieu.
Hausse-moy dessus le rang De la pauvre humaine race.
Ma chair de ta chair se fasse, Et mon sang de ton pur sang.
Que mon cœur enfelonné Ne s'enfle contre personne :
Donne moy que je pardonne, Afin d'estre pardonné.
Comme jadis à T hostie On arrachoit tout le fiel.
Fais que je ne sacrifie Rien d'amer au Dieu du Ciel I
Et tenez encore ! Après Lamartine, c'est du de Musset aux grâces charmantes :
Tu m'avois demandé, mignonne.
De Paris quelque nouveauté :
Le nouveau plaist à ta beauté, C'est la nouveauté qui m'estonne !
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Je n'ay vu depuis ta persoDue Rien qui doive estrc souhaite, Ainsi je n'ay rien apporté Que ce cristal que je te donne.
Que di-je, je ne pouvoy' mieux Pour moDstrer ensemble à tes yeux, Mon feu. ta beauté merveilleuse.
C'est nouveauté ! tu n'en crois rien, J'espère que par ce moyen De toy tu seras amoureuse.
L'accent dedeMussetn'est-ilpas Jà? — Et aussi à cet endroit^ où il dit des femmes qui déguisent leur envie :
D'un propos contrefait tout autre que le cueur, Cachent pour t'afflncr la cause qui les meine, En la môme façon que la fine Clymenne Qui du beau Francion disoit mal à sa sœur.
Je ne peux pas m'appesantir sur ces rapprochements, qu'on peut faire sans moi, du reste, mais j'en ai dit assez pour montrer que l'aïeul de de Musset et de Lamartine peut se retrouver, comme celui de Corneille, sous le bistre du portrait enfumé du vieux Agrippa. Seulement, il faut avoir le courage d'aller le chercher sous la croûte de sa fumée... il faut tirer la strophe et la stance du fatras (disons-le I il y en a,) dans lequel elles roulent ; il faut les arracher à la glu d'une langue en voie de formation et encore empâtée, qui les empêche de s'envoler. Certes ! je ne suis pas
de ceux-là qui prétendent que la langue française commence aux Provinciales, — opinion ridicule de Yillemain, cet eunuque littéraire opéré par le Goût, — quand, avant Pascal, on avait Rabelais d'abord, ce mastodonte, émergé radieusement du chaos dans le bleu d'un monde naissant, puis, après Rabelais, — qui suffisait seul, — Ronsard, Régnier^ Racan et d'Aubigné lui-même. Mais il est nonobstant certain que ces grandes articulations d'écrivains se meuvaient dans le milieu d'une langue contre laquelle ils avaient plus à faire pour montrer du génie que leurs descendants, fils d'une langue plus achevée et d'un milieu plus lumineux. La Critique^ qui pèse la gloire au poids du chef-d'œuvre, ne voit que le chef-d'œuvre, et à ses inflexibles yeux les plus grandes puissances intellectuelles qui, pour une raison ou pour autre, ont manqué le chef-d'œuvre, ne comptent pas I
Et ce sera, je le crains bien, le sort d' Agrippa d'Aubigné, de cet homme racine et souche de poètes et de poésies plutôt que grand poète. Il y avait en lui une force de faculté génératrice qui s'abattit sur tous les
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-sujets et qui les féconda. Lyrique, élégiaque, didacti- -que (car il y. a, toujours dans le troisième volume de :ses OËuvres,un poème didactique de quinze chants intitulé Y Univers), cemagnus parens dans l'Histoire littéraire avait Fétoffe de tout, — mais l'emploi de l'éioffe qui estFArt, qui est le fini^ qui est la beauté ac- •complie, lui manquait. Et c'est là ce qui explique «qu'il soit si longtemps resté obcur, beaucoup mieux •que les Dragonnades de Louis XIY, comme disent ses •éditeurs avec trop de ressentiment protestant. La grande force poétique d'Agrippa d'Aubigné ne peut pas être isolée de son siècle. Il a besoin, pour être légitimement admiré, d'une date au-dessus de sa tête. Or, une date n'est pas une étoile. Avoir besoin' de ce pauvre rayon d'une date au-dessus de sa tête, n'est-ce pas tout ce qu'on peut dire de pis du génie, qui ne relève pas du temps et qui est absolu comme Dieu ?...
J'aurais aimé à ne pas parler, cette fois, de Victo Hugo, — et si j'en parle, c'est malgré moi. C'est contraint et forcé. Je n'y suis pas forcé par son génie, mais j'y suis forcé par son succès. Les deux volumes que voici n'ajoutent pas un iota à ce génie que j'ai suivi, reconnu, décrit et jugé tant de fois dans ses œuvres.Mais son succès (sans contradicteurs de son vivant ajoute àsonbonheur, — au bonheur littéraire d'un homme qu'on pourrait appeler le Polycrate, tyran de Samos, de la littérature... Le succès des IIP et IV® volumes de la Légende des Siècles, quand ils parurent, sembla compléter sa destinée. Il fut si grand, même pour lui, accoutumé aux succès, que les réclamiers qui y travaillèrent semblèrent avoir de l'âme, et que ceux
1. La Légende des Siècles (III« et IV« volumes); — La Chanson des rues et des bois ; — Le Pape.
qui ont de l'àme et qui en parlèrent, semblèrent des réclamiers. Des réclamiers splendides, il est vrai ! Ils se sont mis sur ce pied d'être splendides, comme on prend des habits de fête pour faire plus d'honneur à quelqu'un. Ils ont même pris leurs accoutrements de gala au vestiaire de Victor Hugo, afin de rendre leur magnificence plus flatteuse. Ils ont mis les culottes de leur Empereur... Ils ont crocheté..» son dictionnaire, pour parler de lui avec ses propres mots. Rude tâche que de vouloir parler cette langue qui éventre tout et s'éventre elle-même I De pauvres diables s^en sont crevés.
Mais moi, qui ne la parle point, et qui, par conséquent^ ne crèverai pas, je n'en essaierai pas moins de constater dans la mienne ce qui me frappe en ce tonnant succès des IIP et IV« volumes de la Légende des Siècles, et ce qui me frappe surtout, c'est que ce fut un succès littéraire, — un succès purement et absolument littéraire. Il ne devait rien, celui-là, aux circonstances qui ont porté souvent Victor Hugo sur tous les pinacles ! L'Empire était tombé. Guernesey loin^ dans sa brume et dans son écume. Nous étions bien chez, nous, nous et nos chats ;car nous avons des chats comme Napoléon disait qu'il y en avait aux Tuileries... Le Romantisme, qui avait commencé et même poussé notre fortune, était mieux que mort, il était insulté. Il n'y avait plus d'idées à mettre par terre, — elles y étaient toutes... Dans cette table rase de
tout, bombait seulement sur la platitude infinie la petite chose malpropre de M. Zola, que je crus d'abord que le succès de Victor Hugo enlèverait, comme un balai neuf I Iln'y eut doncicique VictorHugoet sapuissance. Il n'y eut bien que Hugo tout seul. 11 n'y eut que le poète et son œuvre : urfe œuvre qui n'était pas nouvelle ; un poète qui n'était pas nouveau, et qui ne nous donnapas, avec sa Légende des Siècles d'alors, une seule impression qu'il ne nous eut déjà donnée dans sa première Légende des Siècles,
Ah I certes^ il faut que nous soyons de bien bons enfants en littérature, si nous sommes en politique de mauvais garçons ; il faut que nos besoins d'originalité ne soient pas bien grands, à nous autres éreintés de l'époque actuelle, pour que nous soyons si aisément satisfaits de la répétition des mêmes idées, des mêmes sentiments, du même langage et presque des mêmes motSydes mêmes tableaux et de la même manière de peindre, et que nous en jouissions avec autant de pâmoison de plaisir et de furie d'enthousiasme que si tout cela était inconnu, inattendu, virginal, et tombé, pour la première fois, du ciel ou du génie d'un homme. Ah ! il faut que nous soyons bien profonds ou bien superficiels, pour qu'un second coup porté sur nos esprits et sur nos âmes retentisse sur ce timbre sonore et sensible aussi fort que le premier, et même davantage. Il faut que nous ayons la peau bien tendre à la tentation... d'admirer, pour que nous admirions,
dans les mêmes termes, bien des années plus tard, des choses écrites dans les mêmes termes qu'autrefois. Étonnante fidélité de sensation pour des Français, qui ont si longtemps passé pour de beaux infidèles ! Assu* rément, je ne suspectais pas la loyauté de cette sensation obstinée. Je la crus vraie. Mais je me demandais avec anxiété si nous Taurions longtemps encore, si nous aurions Tinfatigabilité de Témotionet de Tadmiration à la troisième, ou à la quatrième, ou à la cinquième foisque Victor Hugo nous apporterait son stock d'épopées. Car il était dans la nature de son talent de nous en donner beaucoup, de nous en donner indéfiniment; la qualité de Victor Hogo étant, et je ne veux pas la diminuer, d'être un puits artésien de poésie, — un puits artésien intarissable, mais intarissable de la même eau.
