‹ Les poètesChapitre 9 sur 14 · Ceci suivit immédiatement la condamnatioD · texte numérisé non relu

Ceci suivit immédiatement la condamnatioD

^r. Jean Richcpin n'est pas voué à Téternel refrain de sa Chanson des Gueux. Il n'est pas si Gueux que cela... Il ne fera pas toute sa vie le Villon, comme Chatterton fit le Rowley. Le système, Fexagération volontaire, Tarchaïsme, Timi tation, fatale pour les plus forts quand ils ont ce charmant défaut de la jeunesse, mère de tant de sottises, toutes ces choses qui contaminent çà et là Toeuvre actuelle, doivent, par le fait de la santé et de la vigueur de son esprit, mourir prochainement en M. Richepin et disparaître de ses œuvres. Il est certainement assez fort pour prétendre un jour à Toriginalité et pour chanter dans le strict et pur registre de sa voix. Il ir'est pas fait pour n'être qu'un poète comme Paul-Louis Courier fut un prosateur. Il a, lui, ce que n'avait pas le sec et retors Courier, homme de verbe et de formules : il a le feu, la verve, les entrailles, l'abondance, une touche large et grasse, et même quelquefois grandiose. On sent, sous l'imitation, une nature, — et il faut le lui rappeler aujourd'hui, car M. Richepin est à sa mauvaise heure. Le cœur de l'homme est ainsi pétri que toute condamnation l'exalte et fait lever dans son âme le génie aveugle et violent de la contradiction, qui dort en nous et qui est si promptement debout I... On persiste, alors,daDs ce qu'on a fait, et on le recommence en l'aggravant. Le talent tourne sur lui-même au lieu de s'élever audessus de lui-môme, et c'est ce que je voudrais em-

pêcher. Je voudrais que la Critique sauvât le talent en péril d'un jeune homme qui me semble fait pour aller aux astres, comme disaient magnifiquement nos pères, mais à la condition de purifier ses ailes dé rimitation, cette glu qu'il prend peut-êU*e pour une gomme d'or.

Je sais bien qu'il est difficile de déterminer avec Justesse là où l'analogie d'imagination finit dans un homme et où l'imitation commence. Le poète de la Chanson des Gueux est d'une race et il porte les signes de sa race. Il ressemble à Villon (par le tour d'imagination) autant qu'il l'imite. Littérairement, c^est un Gaulois. Il a des parentés évidentes avec les grands Gaulois de notre littérature : Rabelais, Mathurin Régnier, tous ces braveurs d'honnêteté dans les mots, — La Fontaine lui-même, si on pouvait comparer quelqu'un à ce délicat de La Fontaine dans ce qui n'est pas délicat : la gauloiserie I Mais si M. Richepin a des parentés naturelles avec ces Maîtres, noblesse oblige, et il est temps d'introduire dans la famille d'esprits dont il fait partie une individualité nouvelle. L'y a-t-il introduite? Voilà la question. Rabelais, s'il revenait au monde, et Mathurin Régnier, dont M. Richepin procède plus que de personne, écriraientils maintenant ce qu'ils ont écrit autrefois ?... Croyezvous qu'ils feraient — si l'idée leur en venait — la Chanson des Gueux comme M. Richepin nous Ta faite?... Non I Rabelais et Régnier /emien^ différent

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de ce qu'ils ont fait, sous peine d*étre inférieurs à eux-mêmes. Ils ne seraient pas leurs propres échos. Comme ils ont eu, Rabelais surtout, Toriginalité dans leur temps, ils auraient l'originalité dans le nôtre, — Toriginalité, qui estTongle du lion en fait de génie ! Rappelez-vous les Contes drolatiques de Balzac, à coup sûr la plus étonnante de ses œuvres^ mais que personne n'oserait appeler « une œuvre de génie >, parce que l'inspiration première et la langue — une merveille d'archaïsme I — y manquent d'originalité.

Et, cependant, ce n'est pas le sujet qui en manque, — d'originalité, — dans la Chanson des Gueux ! Le sujet du livre de M. Jean Richepin a sa nouveauté, quoiqu'il ait été parfois effleuré par les peintres, les conteurs et les poètes. Seulement, aucun d'eux ne Ta touché à fond et n'a essayé d'épuiser dans un vaste ensemble ce grand sujet de la Pauvreté en toutes ses manifestations pittoresques, touchantes, grotesques et terribles. Les € Gueux », pour employer le mot insolent et narquois que la race gauloise inflige presque gaiement à ceux que TÉglise, dans sa tendresse

sublime, appelle « les membres de N.-S. Jésus-Christ », les gueux ne pouvaient pas ne point tenter Timagination de ceux-là qui savent où se trouve la Poésie dans les choses humaines. Mais s'ils Pavaient exprimée, cette poésie de la Pauvreté, ce n'avait guères été qu'en passant, par traits détachés, par éclairs, en quelques groupes ou en quelques têtes flambant de génie, dans un coin de livre ou de tableau... Qui les avait vues, ces têtes, les avait contemplées; qui les avait contemplées ne pouvait plus les oublier. Chez les poètes, par exemple, nous avions le Vieux mendiant du Cumberland de Wordsworth, le Vieux vagabond de Déranger, sa Chanson des Bohémiens y — et même sa Chanson des Gueux, si maigre, du reste, quand on la compare à celle de M. Richepin ! Chez les conteurs, nous avions l'Edie Olchitrie de Walter Scott, et le vieux Par-les-chemins de Balzac. Je ne parle point des Misérables de Yictor Hugo, qui sont des Pauvres à qui on a fait des têtes, — pour me servir d'une expression du métier dramatique, — des Pauvres arrangés dans l'intérêt d'un parti, des Communards d'avant l'heure. Chose mesquine et triste I car Victor Hugo nous a donné une cour des Miracles, dans sa Notre- Dame de Paris, de manière à prouver qu'il pourrait peindre, s'il voulait, ressemblant et puissant tout à la fois. Chez les peintres, nous avions le Pouilleux de Murillo, dans sa pluie de soleil et d'or. — Callot seul, le bohémien Callot. avait fait, lui,œuvre d'ensemble.