Et, cependant, s'il y avait un sujet qui exigeait et qui pût donner de la variété à un poète et féconder son inspiration, c'est à coup sûr une épopée ou une suite d'épopées qui se fût appelée la Légende des Siècles. Le poète, ici, n'était pas même tenu à l'unité, de rigueur partout. 11 n'était pas une intelligence uni-
taire, mais il n'avait pas à mettre son pied dans l'anneau d'or qui enchaîne ordinairement les poètes, ces forçats divins I Ulliade et Y Odyssée ont leur unité, et elle est même si profonde qu'elle est la plus déconcertante réplique que l'on puisse faire aux anarchiques rêveurs qui affirment l'existence de plusieurs Homères. Dante lui-même, quoique son poème embrasse trois sphères difi'érentes^ a Tunité de son grand cadre, circonscrit malgré sa grandeur. Tous les poètes faiseurs d'épopées sont les glorieux captifs d'une idée première, s'écartant, comme les rayons d'un cercle, mais s'arr étant, comme les rayons du cercle, à une limite impérieuse et précise... Or, par un choix exceptionnel^ le poète de la Légende des Siècles n'était pas obligé à l'unité grandiose et tyrannique des autres poètes. A lui, son sujet n'était point une place ou un fait déterminé de l'Histoire. C'était toute l'Histoire ouverte à l'imagination du poète, qui plane sur tout, s'abat sur tout, et va librement et impétueusement où il a fantaisie ou volonté d'aller I Le poète de la Légende des Siècles avait à lui toutes les légendes, c'est-à-dire THistoire ondoyante, incertaine, indémontrable, mais apparente quoique mystérieuse, nuée des mille reflets de l'arc-en-ciel, colorée de soleil ou de foudre, veloutée sous l'estompe bleue de la distance ou sous l'estompe noire du temps. Victor Hugo pouvait se jouer dans tout cela comme Ariel dans les nuages, mais Ariel, oubliant ses ailes, s'est accroupi
à deux ou trois places de THlstoire, et est resté Ik, moQumentalement immobile sur son lourd derrière de Caliban. La légende, si variée, en réalité, ne donne dans Victor Hugo que quelques notes, et ce n'est pas, certes I l'érudition qui manque au poète de la Légende des Siècles. Il est aussi érudit qu'un vieux savant et son érudition n'est jamais officielle : elle est curieuse, elle est recherchée, elle estoriginale, moins historique que légendaire, téméraire, hasardeuse, ce qui convient, d'ailleurs, dans le cas présent. C'est enfin Térudition qui fouille dans tous les coins et qui descend et remonte toutes les spirales du temps et de l'espace. Victor Hugo a tout cela à son service, mais ce qu'il n'a pas, c'est l'imagination qui sait faire de cette tradition sa servante, la servante du roi I Je vais dire une chose scandaleuse et qui fera peut-être pousser un cri : ce grand poète de Victor Hugo est certainement plus érudit encore qu'il n'est poète.
Il a l'imagination du mot plus que de la chose, et ce qui le prouve, ce sont les redites de ces seconds volumes, échos des premiers. Voyons, en effet, si nous ne sommes pas un peu dans les mêmes atmosphères... Est-ce que le Titan n'y rappelle pas le Satyre ? Est-ce que l'Espagne, les Pyrénées, l'Aquitaine, ce que le poète appelle « le cycle pyrénéen », déjà vues, ne reparaissent pas ? Est-ce que les effroyables et superbes orgies des Rois barbares, les coupe-gorges des brigands féodaux, toutes ces vastes et violentes pein-
tures avec lesquelles nous croyions en avoir fini pour passer à d'autres tableaux, ne recommencent pas trait pour trait ici, mais moins appuyés, et toute l'imagination des mots dont le poète a la puissance nous illusionne-t*elle assez pour nous faire accepter comme une inspiration neuve la desserte d'un repas déjà servie et qui, comme Macbeth, nous a rassasiés d'hor^ reurs ? Nous nous souvenons que nous avons, pas bien longtemps auparavant, assisté à ces évocations grandioses, à ces fantasmagories formidables, affaiblies maintenant, pâlies, devenues fant<)mes dans le jour lumineux de l'énergique souvenir que nous en avions gardé, La magie des mots n'empêche pas le déchet des choses. . . Elle n'en comble pas l'absence non plus. Dans la légende de ce Moyen Age dont Hugo, qui a l'ambition d'être le poète historique, c'est-à-dire impersonnel, ne connaît guère que la moitié, ces choses que j'avais signalées comme oubliées dans les premiers volumes de la Légende des Siècles sont également oubliées dans les secondes. Il n'y a, ici comme là, ni le côté grandement chrétien, ni les bons Ëvêques, ni les Saints, ni les Héros comme Saint Louis et Joiuville... Le Gid lui-même, qui tient tant de place dans le Romancero du second de ces deux volumes, est bien plus féodal que catholique de mœurs et d*accent^ ce qui est faux historiquement, mais ce qui, de plus^ est un contresens en Espagne. Et il y a plus. Puisque Victor Hugo est le poète imprécatoire et maudissant du Moyen
Age, on peut s'étonner qu'il ait perdu une occasion de maudire et qu'il n'ait pas fait sortir de la cendre de l'Histoire et de leur bûcher ces Templiers, par exemple, — calomniés peut-être, mais la Calomnie fait des légendes aussi bien que la Vérité !... La Haine est une fière Muse, quand on Ta vraiment dans le cœur. Mais cette Muse-là, sur laquelle on pouvait compter, la Muse des Châtiments, est restée muette. J'admire assez Victor Hugo pour le déplorer. Du moins, s'il y avait pensé, la main qui aurait touché aux Templiers, n'eùt-elle peint que leurs vices, aurait été de proportion avec eux. Elle ne nous aurait pas donné le Templier vignette anglaise, cette figure que Michelet, l'illuminé de Satan, reprochait à rhonnête Walter Scott de n'avoir ni empoignée, ni même saisie, mais prise avec Textrémité de la pincette d'un sucrier. Et Ton voit par là que si Hugo a, dans sa seconde Légende des Siècles, remis ses pieds dans la trace de ses pieds imprimés si fortement dans la première, c'est qu'il n'avait pas l'imagination des choses autant que celle des mots. On voit qu'il pouvait y marcher d'une plus brave manière... Il y avait du chemin à côté.
Mais je l'ai dit, la distinction entre les deux imaginations devait être faite : Hugo n'a presque exclusivement que celle des mots. Il Ta au point que, bien souvent, il s'enivre d'eux jusqu'au vertige, et qu'il ressemble alors au Quasimodo de son invention, enfourchant la cloche de Notre-Dame et devenant fou du
mugissement d'airain qu'il a sous lui et qui lui remonte au cerveau I Si on ouvrait celui de Hugo, on le trouverait peut-être noyé dans des mots. Seulement, cette imagination verbale, qu'il possède à un si étonnant degré, est comme toutes les grandes puissances, qui tournent à mal et à vice. 11 s'abandonne à elle et elle le perd. C'est cette imagination, devenue funeste, qui lui fait, à toute page, entasser les mots sur les mots et sur les idées que ces mots étouffent. C'est cette imagination qui lui fait allonger démesurément ces fatigantes et brisantes énumérations sur la claie desquelles il nous traîne par tous les chemins de ses Légendes et qui est le caractère de ses poésies, excessives seulement dans les mots et toujours trop longues de moitié.
Je l'affirme donc avec sécurité, voilà le défaut de cette cuirasse d'or : l'imagination dans les choses ne s'équilibrant pas avec l'imagination dans les mots. Et c'est par ce manque d'équilibre que la Critique peut le mieux expliquer synthétiquement le genre de génie de Victor Hugo. L'équilibre I 11 en a même une très
dr<Me notion (de l'équilibre I)^ quand il nous dit dans un vers... impayable, du reste, et joyeusement échappé à la granité de son talent :
Car l'équilibre, c'est le bas AniANT le haut!
Il parait que le bas n'aime pas le haut^ dans Victor Hugo. Je m'en étais toujours douté...
Dans un autre vers, moins ridicule que celui que je viens de citer, Victor Hugo a dit un mot qu'on pourrait graver sur son cimier de poète sans équilibre, parce qu'il le timbrerait très bien :
Le prodige et le monstre ont les mêmes racines.
Oui ! peut-être... mais il ne faut pas que leurs tiges et leurs rameaux soient entrelacés ; car la monstruosité ne cessant pas, le prodige n'éclorrait jamais, et la proportion, qui l'accomplit, en le rythmant, serait interdite au chef-d'œuvre. Hélas I il faut le reconnaître, elle est souvent interdite à la poésie de Victor Hugo. C'est un disproportionné s'il en fut oncques. Il a l'ossature gigantesque, mais les mouvements d'un géant sont le plus souvent maladroits, disgracieux, heurtés; ils cassent, trouent et enfoncent tout, même eux-mêmes. Personne plus que Hugo ne se cogne aux mots. Quand il est poète, car il Test fréquemment (qui le nie ?), il l'est comme le Titan est encore Titan sous sa montagne. On sent qu'il est Titan à la manière dont
il la remue quand il se retourne, à la manière dont il la soulève quand il se cambre sous elle I Seulement, la montagne et les mots pèsent, et le poète et le Titan sont pris.
Poète, il Test, mais s'il n'est pas tout à fait Homère, on n'est pas tout à fait Zoïle non plus parce qu'on dit simplement qu'il n'est pas Homère. Ils croienttous, ces diables de poètes, qu'en Jetant à la Critique le nom de Zoïle, ils s'appliquent à eux-mêmes sur l'estomac le génie d'Homère. Douce et accommodante rhétorique, mais vaine I Victor Hugo n'est, certes I pas, comme le lui disent les terrassiers de son génie, les travailleurs au chemin de fer de sa gloire et de son immortalité, le plus grand poète du xix* siècle et de la planète ; mais c'est un grand poète, après tout I II fut du triumvirat qui a donné les trois plus grands de l'époque, mais il n'en est l'Auguste que parce qu'il est celui qui a vécu le plus longtemps. C'est un poète génialement bon, quand il est bon, mais génialement mauvais aussi, quand il est mauvais, et le malheur est qu'il est souvent plus mauvais que bon. On l'aime tout à la
fois et on le déteste. On voudrait toujours Taimer, mais tout à coup, après une beauté incontestable qui TOUS a ravi et qu'on lui doit, il vous replonge dans la haine et dans la colère par des choses exécrables ou ridicules d'inspiration et même de forme, et on tombe, plein de ressentiment, de Thypogriffe aux longues ailes bleues ouvertes en plein ciel, sur le dos du plus affreux casse-cou I...
Ces chûtes,dansquel livre de lui ne les fait-on pas?... La Légende des Siècles que voici est pleine de ces chûtes qu'on partage avec l'auteur, quand il les fait. Il y a, dans cette Légende, des passages d'une grande magnificence, mais il n'y a pas une pièce (je dis : une seule,) d'une beauté soutenue yt/^g^w'à la fin, et il y en a quelques-unes (la Ville disparue) où Ton ne compte pas plus de six beaux vers. Cet énumérateur qu'on appelle Victor Hugo ne se contente pas de jeter au moule de son vers quelque bonne pensée^ et de passer fièrement outre pour recommencer et en jeter une autre dans le creuset brûlant et insatiable. Non ! Quand il en a une (comme dans la Colère du bronze), il revient sur elle ; il la reprend ; il la piétine ; il reste, sans bouger d'un seul pas, sur cette pensée, parce qu'il ne peut pas aller à une autre. £t,affaiblf, il l'affaiblit... On reste là quand on ne peut plus marcher, mais on fait le mouvement de marcher encore I
Et faut-il m'excuser de cette idée d'affaiblissement ?. .. Je n*ai point l'admiration à clos yeux de ceux-là qui
avaient découvert dans Hugo la qualité qui fait le dieu : la vie immobile, féconde, éternelle ; le brisement de la faux du Temps. Il y a eu, Dieu merci I depuis, beaucoup de vie encore dans ce vieux chêne de poète, mais, franchement, lorsque je lis en cette Légende des Siècles, où je trouve des pièces commeVAbïme, le Ver de terre, V Élégie des Fléaux^ A V Homme, et bien d'autres qui rappellent les plus purs amphigouris des premières Légendes^ et pas une pièce comme Booz^ Eviradnus et le Petit roi de Galice, il m'est impossible de ne pas voir dans le Victor Hugo de ces secondes Légendes une diminution de la vitalité poétique. Sans doute, Taffaiblissement de Hugo serait une force encore dans un autre homme ! mais dans Victor Hugo, c'est relativement une- débilité. Les maladroits qui lui cassèrent journellement la tête avec Tencensoir de sa phénoménale vieillesse, avaient là une insolente flatterie. Le Nestor était devenu visible dans l'Achille... Mais être Nestor, c'est encore une belle chose, et il aurait été plus respectueux de s'en taire que de dire qu'il ne Tétait pas I
Ce n'est pas, du reste, la seule opinion qui diffère en moi de l'opinion de ces Corybantes forcenés qui dan-
sèrent si longtemps la Hugo^ cette danse sacrée qui un instant remplaça la danse Saint-Guy... Une pièce intitulée Vision, qui ouvre, c'est vrai, le volume avec une majesté grandiose^ afait^ selon moi^ beaucoup trop^ croire à latoute-puissance visionnaire du poète (dans le sens prophétique et divinement inspiré du mot). A mon sens^ Victor Hugo n'est pas- si visionnaire que cela. Ses visions, à lui, ne sont que de la forte rhétorique et de la forte mémoire^ la mémoire d'un homme qui a lu. fructueusement le Dante et le grand Extatique de Pathmos. La poésie de Hugo n'est pas de celles qui soient tournées naturellement du côté de l'Infini. Il Vy tourne de volonté, comme Darius tournait la tête de son cheval du côté du soleil... La poésie vraie^ la poésie sincère de Hugo^est bien plutôt du côté contraire. Elle est surtout du côté du fini et du réel. La réalité communique une bien autre puissance que le rêve à cet esprit qui a besoin d'être contenu comme un sein très volumineux et trop tombant, et qui, si la réalité ne le retient pas dans ses strictes limites et son juste cadre, se distend, s'éblouit et s'effare. La langue même de Hugo ne contracte et n'a toute sabeautéqu'à la condition de s'appliquer exactement aux choses nettes et précises. Autrement, elle roule dans ses pages avec des enjambements de colosse, vague, confuse, obscure, aveugle et presque insensée. Alors, le poète^ en proie à lui-même, jette des vers comme ceux-ci, par exemple, tirés d'une poésie (le Prisonnier) où la
Haine, que je disais plus haut une Muse, ne l'a pas été ce jour-là!
Cet homme a ^out prison Vignominie immense cette tour à la hauteur d'un songe.
Si terrible que rien jamais ne vous procure
Une échelle appliquée à la muraille obscure
Aucun trousseau de clefs n* ouvre ce qui n'est plus.
(vérité I)
On est captif. Dans quoi?... Dans de Vombre et reclus. Où?... Dans son PROPRE GOUFFRE... On a sur soi le
C'est flni [voile ..
... Il ne peut pas plus sortir de Vin f amie. Que Têcume ne peut sortir de TOcéan I
(qui en sort très bien !)
aucune ouverture n'étant
Possible, ô cieux profonds! hors d'une telle honte!
Oh I quelle ombre de tels coupables ont sur eux. Cave et forêts I rameaux croisés I murs douloureux I Stigmate I abaissement I chute ! dédains horribles I Comment fuir de dessous ces branchages terribles ?
chiens I qu*avez-vous donc dans les dents? C'est son nom!
Un nom dans des gueules de chiens! Gomment s'y est -on pris pour Fy faire entrer ?... Si on me défiait, je pourrais multiplier des citations pareilles^ — qui montreraient ce que devient Hugo quand il se livre à ses visions par trop cornues, et combien ce visionarisme dont on lui a fait un mérite poétique décompose son regard, sa pensée et sa langue. Vous le voyez I ce n'est plus là le poète (trop rare) de la Bataille d'Eylau du même volume, de cette bataille qui le fait sublime comme elle par la simplicité, la grandeur sévère, la
concision rapide, et cela par la raison qu'elle est une réalité qui lui prend Tâme et remplit toute, et qui ne lui permet pas, à cet homme de mots, un mot de trop.
C'est par cette héroïque Bataille d*Eylau que je veux en finir avec ces deux volumes. Elle me remet en mémoire ces dons que j'ai toujours adorés, proclamés et acclamés dans le poète de la Légetide des Siècles, génie militaire s'il en fut, mais qui a chaviré dans la bêtise humanitaire ! Victor Hugo était, sans les lamentables déraillements de sa vie, destiné à nous donner un poème épique, cette grande chose militaire qui manque à la France, à qui pourtant les hommes épiques comme Charlemagne et Napoléon n'ont pas manqué. Un jour, ma critique lui donna le conseil de préférer une grande Épopée è. toutes ses petites Ëpopées. Une le suivit pas, bien entendu. C'était au temps de la première Légende des Siècles. Il était trop glorieux pour écouter l'intérêt de sa gloire... En ce temps-là, c'était le moment de s'élever le premier dans l'ordre des Poètes ; mais, malgré ses facultés soidisant immortelles, il laissa passer ce moment-là.
C'est un des privilèges de la Gloire de forcer le monde à s'occuper d'elle, même quand l'homme de cette gloire ne la mérite plus. Dussent les murailles parler encore (1), il faut pourtant que je dise aussi ma pensée sur les Chansons des rues et des bois, antérieures de plusieurs années à cette seconde partie de la Légende des Siècles, Je la dirai tranquillement.
Je la dirai comme un homme qui n*a pas trouvé le succès des Misérables juste et celui de la première Légende des Siècles assez grande et qui trouve tout aussi disproportionné avec ce qu'elles sont l'insuccès des Chansons des rues et des bois, qui fut si féroce... Cette cruauté, du reste, de la part d'une Critique qui brûle trop ce qu'elle a trop adoré, n'est explicable que par le dépit de l'imagination trompée. On a été uni-
1. Car elles avaient parlé. Au moment où le Pa^« publia mon premier article sur les Misérables^ je reçus une lettre signée OmnèSy où Ton me menaçait, si je continuais ma critique, d'écrire sur tous les murs de Paris : « Barbey d'Aurevilly, idiot. » Et comme une telle menace ne m'arrêta pas, la chose fut faite immédiatement, — avec "un ensemble et une rapidité électriques. C'est ce que, depuis, j'ai appelé ma couronne murale.
versellement pris à ce titre f ascinateur : les Chansons des rues et des bois, — car Victor Hugo a, au moins, le génie des titres ! Quoi de plus charmant, de plus rêveur, de plus faisant rêver que le sien ? Les Chansons des rues, de ces rues à la physionomie qui s'en va et que la Civilisation, cette boueuse qui emporte au bout du son balai toutes les poésies du passée finira par cirer comme le parquet des corridors d*un ministère, — et les Chansons des bois, des bois, cette dernière aristocratie à qui on abattra la tête comme à Tautre, et pour les mêmes raisons. Que de choses un esprit qui pense invente-t-il et met-il sous ce titre-là I Et si vous ajoutez : par Victor Hugo, le chansonnier de la délicieuse Chanson du Fou, dans Cromwell :
Au soleU couchant.
Toi qui va cherchant Fortune... etc.
l'imagination se bercera voluptueusement dans ridée d'un chef-d'œuvre. C'est là ce qui est arrivé. Malheureusement, en lisant le livre, on tombe de ce hamac. Et c'est là ce qui est arrivé aussi, même àmoi. Il n'y a pas de rues dans ces Chansons des rues, et les bois, dans ces Chansons des bois, sont d'anciens bois connus, parcourus, — des bois littéraires et mythologiques. J'y avais déjà passé... J'y avais déjà été arrêté par deux mauvais drôles, dont l'un s'appelle le Fatras et l'autre l'Ennui. Franchement, en tant qu'il faille être
volé... être dévalisé de l'espérance d*un chef-d'œuvre, j'aurais mieux aimé une autre forêt de Bondy que celle-là !