Tout un monde de gueux a passé dans son œuvre... Mais, qu'on me passe le mot ! ce sont des gueux spéciaux : — tous les Meurl-de-faim, tous les Stropiats, tous les Béquillards, tous les tronçons de Tefifroyable guerre de Trente Ans ; une page plus d'Histoire que de nature humaine. Ehbien^ c'est un ensemble encore plus 'large et plus étreint que celui de Gallot, qu'a voulu réaliser, dans un autre genre d'Art et d'expression, un jeune homme qui n'a pas été un bohémien comme Gallot, mais tout au plus un bohème comme on l'est quelquefois, quand on a vingt ans^ à Paris, au xix" siècle, et ce jeune homme s'est cru de force à mettre dans un livre de sentiment et d'observation, et de chanter ou de faire chanter en des poésies personnelles ou impersonnelles, toutes les misères de son temps, ces misères invincibles à la philanthropie, et qui, sous le costume et les vices de chaque siècle, forment la Misère éternelle I

Il faut convenir que cette idée ne pouvait venir qu'à une tête poétique, et je dirai plus : — à une âme profonde.

On peut être trompé, surtout en fait d'âmes^ dans ce monde épais et sans transparence, mais jusqu'à nouvel ordre il me fait l'eflfet d'en avoir une, ce M. Richepin. 11 me fait, lui le Yillonesque et le Rabelaisien, l'effet d'avoir ce que n'avaient ni Villon^ ce polisson auquel ce diable de Louis XI, si bon diable, épargna la corde, ni Rabelais, cet impitoyable génie

du rire à outrance, qui aurait eu tout, s'il avait eu du cœur! Le poète de la Chanson des Gueux ne les peint pas que de par dehors, pour le seul plaisir de faire du pittoresque. Malgré Tosé, le cru, et même le cynique, à quelques* endroits, de sa peinture, ce n'est nullement un réaliste de nos jours. Il est mieux que cela. 11 a l'âme ouverte à tous les sentiments de la vie, et il les mêle — et fougueusement ! — à ses peintures. H sait s'incarner dans les gueux qu'il peint. Mais il n'a pas, malheureusement, il faut bien le dire, le seul sentiment qui l'aurait mis au-dessus de ses peintures, le sentiment qui lui aurait fait rencontrer cette originalité que Villon, Rabelais et Régnier ne pouvaient pas lui donner. 11 n'a pas le sentiment chrétien.

C'est, en effet, dans la profondeur du sentiment chrétien qu'était l'originalité qu'il n'a pas. Depuis que le monde est monde, le Christianisme seul a compris les pauvres et les a bien vus. Seul, ce rayon de Dieu leur tombant sur la tête, plus chaud et plus magnifique que le soleil de Murillo^ a éclairé les gueux et les a idéalisés. La religion de l'adorable saint François d'Assise, qui se fit gueux d'une autre façon que M. Richepin, lequel se vante un peu trop d'en être un ; la religion du très moqué, du très peu compris mais du très grand Bienheureux Labre, qui fut un mendiant comme M. Richepin ne le sera probablement jamais, est très nécessaire au poète des Pauvres s'il veut creuser dans leurs abjections et leurs vices.

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dans leurs grandeurs et leurs vertus. M. Rîchepin, dans ses poésies, n'est pas plus un matérialiste appuyé qu'il n'est un réaliste de ce temps. L'âme qu'il a le sauve de ces abaissements. Mais M. Richepin^ malgré son âme, au-dessus de la plupart des âmes de son siècle, est cependant un homme moderne, pétri par la main de l'éducation moderne. Âpres tout, sous les haillons dont il s'enveloppe si diogéniquement en ses poésies, c'est un épicurien aux yeux païens, et un épicurien qui n*a pas la modération et l'équilibre d'Épicure ; car c'est un intense, que M. Richepin, s'il en fut jamais! Ame ardente, s'il avait été chrétien il l'aurait été comme il est tout, il l'eût été intensivement comme il est poète, et son talent — dans sa Chanson des Gueux qui n'est qu'énergique et quelquefois infernalement énergique — en aurait été divinisé.

Je veux pourtant vous dire ce qu'il est, ce talent qui aurait dû monter jusqu'au génie pour être digne du sujet qu'il n'a pas craint d'aborder. Incontestablement, ce talent est très grand. L'homme qui chante ainsi est un poète. Il a la passion, l'expression, la pal-

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pitation du poète. Mais son livre n'est pas qu'un recueil de poésies ; c'est toute une composition. Il l*a divisé en trois parties: les Gueux des Champs^ les Gueux de Paris ^ei Nous autres Gueux! Dans mes impressions, à moi, les Gueux des Champs sont très supérieurs aux deux autres, et sans que le talent du poète y soit pour tout, mais par le fait aussi du sujet, de son atmosphère, de ses. paysages, de ses superstitions et de ses mœurs. Les pauvres des champs, quels que soient leur bassesse, leurs passions, leurs vices mêmes, sont autrement poétiques que les atroces voyous de Paris, ces excréments de capitale et de civilisation, qui souillent l'aumône en la recevant... Et, d'ailleurs, ils sont placés plus loin de nous, dans une perspective qui est une poésie de plus. Les Couche-toutnuds d'Eugène Sue et de tant d'autres romanciers de cette époque, où le talent, quand on en a, regarde plus en bas qu'en haut, sont des types usés à force de s'en servir, et il faut toute la flamme d'expression de M. Richepin pour que nous ne soyons pas dégoûtés jusqu'au vomissement de cette vile canaille, aux infâmes sentiments et à l'abominable langage. M. Richepin, lui, a avalé son crapaud. Il va jusqu'à l'argot de ces arsouilles (le mot y est, et bien d'autres encore !)... Il a écrit plusieurs poésies en pur argot, qu'il s'est obligé à traduire en français dans la page suivante. Franchement, c'est trop ! Mais M. Richepin est Jean-le-Téméraire en littérature. 11 a peut-être