Oui I les vieilles forêts, les vieilles églogues savantes, les vieilles bucoliques Benaissance des Contemplations ^ voilà ces Chansons des rues et des bois, qui mentent trois fois à leur titre : car elles ne sont ni rues^ ni bois, ni chansons I Ainsi, après avoir passé par la première Légende des Siècles, ces sublimes Petites Épop^e^qui me faisaient demander la grande, Victor Hugo ne s'est pas renouvelé. Après un si superbe élan, il a reculé dansle Ronsard des Contemplations^ qui n'étaient elles-mêmes qu'une reculade dans le Ronsard de 1830. Repris, remmené et surmené par l'amour de ce qu'il n'a pas, par l'admiration de ce qui lui est impossible, Victor Hugo, ce gigantesque Trompette-major fait pour sonner toutes les espèces de charges, a voulu être un Tircis littéraire et souffleter, et trembloter, et chevroter dans la flûte en sureau de l'Idylle, avec ces lèvres et cette poitrine qui sont de force, vous le savez I à fendre les spirales d'airain des plus durs ophicléïdes. Et encore, s'il n'y avait que cela, il aurait fait éclater la flûte et cela pouvait être beau I Mais il a fait bien pis; il l'a faussée... Cet Idyllique démesuré et pédantesque, qui barbouille sur un pipeau de carnaval des motifs classiques et grecs et des motifs romantiques, n'est, après tout, qu'un chercheur laborieux d'effets qu'il ne trouve pas, et par-dessus tout un Parisien pur-sang ou im-
pur-sang (comme on voudra !) , blasé, raffiné, corrompu comme nous le sommes tous plus ou moins, qui chante la campagne à travers les idées de Paris, et Tamour comme on le fait à Paris. Il met très bien, en ce sens, les rues dans les bois et les bois dans les rues, et c'est peut-être ainsi — qui sait ? — quil faut entendre son titre : les Chansons des mes et des bois ! Seulement, on ne l'a pas entendu ainsi, et on a été implacable. Que dis-je? on a été impertinent. G*est une impertinence, en effet, et une impertinence renforcée d*une inconséquence de la part de ceux qui ont admiré les Contemplations t que de cingler si fort un livre qui, évidemment, continue les Contemplations. Mais rien — pas même Fimpertinence — ne peut dispenser de la justice. On signala^ dans le nouveau livre de Victor Hugo, alors qu'il parut, comme des modèles de ridicule inattendu, des défauts qui n'avaient de nouveau que la critique qu'on en faisait. On a parlé pour la première fois sans respect de choses qui n'auraient dû étonner personne, tant elles font partie du genre de talent de Hugo, tant elles participent à la double essence de l'homme et de l'écrivain ! On a relevé avec moquerie les expressions turgescentes de ce talent gonflé par trop souvent de vide. On a dit le mal qu'il se donne pour être simple... et pour manquer son coup. On a dit son nai/* travaillé comme un ouvrage de serrurier, et cette monstrueuse préciosité à faire revenir au naturel par l'épouvante les honnêtes filles de Gor-
gibus. Oq a dit tout cela, et si tard qu'on Fait dit, on avait droit de le dire, mais non de s'en étonner comme si on tombait de la lune (il est des gens qui en tombent toujours) ! Seulement, on a oublié la seule chose définitivement acquise, ou plutôt définitivement conquise par Hugo, le seul grand progrès fait par le poète malgré Vimmobilité ou le rabâchage de sa pensée, je veux dire Fart des vers arrivé probablement à sa perfection, la souveraineté absolue de l'instrumentiste sur son instrument, — et cet oubli de la Critique,
c'est moi qui veux le réparer !
Rien de pareil, en effet, ne s'est vu dans la langue
française, et même dans la langue française de Hugo. Quand Hugo écrivait les Djins ou Sarah la Baigneuse ^ par exemple, et forçait le rythme, ce rebelle, à se plier àses caprices, — qui étaient des conquêtes sur lalangue elle-même, — il y avait encore en ces assouplissements merveilleux, sinon l'effort de la force, au moins le triomphe d'une résistance ; il n'y avait pas l'aisance,
l'aisance suprême que voici, et qui est si grande que le poète ne paraît même pas triompher. Ce n'est plus de l'asservissement, cela, c'est de l'enchantement I Tout ce que n'est pas Hugo par la pensée, par l'image, par le mot, il l'est par le rythme, mais parle rythme seul. Lui, le tendu, l'ambitieux, le Crotoniate fendeur de chêne et qui y reste pris, a dans le rythme la grâce vraie et jusqu'à la langueur. 11 nage dans son vers comme le poisson dans l'eau. C'est son élément, mais
un élément qu'il a créé. Il y a, dans cet incroyable recueil de quatre mille vers, de la même mesure à l'exception d'un très petit nombre de morceaux, beaucoup de pièces où le virtuose n'a eu besoin que de poser légèrement son archet sur les cordes de son violon pour que les cordes, impalpablement touchées, aient chanté. Une entre autres : Ce qu'on dit à Jeanne toute seule, et qui commence par ces mots :
Je ne me mets pas en peine Du clocher ni du beffroi,
est d'un tel charme et d'un tel moelleux dans la manière dont les strophes tombent les unes sur les autres, qu'une seule bouche au monde était digne de dire tout haut de pareils vers et qu'on ne les entendra jamaiso^zY^ comme ils sont écrits, car cette bouche est glacée. C'était celle de mademoiselle Mars.
Cet art inouï du vers, si consommé qu'il est indépendant de ce qu'il exprime, ne peut guères être senti, du reste, que par les poètes, par ceux qui sont du bâtiment^ comme dit Texcellente expression populaire. Mais pour ceux-là, c'est vraiment un plaisir divin ! Quand le rythme est manié avec ce génie, il donne l'inexprimable et rêveuse sensation que donne, en peinture, l'arabesque exécutée par un génie égal. Victor Hugo est le génie de l'arabesque poétique. Il fait de son vers ce qui lui plaît. Arlequin faisait de son chapeau un bateau, un stylet, une lampe ; Hugo fait bien
d'autres choses de son vers I II en joue, comme, un jour que je prends parfois pour un rêve, j'ai vu jouer du tambour de basque aune bohémienne. Le tambour de basque courait comme un rayon sonore autour de la danseuse, et l'on ne savait plus qui courait l'un après l'autre, de la danseuse ou du tambour. A cet égard, Victor Hugo est incomparable. Il est arrivé au point juste où l'instrumentiste et l'instrument se confondent, et la supériorité qu'il atteste est si grande que la Critique ne saurait croire qu'il put faire un progrès de plus, et que, pourtant, elle n'oserait l'affirmer I
Et ce que je dis là, je le dis, sans exception, pour toutes les Chansons des rues et des bois. L'inspiration en est fausse et monotone sous prétexte d'unité, et l'exécution, au point de vue des sentiments et des images, quoique puissante à beaucoup d'endroits, est très inférieure à celle d'un grand nombre de poésies de Hugo, mais pour le rythme et pour le vers, non ! C'est un ravissement perpétuel. Victor Hugo entasse des montagnes de grosses choses, d'énormités et de pathos, sur ce fil de la Vierge étîncelant et flottant, et ce fil ne se rompt jamais et ne perd pas un seul instant de sa mollesse et de sa grâce. Le talent touche ici au miracle ! Seulement, cette supériorité, qu'il fallait bien signaler et que les raffinés parmi les connaisseurs apprécieront, sauvera-t-elle de l'indiflTérence générale ce petit recueil, bucolique de parti pris, écrit dans une bibliothèque, au pied d'un petit Parnasse en bronze
de bureau sculpté par Froment-Meuricc, entre les œuvres de Ronsard, de Desportes et d'un autre auteur qu*imite Hugo et qui s'appelle Hugo... Certainement , je ne le crois pas. L'esprit du lecteur est plus facile à rompre ou à faire grimacer que ce fil de la Vierge auquel j'ai comparé le vers de Victor Hugo, et toutes les énormités que ce vers merveilleux porte légèrement, Tesprit du lecteur les rejettera de fatigue et de peur d'en être écrasé.