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eru que la hardiesse, et la cràncrie dans la hardiesse, seraient de Toriginalité. Il n*en est rien. L'Originalité ressemble à Fange qui n'eut qu*à étendre la main pour vaincre Jacob, lequel faisait ce que fait M. Richepin, quand il s'efforce et donne d'une tête de bélier enragé contre tout. Et, du reste, pour ce que ces chansons en argot expriment et pour ce que la traduction française nous en apprend, il n'était vraiment pas la peine de se verdir à cette langae-là !

Mais ce n'est point dans ces partis pris de jeune &omme qu'est le talent du poète de la Chanson des Gueux, Je l'ai dit déjà, là où je l'aime le mieux, c'est dans ses Gueux des Champs. Là il y a réellement de grandes et fortes beautés; là l'accent profond, la couleur vraie, l'acre senteur du sujet et en beaucoup de pièces ses lueurs terribles ; car toute misère est terrible quand l'Idée n*est pas là pour la désarmer. Or, c'est là ce que je reproche aux Gueux des Champs de M. Richepin. L'Idée de Dieu ne passe pas une seule fois dans le cœur ou dans la pensée de ces vagabonds et de ces mendiants dont il est le rhapsode, — dont il chante les Odyssées et les Idylles sur ce noir violon de ménétrier, brûlant et sinistre, qui vous émeut tant, «t qui met jusque dans les airs de l'amour toutes les iérocités de la vengeance contre la misère de la vie. M. Richepin sait le secret des sensualités et des intempérances du pauvre. Je ne lui reproche pas de le savoir, et même de le dire ; mais ce que je lui repro-

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che, c'est d'avoir trié tous ses gueux sur le volet du diable. Tous, ils ont un pied dans le malheur et l'autre dans le crime, et ils boitent de l'un et de Tautre €Ôté, comme dit l'Écriture. Mais à côté de ceux-là, et précisément, aux champs, dont M. Richepin est un vivant paysagiste, il y a d'autres gueux que les siens I... Je ne nie pas les désespérés, mais il y a les résignés aussi, et ils ne sont pas dans le livre de M. Richepin. Ceci est un hiatus,un trou énorme dans son œuvre, qui avait la prétention d'être un ensemble et qui n'est plus que les fragments épars d'un poème interrompu, et qu'il faudrait achever.

Et il n'y a pas que cela, au surplus, qui rompe l'unité du poème de M, Jean Richepin. Ici, ce sont les gueux qui manquent, mais ailleurs, c'est le poète des gueux. M. Richepin ne l'est point partout, dans sa Chanson. En une foule de pièces,comme,par exemple: Vieille Statue^ la Flûtes le Bouc aux enfants^ etc., je cherche le ménétrier des gueux et je ne trouve qu'un épicurien, un lettré, un renaissant et même un mythologue, qui croise André Chénier avec Mathurin Régnier et Callot. Lisez surtout la pièce : Vieille Stçtue :

Pan, gardien sacré de cette grotte obscure Toi qui ris d'un air bon dans ta barbe de pierre !

Et quoique la pièce soit charmante et fasse bas

relief... grec, cependant, les gueux des champs au XIX* siècle, les gueux réels qui nous ont touché de leur coude percé, n'ont rien à faire avec Pan et cette voix classique qui ne résonne plus que dans les mémoires cultivées, et non dans les entrailles humaines. Évidemment, ce sont là des hors-d'œuvre dans Toeuvre de H. Richepin. Mais quand on fait chanter des gueux, quand on est^ comme M. Richepin, presque un dandy de gueuserie, si un dandy n'était pas toujours froid, une telle chose est plus qu'un hors-d'œuvre, c'est une contradiction.

Et je viens peut- être d'écrire le mot qui explique le mieux les défauts et les fautes du poète de la Chanson des Gueux : il a trop le dandysme de ce qu'il chante. Fait pour être naïf puisqu'il est poète et qu'il a des sensations vraies, il devient dandy par intensité, — par amour de son sujet peut-être, — et le dandysme est toujours de l'affectation. Le dandysme a diminué Byron lui-même. Il est vrai que c'était le dandysme du dandy pur mêlé au poète, — le dandysme de Brummell^ qu'il admirait, disait-il, presque autant que Napoléon, — tandis que le dandysme de M. Richepin est d'un autre genre. C'est le dandysme de la gueuserie dans ce qu'elle a de plus audacieux, et... (ma foi! je le dirai, car avec un robuste comme M. Richepin on peut être dur,) quelquefois de plus grossier. Le dandysme de la gueuserie, cette affectation, a poussé M. Richepin aux outrances d'attitude et d'expression

dont son livre et son talent pouvaient se passer. Seulement, — voici quelque chose en faveur du poète que je blâme, — Taffeetation, qui, ordinairement^ éteint la verve, n'éteint point la sienne. Elle est, chez lui, inextinguible. Qualité rare en tout temps que la verve, mais plus rare et plus précieuse que jamais dans une époque épuisée où personne ne vit fort I La verve est une des qualités dominantes de l'auteur de la Chanson des Gueux^ et il fallait qu'elle fût de bonne trempe pour avoir résisté au besoin d'effet à tout prix qu'il poursuit avec tant d'acharnement dans tout le cours de son livre, et particulièrement dans la troisième partie intitulée: Nous autres Gueux! — partie inférieure de ses poésies, trop pantagruélique à mon gré, et dans laquelle non pas seulement l'ivresse, mais l'indigestion est glorifiée.

Enfin, me voilà au bout de ma critique sur le livre de M. Richepin! Je lui ai dit franchement mon opinion sur son œuvre, mais je ne lui ai pas dit toute mon impression. Si la Critique était une chose (Je sensibilité, il serait absous... mais la Critique relève de plus haut

que de rémotion du critique. Mon impression fut excessivement vive quand je lus le livre d'enfilée, et Tenthousiasme me prit au point que j'eus besoin de réflexion et d'une seconde lecture pour en apercevoir les défauts. Ils sont cachés par tant de qualités brillantes, que, d'abord, on ne les voit pas. Le livre est entraînant, et c'est peut-être ce qui Ta fait trouver dangereux... Je crois qu'on peut dire à la décharge du poète de la Chanson des Gueux, qu'il n'a pensé qu'à son eflFet littéraire. Il ne s'est pas préoccupé de l'effet moral de son livre, et il a appris à ses dépens que d'autres pouvaient s'en préoccuper. Selon moi, — je l'ai dit, mais j'insiste parce que la cause est grave et que le poète condamné de la Chanson des Gueux vaut la peine qu'on insiste, — toutes les qualités de sa poésie, qui n'est pas que truande et féroce, acharnée, archiloquienne^ mais souvent d'une tendresse et d'une compassion infinies (voir, entre autres, le CAemin creux, les Pleurs de tArsouille, et surtout le Grand-Père sans enfants), appartiennent à son âme, et les défauts de cette poésie à son temps et au malheur qui Ta fait naître au xix* siècle. L'absence de foi religieuse, l'indifférence de tout ce qui créait la vie morale autrefois, ont empêché son observation d'être complète et lui ont mutilé son œuvre. Voilà ce qu'il y a gagné. Généreux d'instinct, il n'a vu que les côtés sombres, cruels, vicieux, menaçants de la pauvreté, comme le grand Balzac (ce qui, du reste, n'est pas une excuse),

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ne vit que les côtés mauvais du paysan dans ses Paymm,

Balzac, il est vrai, était chrétien, et il n'oubliait pas qu'il le fût. Balzac blâmait, avertissait. Il était moraliste tout en faisant sa peinture. M. Richepin ne fait que la sienne. Balzac disait, dans ses Paysans, au législateur et à la société menacée, pour qu'ils y prissent garde : Voilà le « Robespierre à mille têtes ! » Et l'horreur qu'il en donnait était salutaire et pouvait être féconde. M. Richepin ne donne pas cette saine horreur. Il n'offre pas, comme Persée, aux yeux, qu'elle épouvante,la tête coupée de la Méduse... On dirait qu'il est amoureux de son effroyable beauté et qu'il en caresse les serpents.

Quand, après la Chanson des Gueux, M. Jean Richepin publia son volume des Blasphèmes, on put voir clairement pourquoi il avait oublié le Christianisme «t ses influences sur ces pauvres dont il écrivait l'histoire. C'est que M. Jean Richepin, bien loin d'être un chrétien, était un athée, et un athée qui s'en vantait a.vec emphase. On aurait pu dire de son livre ce qu'on

dit un jour de Tafireux Richard Cœur de Lion: € Prenez garde à vous, le diable est déchaîné ! » Mais ici, le diable n*est pas H.Richepin tout seul. C'est le public aussi, comme M. Richepin. Deux diables en un, qui se valent et s'engendrent mutuellement Tun de Fautre, comme, dans TEnfer de Milton, le Péché et la Mort^ la Mort et le Péché. Moralement, puisqu'on est assez inconséquent pour nous parler de morale à propos d'un livre de poésies dans un temps d'immoralité littéraire comme il n'en a, certes ! jamais existé; moralement^ un livre qui s'appelle les Blasphèmes ne pouvait pourtant pas avoir l'accent d'un livre de bénédictions 1 En somme, ce livre, annoncé depuis des années, est ce qu'il a voulu être, et il tient ce que son titre avait promis. Il a l'impudence de nos mœurs. A une époque où la liberté est le principe qui gouverne le monde en le malmenant, le livre des Blasphèmes est un livre de liberté... et personne n'a le droit de s'insurger si fort parmi ceux-là qui ont toujours le mot de liberté à la bouche I Le livre des Blasphèmes est la conséquence très simple de l'état général des esprits. D'invention, il n'a pas la moindre originalité, et, socialement, il ne suppose aucun courage. Si son siècle n'était pas ce qu'il est, M. Richepin n'aurait pensé ni publié son livre ; mais il est de son siècle, il le connaît... et il a chanté.

Il a chanté pour toute une société de blasphémateurs. Seulement, a-t-il bien chanté?... Quelle est la

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beauté et la portée de savoix?... Voilà la question I Ce livre, dont tout le monde est plus ou moins coupable, tout le monde ne pourrait pas Técrire, et M. Richepin Ta pu... et comme personne que lui peut-être ne le pouvait. Quant à moi, je me tiendrai à quatre pour être juste en parlant de ce livre, qui, par le bruit qu'il fait, force à parler ceux qui voudraient se taire. Alors que la morale religieuse n'est plus, quand la pauvre littérature, qui mourra aussi, un de ces jours, de son immoralité, existe encore, il n'y a plus que la question esthétique à poser devant un livre comme celui des Blasphèmes ;il n'y a plus qu'à savoir si nous avons, malgré Thorreur de son livre, un poète de plus dans M. Richepin.