Car rEnormité, voilà Técueil de Victor Hugo... L'écueil, pour les poètes comme pour les rois, vient de trop de puissance... Dans cette double pièce de vers intitulée le Cheval qui commence et finit ce volume, d'une composition si peu surveillée qu'on y trouve une pièce qu'on dirait oubliée de la Légende des Siècles, — un Souvenir des vieilles guerres ; dans cette pièce de vers où le poète, pour faire du neuf à bon marché, a démarqué le linge de Boileau (procédé peu fier pour le chef de l'école romantique) et appelé Pégase un cheval au lieu de l'appeler bravement cheval, Hugo, enchaîné à ce mot A^énomie comme le coupable à ridée de son crime, adresse à Pégase ce vers singulier :
Ta fonction, c'est d'être énorme !
et dans ce seul mot il s'est révélé lui-même tout entier. 11 a dit ce qu'il est et par quoi il est, mais aussi ce par quoi il périt... Oui ! la fonction de Hugo est d'être
énorme. Tout l'est en lui : le talent, les qualités et les défauts, les élans, les défaillances, le succès, les chûtes, les opinions, la niaiserie comme le génie, les maladresses, les ridicules, tout, — même les chansons, même les caprices, ces choses charmantes ordinairement petites I
Ton caprice énorme vollîgc !
dit-il au même cheval. Évidemment, il parle du sien I L'homme et le cheval ici ne font qu'un, comme il arrive aux bons écuyers. L*énormité explique Victor Hugo, comme la peur de Tenfer explique tout Pascal. Prenez-le dans ses livres comme dans sa vie, et vous trouverez toujours, au bout de tout, cette notion, qui se lève, de TÉnormité I
Il était énormément jeune quand il eut son premier succès, qui fut énorme, et quand madame de Staèl, appuyant une main inspirée sur son énorme front, le sacra : V Enfant du Génie ! Reconnu par tous ses amis pour avoir dans l'esprit quelque chose d'immense qui sentait son chef, ils l'enlevèrent sur le pavois romantique, et les premiers retentissements de sa renommée furent mieux que les premiers bruits du talent: ils furent des scandales. Par ses prétentions exorbitantes, par ses théories comme par ses poésies, il passionna énormément l'opinion. On se battit réellement pour ses drames, pleins de beautés grandioses et d'effroyables énormités,quand,un jour, trouvantle Théâtre
trop petit pour ren^ergure de sa pensée, il fit Cromicell^ V injouable Cromwell, plus long que les trois Wallenstein de Schiller, et qui est certainement son chef-d'œuvre dramatique, — une énormité réu^xie^ mais, enfin, une énormité ! Ce qui le poussa à écrire Cromwell fut le besoin d*esprit du même ordre qui le poussa, depuis, à nous donner une bucolique de pai-ti pris de quatre mille vers presque tous dans le même rythme, énorme capricCy mais qui n*a pas voltigé ! Et ce n*est pas tout : si je rentrais dans Thomme encore après avoir traversé Fauteur, est-ce que je ne trouverais pas aussi un orgueil énorme dans Hugo, — cet orgueil qui est maintenant aussi officiel que son génie et qu'il a nommé Olympio?
La vie privée doit être murée, mais quand elle se fait voir par-dessus les murs ou qu'elle les abat autour d'elle, on ne peut pas s'arracher les yeux ou le souvenir. Eh bien, dans cette vie privée indiscrète, Victor Hugo n*a-t-il pas commis d'énormes fautes^ d'énormes imprudences, d'énormes maladresses ? Je n'insisterai point , mais ai-je besoin d'insister pour qu'on sente que l'énormité est la vie même de Hugo, de Hugo, la plus grande gloire contemporaine, — non la plus pure, non la plus justifiée, mais la plus... énorme I Et l'énormité est encore plus que sa vie, c'est sa volonté, c'est son idéal. L'énorme, ça n'est pas uniquement sa fonction, c'est son aspiration. La grenouille s'enflait pour atteindre au bœuf, mais Victor Hugo a dans l'es-
prit un éléphant auquel il n'atteindra jamais. Seulement, sur le chemin de l'énorme où il s'élance avec l'aveuglement d'un taureau fou, quelquefois — les bons jours pour ses qualités toutes-puissantes, quand elles parviennent à s'équilibrer, — il rencontre tout à coup le grandiose, et alors il devient le poète énorme encore, mais sans difformité, qui pouvait seul donner à la France ce poème épique qu'elle n'a pas, et dont elle s'est toujours moquée parce qu'il lui a toujours manqué.
Oui I un poème épique... Être le poète épique de la France, telle était pour moi, et j'y reviens malgré moi, la vraie destinée de Victor Hugo I et dès longtemps je voulus le rappeler à cette haute destinée. Ses passions, je le sais, ses préoccupations, mille choses du moment, ce badaud I le détournaient de ce qui aurait dû être le but resplendissant de ses derniers jours et le couronnement immortel de sa vie. La Critique, qui, pour être féconde, doit rappeler aux hommes leurs devoirs envers leurs propres facultés au lieu de répéter cent fois les mêmes reproches à un talent qui tombe dans les mêmes trous, — mettons que ce soient des abîmes, — devait rappeler à Victor Hugo le respect qu'il devait à son génie. 11 ne s'agissait pas de caprices, là, fussent-ils énormes ; il ne s'agissait pas de bucoliques et de madrigaux à charger un mulet d'Espagne ; il ne s'agissait pas d'amourettes posthumes, de libertinage d'impuissant dans une langue qui détonne sur tout cela ; il ne s'agis-
sait pas, à force d*antîthèses, de devenir Tantithèse de soi-même, et d'épique qu'on est de nature, de soldat et de prêtre qu'on est par la tournure de son esprit, de se faire bucolique, un pleutre pleurard d'humanitaire I Le moment était venu de jouer sa dernière carte pour Hugo et de gagner la partie. Victor Hugo voulait-il, oui ou non, atteindre à sa gloire définitive et donner à sa patrie non plus des ouvrages, mais un monument, et, ce qui eut été digne de lui, le monument jusqu'alors impossible?... L'auteur des Pe^i/es Epopées, — ces préludes magnifiques d'un concert plus magnifique que j'espérais, — le poète de la Légende des Siècles, qui nous a peint si bien Charlemagne et Roland, pouvait mieux que personne mettre debout ces figures colossales et faire tourner alentour le cycle Carlovingien. Il aimait le colossal, en voilà ! Fait pour chanter la guerre, Théroisme, la foi, toutes les forces, que ne nous donna-t-il cette joie de le voir rentrer dans la vérité de son génie I Ah î il faut aimer le génie jusqu'aux larmes. Priam demandait à genoux le corps d'Hector à Achille et pleurait sur ses mains sanglantes... Hugo était tout à la fois Hector et Achille, et nous lui demandions de donner les restes de son génie, qu^il tuait, à la poésie du poème épique qui pouvait seule le ressusciter !
Il ne le voulut pas, et il revint une fois encore aux idées mortelles à son génie dans ce livre du Pape, qui, selon moi, était son dernier livre. Une fit pas beaucoup de bruit. Quelques journaux séïdes en parlèrent, selon leur devoir et leur consigne, et aussi quelques petits jeunes gens qui voulaient être reçus chez le Grand Homme du siècle ; car, pour les très fiers républicains de rheure présente, aller chez Hugo c'était comme monter dans les voitures du Roi. Mais, à cela près, peu d'intérêt et beaucoup de silence, — le silence du respect, du respect pour les opinions qu'on avait autrefois.
Rappelez-vous les Misérables et leur tonnerre I les Misérablesy tisonnés, récemment, pour les faire reflamber et revivre dans un drame filialement mauvais, et dont tout le succès venait d'une petite fille qui jouait bien. Rappelez-vous ce tonnerre et comparez !... Une petite pluie rare après l'orage. Victor Hugo fut sa petite pluie à lui-même. Son Pape n'est que la même goutte d'eau connue et tombée tant de fois, essuyée et tombant toujours à la même place, avec une monotonie qui fait peu d'honneur à la fécondité de son
cerveau. Le Pape, ce livre retors d'intention, n'est nouveau ni parle fond, ni par la forme. Tout l'antique Hugo se résume là-dedans. C'est le repassage des opinions et des idées qui, depuis sa sortie du parti monarchique et son entrée dans le parti républicain, ont été ses opinions et ses idées. Redites que la forme qu'il leur a donnée ne rajeunit pas I
Donc, pas d'illusion possible. Cela ressemble à ce qu'en langage de théâtre on appelle < un ours ». Et moi-mâme, qui, comme critique, dans l'affadissante universelle inondation des mêmes choses, ai pris le parti de ne plus parler du talent que j'ai caractérisé une bonne fois s'il ne renouvelle pas sa manière^ je ne parlerais point de ce poème du Pape dans lequel, comme manière, Hugo est toujours le même Hugo connu depuis cinquante ans, — le même Archevêque, conme disait plaisamment feu Cousin... mais dont il oubliait de dire le diocèse, qui est le diocèse de Grenade. Seulement, à tort ou à raison, Hugo est une puissance. L'avenir pourra bien, un jour, rogner un pan de sa trop vaste gloire^ mais, pour le moment, elle subsiste encore et brille de toute la splendeur de l'esprit de ceux qui l'acceptent... Or, pour cette raison et cette unique raison, je parlerai de son Pape^ de ce poème qui, par le fait de la renommée de sonauteur et par les idées qu'il exprime, pourrait bien avoir le triste honneur d'être dangereux.
Et, en effet, il corrobore la bêtise universelle. Les
idées que les ignorants qui lisent reçoivent de la plume des ignorants qui écrivent, les idées qui présentement filtrent partout et grimpent comme Teau du déluge jusque dans les esprits qui semblent pourtant assez élevés pour leur échapper, sont ici affirmées une fois <ie plus, et Victor Hugo leur donne, pour les faire monter plus haut, le coup de piston d'un talent qui passe pour un génie. Le Pape, ici, ne vous y trompez pas I c'est la Papauté. Hugo en est l'ennemi, et s*il pouvait y avoir quelque chose de profond et de durable dans les poètes, c'en serait un ennemi implacable. Dans son poème, sous une forme poétique, attendrissante, larmoyante, apostolique, car l'archevêque de Cousin sait au besoin faire l'apôtre, il résout la question posée pendant tant de siècles: à savoir que le Pape <ioit être décapité de sa couronne, en attendant qu'il le soit de sa tète ; — car, pour messieurs les démocrates autant que pour nous, les monarchistes, la couronne et la tête ne font jamais qu'un.
Il la résout, et rien de plus simple: jeter le Pape à bas de son trône 1 Ne pas le tuer, pas plus que Claude Gueux, mais en faire un mendiant et le réduire à Taposiolatde la besace. Quoi déplus simple, de plus élémentaire, déplus primitif ? Voilà l'idéal I C'estbrutal aussi, il est vrai, mais c'est précisément cette brutalité que l'habileté est de faire disparaître. En ces termes, si elle y restait, l'idée en question révolterait peut-être encore bien des âmes. 11 faut donc la débrutaliser. Il
faut donc persuader au Pape comme aux peuples^ que cette grande exécution que la Papauté ferait d'ellemême, et qu*on lui conseille, tournerait à son plus éclatant avantage :
... Ditei-Iul qae je viea De la part de Monsieur Tartuffe, pour son bien !