Eh bien, je dis sans sourciller — et qui qu'en grogne! — que nous l'avons. Quelles que soient les taches de ce livre, qui a ses taches, comme le soleil, je dis qu'il n'en est pas moins la production d'un génie poétique qui, dans le poète, peut un de ces soirs s'éclipser ou disparaître, mais qui, dans ce livre-là, a immobilisé un rayon qu'on n'^éteindra pas. Je dis que la Critique — la Critique littéraire, bien entendu, et non la Critique morale, qui n'a que faire ici, — peut prendre ce livre et l'écailler comme on écaille un poisson, et le racler du fil de son couteau et en retrancher, couche par couche, tout ce qui déshonore littérairement une telle œuvre, c'est-à-dire le gongorisme effréné, ratroce mauvais goût, les bas-

sesses ignobles et malheureusement volontaires d^expression, Thaleine des pires bouches, enfin tous les défauts dont l'auteur a fait comme à plaisir d'immondes vices, il restera et on trouvera, sous tout cela et malgré tout cela, un énorme noyau de poésie, résistant et indestructible, qui brillora de sa propre lueur dans rhistoire littéraire d'un siècle qui a des poètes comme Hugo, Vigny, Musset, Baudelaire et Lamartine, le plus grand de tous !

Il Test, en effet, au même titre qu'eux. Il a, comme eux, ce je ne sais quoi, impossible à déterminer et même à nommer, mais qu'on sent dans les profondeurs de Tâme maîtrisée... Les poètes qui diffèrent le plus de ce dernier venu par le sujet de leurs chants, lui ressemblent par cela seul qui les fait poètes. Or, ce qui fait les poètes, ce n'est ni la couleur, ni le relief, ni l'éloquence, ni aucune des forces qui font aussi les prosateurs, quoique les poètes puissent les avoir comme les prosateurs. C'est autre chose, — autre chose de bien autrement immatériel, qui ne tient pas à ce qu'on chante, mais à la manière dont on chante.

Or, encore, quand on a ce don divin de poésie, on Ta partout et quoi qu'on chante. Lamartine, par exemple, que je viens de nommer, Ta autant quand il est impie que quand il est religieux. Il Ta autant dans son Désespoir et ses Novissima verba^ que dans ses Méditations et ses Harmonies les plus pieuses et les plus résignées. Lamartine, cet homme d'un idéal habituellement céleste, a eu des moments dans sa vie où il blasphéma et fut Richepin, et Richepin a été toute sa vie ce Lamartine-là. La différence entre eux est que Lamartine remonta toujours vers Dieu du fond de son impiété et de ses blasphèmes, tandis que Richepin ne remonta jamais vers Dieu du fond des siens. Mais ce n'est pas parce que Lamartine remonte vers Dieu que Ton trouve lesblasphèmes momentanés du Désespoir et des Novissima verba sublimes^ c'est parce qu'ils ont la flamme, l'émotion, l'intensité et la beauté inanalysable de cette substance mystérieuse qui est la Poésie, — cette âme dans une autre âme qui ne double pas toutes les âmes... Eh bien, cette âme exceptionnelle, l'auteur des Blasphèmes l'a comme Lamartine. Il est aussi inspiré à sa manière que Lamartine à la sienne. Seulement, il n'a qu'une inspiration, et Lamartine en a deux.

Non, cependant, que le lyrique qui débuta par la Chanson des Gueux et qui écrivit les Caresses en soit réduit, de nature, à la stérilité d'une seule inspiration, mais il n'en a qu'une dans les Blasphèmes. Là,

il faut en convenir, il est monocorde. Mais je ne sache pas que d'être monocorde soit, pour un poète, une infériorité ou une diminution de puissance, quand il tire d'une idée ou d'un sentiment unique la plus étonnante diversité, et l'abondance, delà profondeur. Pour rester dans la vieille image de la lyre, Fauteur des Blasphèmes a sur la sienne une seule corde qui vaut les sept... et cette corde, qui n'est ni la corde d'or, ni la corde d'argent, ni la corde d* airain, ni la corde de soie, c'est la corde humaine, tirée de nos entrailles, et qu'on lui a niée. Pour l'abaisser dans le plus lâche et le plus hypocrite des éloges^ on a fait de M. Richepin, de ce bouillonnant contre Dieu, le plus volontaire et le plus roué des rhétoriciens. On a prétendu que ces bouillonnements tumultueux, embrasés et terribles» étaient sortis, non du volcan du cœur ou de l'esprit d*un homme, mais, le croira-t-on? d'un parti pris aussi mesquin que celui de la volonté d'un gringalet littéraire qui s'est inoculé dans les veines une goutte d'impiété pour faire son petit effet contre Dieu. Estce assez misérable^ cela? Des docteurs en sincérité se sont établis carrément dans la conscience du poète Richepin pour mieux savoir que lui ce qui s'y passe, et ils ont déclaré que son impiété n'était qu'une comédie. Ils ont refusé de croire à la vérité de sa haine contre Dieu et à la loyauté de ses imprécations, comme s'ils étaient toujours sincères, eux, quand ils écrivent I Ils avaient, si on s'en souvient, appliqué déjà cette

méthode de trahison à un autre poète^Roi]inat,rauteur des NévroseSj acclamé par eux dans la surprise d'un talent plein de nouveauté, puis bientôt bafoué et traité de saltimbanque par cette envie qui se trouve toujours embusquée dans un repli du joli cœur de rhomme, et qui se repentait d'avoir applaudi I Mais les mauvais sentiments sont bêtes, et c'était une bêtise de l'Envie ; car si le saltimbanque domine et explique le poète,il est plus surprenantque le poète lui-même... On a déplacé Tun pour donner sa place à Tautre, mais pour cela on ne s'est pas arraché à la dure nécessité, qui fait tant de mal, d'admirer I