Il faut, enfin, convaincre le Pape et tout le monde qu'en le détruisant, lui, le Pape» c'est un moyen étrange mais certain de faire repousser ce jet superbe de vie à la Papauté qui se meurt ! Et c*est à ce fallacieux résultat que Victor Hugo, dans cette affaire Fhuissier Loyal de Monsieur Tartuffe, a consacré l'effort de son poème. Jamais rien de plus doux, de plus miséricordieux, de plus généreux, et, diront peut-être beaucoup de pauvres chrétiens, — imbécilles quoique chrétiens (cela se voit), — de plus chrétien ne fut écrit... On se fond, vraiment, en lisant cela ! Victor Hugo y a bien compté. Il n'est pas besoin d'être un observateur, ou un penseur, ou un esprit politique de premier ordre, pour savoir qu'en France il y a une sentimentalité niaise dans laquelle flotte la majorité des esprits comme dans leur atmosphère naturelle. C'est l'air de ce pays bénévole, qui, sans cela, serait trop spirituel ! Beaumarchais a menti : nous ne nous tempérons pas par des chansons, mais par des romances. C'en est une, que le Pape de Hugo. Quand il a repris, dans son poème, la vieille idée de tous les ennemis de l'Ëglise,
VICTOR HDGO 101
il Ta faite sentimentale pour la faire plus meurtrière, pour la faire d'un plus large et d'un plus sûr coup de poignard. Vouloir la mort de la Papauté, qui est peut-être, pour Hugo, cette fin de Satan depuis si longtemps annoncée, ce n'est pas là une merveille I Ils Id veulent tous, sans être des Hugo et même en restantdes pieds plats, les libres penseurs et les athées de ce temps, comme Vont voulue, à toutes les époques de THistoire, tous les révoltés, tous les hérétiques, toute rindomptable canaille de Thumanité. Mais la vouloir chrétiennement pour le salut et l'honneur du Christianisme, la vouloir pour sa résurrection, venir, le cœur attendri et les yeux en larmes, présenter à la Papauté le sabre japonais en l'engageant avec suavité à s'ouvrir elle-même le ventre, ceci est une manière de vouloir la mort de la Papauté qui appartient en propre à Victor Hugo, et si, dans le cours de son poème, il n'a pas la moindre originalité d'idées, il a du moins eu celle-là, dans son hypocrite ou son ironique conception I
Oui ! la mort de la Papauté, sans échafaud, voilà ce que veut l'auteur de Claude Gueux, qui, dès sa plus
t02 LES POÈTES
tendre jeunesse, a eu — vous le savez ! — pour Téchafaud la tendre horreur de Robespierre. Il s'est dit un matin^ Taimable homme : « Quel coup de partie, si, sans que nous y touchions, elle pouvait nous débarrasser d'elle I > Et aussitôt, pour lui en donner Tenvie, il nous a inventé un Pape adorable, qui en a assez de sa tiare et qui se suicide. Et qui ne se frappe pas seulement, comme vous pourriez le croire, dans son pouvoir temporel, — idée commune, — mais dans son pouvoir spirituel, — idée plus rare ; un délicieux Pape, qui n'abdique pas seulement comme roi, ce double lâche I mais qui s'apostasie comme pontife. Vous le voyez, Victor Hugo nous met fort à l'aise quand il s'agit de le juger ! Son livre ne nous force pas à discuter la question du pouvoir temporel, qui est Tébrèchement, sacrilège pour les uns, légitime pour les autres, de la Papauté. Hugo va plus loin que toutes les politiques anciennes et modtrnes. 11 n'ébrèche point le Pape; il le supprime : c'est plus couftill le fait s'escamoter lui-même dans une espèce de charité dévergondée et impossible. Un Pape s'arrachantau Vatican^ foulant aux pieds ses deux cononnes, pauvre de plus avec les pauvres, comme si, Pape, il ne pouvait pas plus pour eux que s'il étaitrun d'eux, aucune politique n'avait osé encore une conclusion de ce radicalisme absolu. Aux plus mauvais jours de notre Histoire,sous le sordide et abominable Philippe le Bel, on vit, aux Ëtats Généraux de France, Pierre Dubois, un des con-
seillers du Roi, demander nettement Vabolition de la Papauté, mais à la condition de faire une pension au Pape sur le patrimoine de Saint Pierre. Quand on lit cela dans THistoire, on trouve la chose impudente. Mais Victor Hugo n'a pas même la pudeur de cette impudence. Il ne voudrait pas, lui, de la pension de Pierre Dubois, et son Pape, dans sa fringale de pauvreté, mourrait de faim. Bonne manière de s*en débarrasser !
Et, de fait, si ce n'est pas là le sens réfléchi du Pape de Hugo, il n'en a plus aucun. Déclamation vide, si elle n'est pas d'intention empoisonnée. Alors, ce ne serait plus que l'occasion de suspendre ses grands et longs vers toujours prêts à couler, de les suspendre, ces girandoles I à quelque chose. En général, tout est là pour les poètes : — faire des vers, n'importe sur quoi I Mais il est d'une mélancolie plaisante de voir les vers grandiloquents de Hugo, que l'admiration de ce siècle appellerait volontiers Hugomagne, comme on dit : 4c Charlemagne >, ne plus servir qu'à exprimer des idées que le chansonnier Béranger, ce polisson de France, qui, du moins, était gai, a exprimées d'une façon moins pleurarde, moins pompeuse et moins pédantesque. Au fond, c'est la même haine contre l'Église, c'est lemême désir scélérat de la voir détruite, et c'est surtout la même théologie. Béranger et Hugo sont des théologiens de la même force. Seulement, Béranger a le style de ses idées et Hugo n'a pas
le style des siennes, et rien n*est plus déplaisant que le contraste de la platitude de ses idées avec la redondance de sa poésie... Rien de plus choquant que de voir ce diable de grand vers dont personne ne nie que Hugo ait la puissance, et qui ne devrait dire que des choses proportionnées à sa grandeur, ne débagoulerquedes choses ineptes et vulgaires sur Tune des plus grandes questions (si ce n'est la plus grande) qui puisse occuper Thumanité.
Mais ne vous y trompez pas, cependant ! C'est précisément la vulgarité de ces idées qui fait, s'il y en a un, le danger de ce benêt de poème... car, il faut bien l'avouer entre nous, il est un peu benêt. Vulgarité et Popularité s'engendrent toujours. C'est cette manière r9CC0urcie de comprendre l'Histoire religieuse, la même dans Hugo que dans Béranger,qui convient aux bourgeois, les dominateurs de Topinion, je le crains, encore pour longtemps. Ce n'est pas chez les démocrates ardents de son parti, qui couperaient le cou au Pape aussi facilement qu'ils lui voleraient sa couronne, que Hugo pouvait avoir son succès. Ils haussent les épaules et ils rient de ce vieux bonhomme qui n'a pas pu laver son génie des souillures immortelles que le Christianisme y a laissées ; car Hugo se sert contre le Christianisme d'un langage que le Christianisme a fait. C'est exclusivement chez les bourgeois qu'il aura l'honneur du triomphe. S'il y a, en effet, une idée qui chausse la médiocrité des bourgeois, c'est l'idée ab-
surde que TËglise^ établie de Dieu et constituée à grand renfort de. Saints, de grands hommes et de siècles, doit, pour sa plus grande gloire, revenir à TËglise primitive, qui n'était pas constituée, et à la pauvreté des premiers temps. Raisonnement aussi bête que celui-là qui exigerait que l'enfant devenu homme rentrât dans le ventre de sa mère... et pourtant raisonnement toujours d'un effet certain sur les bourgeois, et même sur des bourgeois qui se croient chrétiens I C'est cette idée-là que Hugo roule dans son poème, au milieu de beaucoup d'autres, aussi bourgeoises, sur les Papes, les Rois, les richesses de l'Église, llnfaillibilité. Mais c'est cette idée, entre toutes, qui fait la portée de son poème, et c'est cette magnifique stupidité qui l'emporte, en force et en influence, sur son talent.
D'ailleurs (il faut bien y arriver enfin I), le talent, ici, n'est pas si grand. S'il a été jamais un soleil^ Hugo est dans ce livre un soleil qui se couche, et ses idées bourgeoises contre l'Église et la Papauté le coiffent du bonnet de coton de ceux qui se couchent et qui
ne sont pas le soleil... Littérairement, et à ne voir son Pape que comme une œuvre de l'esprit pure du déshonneur du pamphlet, on se demande ce que c'est et comment on pourrait classer cette composition, qui n'est un poème que parce qu'elle est en vers, et qui est dialoguée comme un drame, sans être un drame. Cela mérite-t-il de s'appeler une œuvre»cet almanach poétique de cent vingt-neuf pages, sans compter les blancs?... Quand on se permet d'être si court, il faut, il faudrait être bien plein. Quand on ne pousse qu'un cri, il doit être sublime. De quel nom ces petites choses-là, quand on les publie isolées, peuventelles se nommer en littérature?... Victor Hugo a tiré du fond de sa cervelle cette création qui n'avait pas besoin de la force de quarante chevaux pour en sortir et dont il est aisé de rendre compte en quatre mots,et les voici:
Le Pape dort :
La pensée a grandi, car le rêve est venu !