Du reste, rien de plus facile que de ramasser cette pierre à ses pieds et de la jeter à la tête de quelqu'un : c Je ne vous crois pas. Je ne crois pas que vous pen siez ce que vous dites. Je ne crois pas à la sincérité du sentiment que vous exprimez. » Oui! c'est facile, et d'autant plus facile que cela doit rester impuni; car on ne peut pas faire la preuve^ qui serait une punition, de la sincérité d'un sentiment ou d'une pensée, si ce n'est par l'accent qu'on meta Texprimei, les âmes

n*étant pas transparentes. Or, cet accent, qui l'a jamais eu plus que Fauteur desNétn'oses ? Si cet accent ne vous pénètre pas, tout est dit. On ne discute point un accent ; on le sent ou on ne le sent pas... Je vous montre un chêne, — un vrai chêne. Vous dites que ce n'est pas un chêne. Je ne peux pas vous le prouver et je n*ai plus qu*à vous tourner les talons. Je sais bien que dans le cas particulier de Fauteur des Névroses et de Fauteur desBlasphèmes^ la Critique avait une espèce de mauvaise raison pour les accuser ou les soupçonner d'histrionisme dans leurs vers, et c'était^ pour tous les deux, Fexhibition de leurs personnes, Fun dans les salons de Paris, et Fautre, résolument acteur, sur un théâtre, devant le public des théâtres. Mais c'était une mauvaise raison. On ne peut pas retourner ce qui est de la personne contre le poète, quand il y a poète dans un homme. La vie de la pensée et la vie de Faction vulgaire bifurquent et ne s'impliquent point. Quels que soient doncles antécédents dans la vie de M. Richepin, quels que soient son passé et son caractère, qu*on n a pas à juger ici, il est poète dans ses vers, il y a la sincérité du poète, et c'est à Vévidence de r accent qu'on le reconnaît, et que, sans cette méprisable envie, le cancer de la littérature, on l'aurait, à la première vue, universellement reconnu.

Et d'autant plus que c'est Fesprit du temps qui chante dans sa voix, seulement Fesprit du temps relevé dans le poète, puissancialisé, poussé au sublime,

M. JEAN RICHEPIN lOS

— le sublime du mal, il est vrai. L'auteur des Blasphèmes que voici est bien venu à son heure, et son heure doit en être fière ! Le siècle de Shopenhauer et du Nihilisme a enfin trouvé son poète. JusquMci, il ne l'avait pas. Avant ce livre des Blasphèmes^ il n'avait que madame Ackermann et ses Poésies philosophie fjfues, madame Ackermann que j'eus Tinsolence, un jour, de traiter de monstre (il devait y avoir mieux I) pour résolument avoir nié Dieu dans des vers incroyablement beaux pour une femme, tant il s'y montrait de mâle vigueur. Mais la poésie de madame Ackermann n'était, malgré la fermeté de son marbre, que la balbutie de la poésie qui allait venir. J'avais avancé l'heure du monstre I L'homme allsdt parler... La femme, qui se retrouve toujours quand elle veut le plus cesser d'être, se retrouvait dans les vers inouïs de madame Ackermann. Les larmes immortelles de la Pitié, chez cette Révoltée généreuse des douleurs du monde, n'ont jamais séché sur son athéisme attendri... Il fallait au siècle un athéisme plus furieux et plus implacable. L'auteur des Blasphèmes l'apportait. S'il n'avait été qu'un blasphémateur d'un talent médiocre, on n'aurait vu en lui qu'un Trissotin de plus contre Dieu. Il y en a tant I Mais avec le talent qu'il possède il ne devait faire hausser les épaules à personne, même à ceux qui respectent le plus tout ce qu'il outrage. Le Trissotin était monté jusqu'au Satan, et l'ensorcellement

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de sou taleat si formidable, que, quand on lit ses vers, sa rage et ses rugissements contre Dieu et sa création et Tordre du monde n* apparaissent plus comme la plus insensée des folies, et qu'on sent avec épouvante passer en soi comme le frisson partagé des colères du Sacrilège !

Le livre de ce Satan poétique, qui a été dix. ans couvé, comme Tœuf du Chaos dans la Nuit, est un ensemble d*une beauté si vaste et si pleine, malgré ses formes détachées, qu'il ne peut pas être déchiqueté par les analyses de la Critique et qu*elle est forcée à faire de la synthèse, ce qu'elle ne fait jamais. Pour donner une idée de Toeuvre de M. Richepin, elle est obligée de renvoyer à son livre, à ce mastodonte qui, s'il disparaissait de la littérature, n'aurait pas de Cuvier ; car on ne reconstituerait pas avec les os de quelques pièces de vers isolées la gigantesque ossature du tout. Ces pièces de vers, en effet, d'un talent tout à la fois exécrable et magnifique, sont accumulées les unes sur les autrespar une main d'Hercule pour en faire un bûcher où brûler Dieu et le

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monde, et c'est là précisément qu'est le côté hmnain, pathétique et déchirant de cette poésie qu'on a dit n'être qu'une rhétorique. La poésie de Richepin, car il m'ennuie de dire M. Richepin en parlant de cet outlaw de toute société et qui s'appelle lui-même un bohème, un sauvage, un barbare I la poésie de Richepin n'est pas seulement de la furie et du vomissement d'ampleur de fleuve contre Dieu. Elle a l'angoisse de l'homme qui s'est brisé la tête contre le Sphinx sans mot des choses. Elle roule de l'angoisse dans le plus profond de ses flots. Qui ne voit pas cela ne voit rieni Le poète d'un matérialisme si frénétique est malade d'infini. Ce désir (Tinfini^ dit-il,

... malgré tout, persistant, Hélas ! il nous soutient autant qu'il nous accable. On en meurt, et la vie en est faite pourtant !

Cet effrayant négateur de l'absolu est dévoré par l'absolu du désespoir... et pour lui comme pour tous les poètes, c'est la douleur, qu'elle soit réelle et sentie ou simplement imaginaire, qui donne aux cris de ses vers leur toute-puissance. Ils ont la fureur, le déchirement et la durée, — et la large poitrine qui les pousse crache avec eux de son sang, quoiqu'elle soit d'airain !

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Tel Richepin, du moins pour moi. C'était, dès sa Chanson des Gueux, un poète parmi les poètes les plus distingués de ce temps. Maintenant, cherchez (même dans la littérature européenne) une poésie d'une verve aussi violente et aussi continue ! Cherchez un lyrisme et un athéisme aussi surhumainement furibonds I... Qu*est-ce que Tathéisme de Shelley, qui n'est, en fin de compte, que du panthéisme embrouillé dans des brumes allemandes, en comparaison de Tathéisme de Rîchepin? Qu'est-ce que l'athéisme de Leopardi, ce poète pâJe et froid comme la lune? Shelley avait écrit le mot < athée », en grec, au bout de son nom, sur une cime des Alpes. Mais Richepin a écrit qu'il était athée sur i

la cime de ses vers, qui sont des Alpes aussi, et dont la neige est du feu !

L'Angleterre eut horreur de l'athéisme de Shelley. On ne touche pas impunément à Dieu dans une société fortement réglée. Mais la nôtre n'est plus une société, i

c'est une débandade^ et elle n'a plus le droit de poursuivre un livre contre Dieu, quand elle-même ne /

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croit pas à Dieu Elle ne persécutera donc pas Richepin comme l'Angleterre a persécuté Shelley. Son livre des Blasphèmes restera tranquillement dans sa gloire et dans son danger. Il n'apprend rien à personne, d*ailleurs. Mais son danger est peut-être d'incliner les imaginations qui Tadmirent vers une impiété absolue et définitive. Certes I moi, chrétien, j'aurais pu, à propos de ce livre des Blasphèmes^ pétrir de la morale et de l'esthétique l'une dans l'autre et confondre l'œuvre morale, que je trouve criminelle, avec l'œuvre poétique qui est belle. J'ai mieux aimé les séparer, et puisque ma fonction, dans ce livre,est de faire de la littérature, j'en ai fait.

Pourquoi Milton?

Pourquoi ce travail, qui semble sortir de terre, sur Milton?... Qui pense à Milton, à cette heure, dans ce monde moderne, attelé aux plus âpres besognes, qui n'est ni religieux, ni poétique, — tout ce que fut Milton, — et qui, tas de fourmis en travail, passe au pied de la statue des plus grands hommes sans avoir même le temps de la regarder?... L'auteur de cette biographie de Milton, de cette biographie inattendue, qui n'a été demandée, je vous en réponds I par aucun libraire, avait-il donc fait quelque découverte qui montre, dans le Milton que Ton connaît, un Milton qu'on ne connaissait pas, comme lorsque Thomas

i. Milton, sa vie et ses œuvres, par M. Edmond de Gucrle.

Carlyle découvrit les fameuses lettres inédites de Cromwell, qui éclairèrent d*un jour si profond l'individualité complexe de l'homme {...un homme s'est rencontré.,.) que n'avait pas compris Bossuet, ce Maître en Histoire ?... En 1823, un préposé aux papiers d'Ëtat de TAngleterre^ un M. Lemon, trouva^ tout en faisant sacharge, parmi les dépêches que Milton avaîtrédigées dans le temps qu'il était secrétaire d'État au département des affaires étrangères, un large manuscrit latin, qui fut immédiatement publié, par ordre du gouvernement anglais^ sous le titre : « Traité de la doctrine chrétienne diaprés les seules Ecritures {Treatise on Christian doctrine compiled from the Holy scriptures aloné). Mais le bonheur de rencontrer un manuscrit, oublié et authentique^ d'un grand homme, ne recommence pas tous les jours... Quand Chateaubriand nous donna ses quatre grandes pages sur Milton, il l'avait traduit où il allait le traduire^ mais après Châteaubriand, le vieux lion littéraire qui essaya d'imprimer ses ongles sacrés sur le poème intraduisible de Milton, y aurait-il quelqu'un d'assez hardi pour vouloir casser les siens sur ce marbre? Et ce quelqu'un là serait-il M. de Guérie?... M. Edmond de Guérie, l'auteur du livre sur Milton dont je cherche la raison d'être, est, si je ne me trompe, d'excellente race de traducteur. Il doit être le parent (et probablement le fils) de ce M. de Guérie mort maintenant et qui traduisit P Enéide. — à ce qu'il paraît, un chef-d'œuvre. Or,

comme bon sang ne peut mentir, M. Edmond de Guérie a peut-être, qui sait ! le projet de traduire plus tard aussi l'œuvre de Milton ? Et si cela était, son livre ne serait plus qu'une manière de pressentir et de préparer l'opinion, et de repassionner cette gloire froidie dans laquelle il a donné le coup de fourgon qui tire du brasier encore un dernier flamboiement.