Il n'y a que Hugo, par parenthèse, pour dire de ces choses, ineflFables à d'autres qu'à lui. Les fous les plus intrépides n'oseraient pas... Le Pape dort, et il se rêve le Pape comme Hugo entend qu'on soit Pape, (ce qui le change diablement). Pendant son rêve, et c'est là tout son rêve, il fait quelques conversations avec plusieurs personnes : avec le Patriarche de Constantinople ; avec les Rois— (quels Rois ? n'importe ! les
Rois I les premiers venus de Rois I) ; avec les foules — (il y en a toujours plusieurs, dans Hugo, comme plusieurs infinis I) ; avec quelques pauvres dans un grenier ; avec une nourrice — (comme Sganarelle I) ; et enfin, comme il faut que l'antique et éternel Hugo se retrouve partout : avec Vombre, Et c'est après ces conversations, pendant lesquelles il se croit le Pape idéal et saint de la canonisation de Hugo, qu'il se réveille et qu'il s'écrie (le mot de la fin) :
.. . . Quel rêve affreux je viens de faire !
qui est la grande malice et qu'on a généralement trouvé charmant. Et vous avez tout lu. C'est fini. Vous voyez que ce n'est pas aussi difficile que de traverser l'Hellespont !
Telle la chétive invention de Hugo, l'homme Épique, qui a abandonné le colossal pour le maigrelet. Est-il rien de plus maigre, en effet? Quant aux vers qui entrelardent cette maigreur, ils ne sont pas différents des autres vers de leur auteur que par leur faiblesse, mais on les reconnaît encore, à une multitude de traits, pour être de cette inépuisable fabrique qui a peut-être trop fabriqué... Vous en jugerez :
Dieu ne nous a pas confié sa Tnai^on,
La justice^ pour vivre en dehors d'elle
Cette justice qui est une maison...
Celui qu*on nomme un Pape est vêtu d'apparences !
J'abandonne
Ce palaU, espérant que cet or me pardonne, Et que cette richesse et que tous ces trésors, Et que l'elTrayant luxe usurpé dont je sors, Ne me maudiront pas d'avoir vécu
Je ne suia plus qu'un moine
Comme Basile, comme Honorât, comme Antoine !
Mais Grégoire YIII était un moine, tout aussi bien que Basile et Antoine, et il a fait, comme Pape, œuvre de moine plus glorieuse qu'eux I
... je rentre chez Dieu, c'est-à-dire chez V Homme !
Nous prêtres, nous vieillards, drapés d'un falbala,
Entendez-Vous cela ? Comprenez-vous cela ?
Je sens rentrer sous cette robe
L'âme que le manteau de pourpre nous dérobe.
Et votre vain progrès, sinistrement léché
Par la langue de feu qui sort du lac de soufre^
Jamais la royauté du prêtre n*apparalt
Sans une transparence affreuse d'esclavage.
Ils tombent dans ce gouffre obscur : tous les
POSSIBLES I Us s^n vontf Us s*en vont^ ils s'en vont nus, épars, Sur des pentes sans but, croulant de toutes parts.
Tout fuit.
Mais l'apôtre se sait écouté par la nuit;
Et n'est-ce pas qu'U doit parler aux solitudes.
Dieu ! les profondeurs étant des multitudes ?
mes frères, aimons, aimons, aimons, aimons I
Voilàles vers qui soudent le Victor Hugo des derniers jours au Victor Hugo de toute la vie. C'est la même langue, identiquement la même langue, mais décrépite. Toutes les qualités en sont parties, mais tous les défauts y sont restés.
J'ai cité ces vers, mais je ne les ai coupés par aucune réflexion malhonnête. Je sais ce qu'on doit de respect au génie, sacré par six cent mille archevêques de Reims de la démocratie et 'du suffrage universel. Je ne suis point républicain et je ne crois à Tégalité pas plus en littérature qu'en politique, je n'ai donc point traité le poète, en Victor Hugo, comme j'en eusse traité un autre se permettant de parler comme lui.
Mais j'ai pensé que citer sans réflexion et sans plaisanterie (sans plaisanterie, surtout ! 1) de pareils vers, et j'en citerai encore si on veut^ était la critique la plus sanglante et la plus juste qu'on pût faire de Hugo, l'auteur du Pape, et qu'en les citant, l'Église qu'il insulte et qu'il voudrait tuer, puisqu'elle n'a affaire qu'à un poète, était assez vengée comme cela...
Il y a un certain nombre d'années déjà que la première partie d'une Correspondance de Henri Heine (complétée en 1877) a été publiée, et, il faut en convenir, ces deux premiers volumes de Correspondance ne grandissaient pas Henri Heine comme talent et le diminuaient comme caractère. Aussi une voix (celle de la veuve du poète allemand) s'éleva-t-elle contre cette Correspondance indûment publiée, qui déshonorait ou du moins qui n'honorait pas assez la mémoire de Thomme dont elle portait le nom. Le cri perçant jeté par madame Heine n'était rien moins que la menace d'un procès contre des éditeurs sans droit, prétendaitelle, — lesquels, eux, ont répondu tranquillement qu'ils avaient droit et n'avaient nulle peur du procès... Or, depuis cet altercas dont les tribunaux devaient
contre eux-mêmes et les difficultés ou les convoitises de la vie. Le xix* siècle, que j'aurai Tinsolence réfléchie d'appeler, malgré les positivismes qu'il invente et les prétentions qu'il affecte, le siècle du scepticisme absolu, du touche-à-tout philosophique, — et de l'écroulement de tout sous ses lùains toucheuses^ — n'a pas la cuirasse d'une seule conviction à lacer sur le sein nud et délicat de ses poètes... et Heine en a fait l'expérience. Né juif, devenu protestant, mais ne croyant pas plus au judaïsme qu'au protestantisme,, d'un pays où les châteaux de cartes philosophiques se succèdent avec la plus volubile rapidité et où chacun d'eux ne dépasse pas un équilibre de plus de quinze ans, il a joué avec ces petites constructions. Mais, comme un çnfant vigoureux qui s'ennuie de ces grêles amusettes et qui s'en retourne à la récréation en plein air, il a fini par jeter le jeu de cartes sous la table et il est retourné, sans foi ni loi, à la Sensation, qui a décidé de sa vie; — car Henri Heine est le poète de la Sensation, du Doute et de l'Impression personnelle,, comme, du reste, le plus grand du xix® siècle, l'auteur du Childe Harold et du Don Juan, Les gens sans pensée qui picorent sur des mots, ont appelé Heine une âme païenne parce qu'il a fait jouer dans le diamant de son imagination réverbérante quelques formes du monde antique, mais il n'était pas plus païen que chrétien et que juif. Le judaïsme et le christianisme, et par ce mot de christianisme entendez le
catholicisme, — les idées protestantes étant tout ce qu'il y avait de plus antipathique à l'esprit de Heine, — le catholicisme donc et le judaïsme avaient laissé également en son âme des impressions superbes qu'il a superbement exprimées, quitte à s'en moquer une minute après I Car l'enthousiasme et Tironie étaient les deux boulets rames, l'un brûlant, l'autre froid, de son genre de génie, — l'enthousiasme, qui ne dure pas ! l'ironie, qui revient toujours I
L'ironie I Ordinairement, elle pousse tard chez les hommes. C'est une fleur amère d'arrière-saison. Mais chez Heine, phénomène étrange I elle naquit sur la même branche que la rose pourpre de l'enthousiasme et la rose rose de la tendresse, — troisième rose, mais empoisonnée comme la fleur — rose aussi — du laurier. Lord Byron ne se prit à rire de ce rire dans lequel tremblent les larmes qu'on renfonce et qui vous retombent des yeux dans le cœur, que dans Beppo^ l'un de ses derniers ouvrages, et dans le Don Juan, son chef-d'œuvre inachevé, plus grand que toutes les choses qui aient jamais été finies 1 Heine, lui, s'y prit plus tôt. 11 dut être ironique, enfant, même avec sa bonne ou avec sa mère ; ironique et tendre, comme il le fut plus tard avec les femmes qu'il jdma. Mais le citron, d'abord délicieux aux jours de la jeunesse heureuse, devint, sous les trahisons de la vie, d'une acidité presque cruelle à travers la suav'té des plus purs sorbets. Depuis les petits poèmes de V Intermezzo —
qui, justement, font l'effet de sorbets exquis servis dans le dé de cristal des fées, et qui ont tous cette goutte d'ironie qui relève toutes les saveurs, hélas I en les rendant mortelles, — jusqu'à ses autres poèmes d'une concentration moins profonde et jusque dans les pages les plus sérieuses de ses ouvrages en prose, Henri Heine a toujours mêlé à tout ce qu'il a écrit une ironie... est-ce divine ou diabolique qu'il faut dire? car elle nous fait volupté et douleur ; autant de bien que de mal en même temps. Et c'est si fort et si habituel dans Henri Heine, que si, comme M. Taine, par exemple, j'avais la manie d'expliquer les esprits par une qualité première, j'expliquerais tout Henri Heine par celle-là. Seulement, qu'on se rassure I Pour ma part, je n*ai jamais cru à ces facultés ogresses qui mangent toutes les autres, et ma notion de la Critique est un^peu plus complexe que celle d'un faiseur de paquets qui emballe et ficelle toutes les facultés d'un homme dans une seule, sur laquelle il campe une étiquette : € Imagination I paquet Shakespeare 1 Enlevez et roulez ! » C'est par trop conducteur de diligence, celai Henri Heine n'est pas plus une seule faculté que Shakespeare. Il est varié, ondoyant, contrasté, ayant dans sa tête une hiérarchie de facultés qui s'accompagnent, se tiennent, fondent teurs nuances comme l'arc-en-ciel, et non pas une grande faculté solitaire qui se dresse, pyramide isolée, dans le désert de son cerveau.
Je l'ai dit, c'est le poète moderne par excellence, — Y excellence du mal de ce temps. Absence de conviction ; tout caprice ! Pour faire le génie de Henri Heine, , combien a-t-on broyé d'esprits?... 11 est Allemand et il est Français ; il est ancien, renaissance, et moderne surtout, — et de la dernière heure du xix" siècle, — ayant passé à travers toutes les idées, tous ces cerceaux d'or qui n'ont que des fonds en papiers-chiffe et qu'il a crevés, en les emportant !
C'est un fils de Rabelais et de Luther^qui, les larmes aux yeux, marie la bouffonnerie de ces deux immenses bouffons à une sentimentalité aussi grande que celle de Lamartine. C'est un Arioste triste, aussi féerique et aussi délicieusement fou que l'autre Arioste, qui montait l'hippogriffe I C'est un Dante gai, — cela s'était-il vu ? — exilé comme l'homme de Florence, mais qui a des manières de parler de sa patrie encore plus tristes que celles du Dante, sous cette gaieté, mensonge et vérité, qui lui étreint avec une main si légère et des ongles si aigus le cœur î C'est un Voltaire, mais qui a
une âme, quand Voltaire n'a que de Tesprit. C'est un Goethe, sans Tennui de Goethe, le Jupiter Olympien de l'ennui solennel etsupréme,quirafaittombercinquante ans comme une pluie d'or sur l'Allemagne ; sur l'Allemagne, cette Danaé de l'ennui heureuse, qui se jetait par terre pour le ramasser 1 C'est un Hoffmann sans fumée de pipe, un Hoffmann qui met son fantastique dans le bleu le plus pur, dans les clairs de lune les plus blancs et lesplusveloutés. C'est un Schiller idéal, moins l'odieuse philanthropaillerie. Et c'est enfin, pour trancher vivement sur tout cela, sur tous ces prismes qui composent son prisme, un Rivarol de métaphysique pittoresque, mais bien plus complet et bien plus étonnant que Rivarol.
En eflfet, arrêtons-nous ici. Une des originalités les plus singulières de Henri Heine, qui en a plusieurs, c'est la compréhension philosophique. Poète, c'est-àdire tout le contraire d'un philosophe, il se joue dans la philosophie comme le dauphin dans la mer. Quelquefois (il a été kantien, hégélien, spinosiste), quelquefois il a porté, d'admiration, un philosophe sur son dos, comme le dauphin, de méprise, y portait un singe. MaiSfCommele dauphin, ill'a toujours replongé, en riant, dans la mer... Lisez son livre de l'Allemagne ! Vous serez étonné. C'est merveilleux d'appropriation et d^entente. Jamais personne n'a eu, comme Heine, de ces façons spirituelles, imagées, poétiques, cavalières et impertinentes d'entrer dans la philosophie et... d'en
HENRI HEIKE 119
sortir ! D'ordinaire, Timpertinence ne sait pas. La sienne sait. Il ne dit pas : Tarte à la crème ! comme le marquis. Il dit comment la tarte est faite, et il la jette par la fenêtre. Rivarol n'était qu'un métaphysicien pittoresque qui donnait du relief à Tabstrait. Mais Heine a ce don autant que Rivarol, et, de plus que Rivarol, la légèreté dans l'exactitude, la diaphanéité dans la profondeur. Dès qu'il en parle, il allège la philosophie. Elle ne lui pèse plus, ni à vous non plus qui le lisez, et véritablement il rappelle ces femmes qui ressemblent presque à des magies encore plus qu'à des magiciennes, et qui, malades de ces maladies nerveuses et mystérieuses comme l'utérus dont elles sont sorties, lèvent une table de marbre de l'extrémité de leurs doigts tournés en fuseau et la portent comme une corbeille de fleurs !
Mais elles sont malades, et lui se porte bien. Jamais son intelligence n'est plus puissante que quand il enlève, à bout de bras, ces haltères philosophiques comme des plumes, et qu'il les casse, en les laissant retomber, comme des porcelaines qu'on ne recollera
jamais plus. Qualité plus étonnante que les autres^ que cette faculté philosophique se retournant contre la philosophie, en cette ironique tête de poète 1 Poète, il ne m^étonne jamais qu'il le soit. Il Test toujours. Il Test dans le rythme et il Test hors du rythme. Il Test partout, même dans les idées les plus erronées, qu'il a parfois, cet homme du temps I II Tétait autant en prose qu'en vers. Il Tétait (je Tai vu une fois) et il devait Tétre en parlant d'un morceau de fromage, comme disait le prince de Ligne de ce goujat de Rousseau^ plus difficile i\ poétiser, certes! qu'un morceau de fromage, et que le prince de Ligne (les princes ont toujours aimé les laquais), en disant cela, poétisait. Qu'il grandisse ou qu'il rapetisse les hommes et les choses, qu'il se trompe ou qu'il ait raison, Heine est poète comme on respire ; il est poète, et poète idéal... Je Taime, mais je sais le juger. On juge sa maîtresse ; on juge son bourreau. — Et c'est même souvent la même chose I
Henri Heine, cet intuitif dans Tordre des idées, qui en voit le néant et qui, de sa flèche railleuse, en traverse le vide; ce divinateur de l'âme par le sentiment ; Henri Heine, ce prodige d'adorable esprit, a été aussi bête que Goethe (toujours Jupiter : la bêtise dans l'immensité I) quand il s'est agi de juger la France et les valeurs françaises. Il faut payer son droit à la frontière ! Rien de curieux en engouement, en niaiseriq et en badauderie. comme les jugements de ce Heine,
qui était pourtant démocrate, sur Louis-Philippe, le duc d'Orléans, Guizot, Thiers, madame Sand, Béranger, lesquels sont tous, sous sa plume inventive, des créations d'une grande beauté. Mais beauté terrible, qui soufflettera autant celui qui Ta faite que ceux pour qui elle aura été faite, cette beauté menteuse ! Quand on verra ces fausses grandeurs et toutes ces faiblesses, qu'on prît pour des forces à la lueur des paroles de Heine, ce sera un effet de renverse , et Ton jugera mieux combien ces gens-là sont petits.
Sans cette tache, je n'aurais qu'à louer dans les œuvres de Henri Heine, mais cette tache y restera. Seulement, en la voyant, on se dira que Henri Heine n'était, après tout, ni un historien, ni un critique, ni un jugeur d'hommes, et comme le poète est encore au fond de sa faute, il sera bien vite pardonné !
C'est que le poète, je l'ai dit, est la grande affaire, la grande réalité dont on doive se préoccuper quand il s'agit de Henri Heine, tellement poète qu'il emporte tout dans le tourbillon de sa création ou de son expression poétique. Je n'hésite point à l'affirmer, Henri
Heine est certainement le plus grand poète que TEurope ait vu depuis la mort de lord Byron, Lamartine excepté, et à sa gloire acquise^ consentie, s'ajoute encore cette autre gloire de n'avoir pas pour le moment de successeur. A dater de Heine, de cet Allemand presque Français tant il s'était naturalisé parmi nous, la France n'a vécu que sur les vieux poètes qui existaient de son temps à lui et que la personnalité de son génie, à lui, effaçait, même de Musset, qui faisait songer à lord Byron, que Henri Heine ne rappelait pas, L'Allemagne n'a présentement personne qui puisse faire oublier son dernier enfant, et ce n'est, certes ! pas, en Angleterre, le mol Tennyson, le lauréat de la reine, le poète des élégances et des convenances anglaises, tout camélia blanc et rose thé, très digne d'écrire, comme un chinois, ses vers sur de la soie ou de la porcelaine, qui pourrait remplacer dans les imaginations le fantaisiste passionné A'Atta Trolly de la Mer du Nord^ des Romanceros^ du Livre de Lazare^ le plus tendre, le plus rêveur, le plus blessé, le plus rieur des hommes, malgré ses blessures, et qui, comme les Douglas d'Ecosse, mériterait de porter ce beau surnom : Au Cœur sanglant ! Tel est Henri Heine, dans sa gloire immuable. Tel est l'homme que la postérité verra plus dans ses œuvres que dans toutes les correspondances indiscrètes qu'un intérêt quelconque, fût-il fondé, dans un temps où l'on veut tout savoir, publiera désormais après lui. Il peut avoir des torts, cet homme !
Je lui en connais dans ses ouvrages ; il pourrait bien en avoir aussi dans sa vie. Mais qu'ils restent, ceux-là, entre lui et Dieu I Avons-nous bien le droit d'en connaître?... Poète en rapport direct avec le monde et THistoire par la poésie, il a fait œuvre de poète, il a fait œuvre de beauté. Faire œuvre de beauté, c'est la moralité des poètes; car la beauté élève le cœur et nous dispose aux héroïsmes. Je ne sais pas si les fameux vers de Lamartine sont aussi vrais que hardis :
Et vous, fléau de Dieu, qui tait si le g6nie N'est pas une de vos vartus?
Mais si nous mettions :
Et vous, charme de Dieu, qui sait si le génie, eto.
il me semble que j*en serais plus sûr.
Il est des noms qui obligent la Critique. Alors même qu'elle ne penserait pas que la poésie est la plus belle et la plus difficile des choses littéraires, alors qu'elle partagerait pour ce langage des dieux, méprisé des goujats, TindifiFérence dédaigneuse des fortes tètes de son siècle, la Critique ne peut pas plus laisser inaperçu un livre de vers signé Auguste Barbier, qu'un poème de Lamartine et des recueils de poésies de Victor Hugo et d'Alfred de Musset. Forcément, il faut qu'elle en parle, sinon par respect de leur génie, à ces quatre grands poètes acclamés autrefois, au moins par respect pour l'opinion qui les a acceptés et dont elle est, comme l'on sait, la très