Mais non! toutes ces suppositions sont vaines. Nulle découverte récente ne s'est faite sur le vieux grand Classique anglais. Nul projet de traduction ne transpire dans le livre de M. de Guérie. Il reste donc, ce livre, dans les circonstances extérieures de la publicité^ absolument sans raison d'être* Mais c'est justement ce qui m'en plaît... C'est le livre de l'amour et de la réflexion solitaires. C'est un livre désintéressé du moment présent et qui ne relève que de la préférence et du choix de son auteur. Quand M. Taine écrivait son Histoire de la Littérature Anglaise^ïl ne pouvait pas, lui, éviter Milton. Le poète du Paradis perdu tient une place trop éclatante dans l'Histoire littéraire de son pays pour ne pas crever les yeux, comme un soleil. Mais un livre sur Milton seul, et tiré de Milton seul^comme il tira lui-même son traité de la doctrine chrétienne de l'écriture seule {alone)^ on pouvait très bien ne pas le faire.Qu'j aurait-il eu de moins dans la gloire de Milton?... Mais, que voulez- vous? l'admiration, cette fille de l'amour, agit comme l'amour, sans regarder aux

conséquences. M. de Guérie ne s'est pas demandé si le moment était favorable pour publier son volume : il Ta publié. Il s*est pris d'admiration pourMilton, h part de son siècle et aussi à part des théories du nôtre^ et de cela — de ces deux à-partés — il est sorti un livre droit et simple, grave et renseigné, très heureusement pensé par places, et partout écrit avec une ampleur un peu traînante et un peu lourde, mais de cette lourdeur, que je ne crains pas, qui tient à F étoffé du style et que Ton pourrait comparer à celle d'une draperie de velours.

Tels sont les mérites qui sautent aux yeux d*abord et qui ne tardent pas à les captiver, de cette biographie critique de Milton : une simplicité mâle et une droiture saine et forte, sans aucun des contournements de la pensée moderne et des affreuses loucheries des faiseurs de philosophies de THistoire. Dès les premiers mots de son livre, M. Edmond de Guérie déclare avoir peu de goût pour les théories avec lesquelles on explique présentement les grands hommes, en les diminuant ; car tout est jaloux dans un temps

envieux, même les théories. Avec la largeur et Télévation de son bon sens, M. de Guérie ne doit évidemment se fier ni à la théorie représentative, qui fait des grands hommes la représentation des petits, — de sorte qu'on peut se demander, dans cette théorie, combien de sots il faut pour faire un homme de génie, comme on se Test déjà demandé pour faire un public, — ni non plus à cette théorie des milieux y ramassée partout, car elle triomphe partout, et que M. Taine, à force de la pousser et de l'exagérer, semble avoir prise à son compte. Nonl En racontant la vie de Milton, c'est Milton — et pas plus — que M. de Guérie a prétendu nous donner; c'est cette toute-puissante unité humaine qui s'appelle Milton, et qu'il compare, dans sa préface, non sans éloquence, au chêne tordu et dépouillé qui s'élève seul sur une colline aride et désolée, dans le plus saisissant des paysages de Ruysdaël.

Il n'arrangera donc pas, soyez-en bien sûrs! il n'organisera donc pas à froid de soi-disant influences qui auraient agi sur le génie de Milton. C'est la vie pour la vie de Milton qu'il va nous dire, la vie pour la vie et pour son détail, — et non pour faire de cette vie la cause du talent de Milton et pour retrouver dans son talent Tempreinte de cette vie tout entière. Quand il arrivera à l'examen du Paradis perdu, Une mettra pas, bon gré mal gré et de force, et en faussant tout autour de soi pour l'expliquer, toute l'Angleterre politique et sociale du temps de Milton dans ce

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poème, qui n'eut d*autre source que la Bible, entrée dans la tête d*un grand poète.Gomme H. laine, le dernier critique de Milton, il ne dira, certes! pas que « le € ciel de Hilton n'est qu'un Whitehall de valets brodés ; < son Dieu, un roi constitutionnel avec une barbe à la € Van Dyck ; le Verbe Créateur, un prince de Galles ; € Adam, un jeune homme sorti récemment de rUai- « versité d'Oxford; Eve, une jeune miss anglaise^ € bonne ménagère...» Il se gardera comme du feu, lui,, le cerveau bien fait, de ces éblouissantes sottises qu'un siècle moins sot que le nôtre aurait outrageusement sifQées, et, pur de toutes ces inepties prétentieuses, son livre sera certainement la meilleure réponse qu'on puisse faire, par le temps qui court, aux interprétations critiques et aux systèmes de tant de pédants affolés ! Et il y répondra, ce livre solide, très intéressant et qui n'est que vrai, no a pas seulement par la simplicité de sa conception et ses développements naturels, mais par le fond même du sujet qu'il traite : car s'il fut jamais un homme d'une originalité assez profonde pour résister à toutes les influences extérieures que le Matérialisme^ la Béte de ce temps, voudrait faire tout à l'heure si puissantes, ce fut Milton.

Miltan, en effet, c'est Foriginalité victorieuse et immaculée, indestructible et. immortelle. Tous les hommes de génie, par cela. seul qu'ils ont du génie, ont le don d'originalité. Mais, cette originalité est à peu près chez tous menacée par beaucoup de choses mortelles : l'éducation, l'imitation, les préjugés, les circonstances, la recherche et la vanité du suqcès, , les passions, qui ne sont pas toutes dans le sen^ du développement de nos facultés, que sais-je encore? — bien des tempêtes et jusqu'à des souffles peuvent altérer, affaiblir, emporter et faire entièrement disparaître cette originalité, le plus profond et le plus frappant caractère du génie. Mais l'originalité de Milton était de celles-là que rien ne pouvait entamer. U n'en fut jamais de plus forte, de plus décisive, de plus tenace et de plus vivace. L'irrésistibilité de la, vocation du génie est toujours en raison directe de son originalité... La vocation poétique de Milton fut révélée par ses premières œuvres de jeunesse, mais elle fut arrêtée et suspendue par toute une vie de travaux et de préoccupations

partie de sa vie. l/instinct voyageur d'oiseau marin qui est dans tout Anglais, mais qui n*y dort pas, le fit aller un jour en Italie; mais cet Oswald anticipé, plus sévère que celui du roman, n'y rencontra pas de Corinne. Le futur peintre d'Eve, la céleste et fra^le mère du genre humain dans sa fleur, ce Corr^e de suavité amoureuse, rigidifié et durci par le puritanisme, on ne lui connut jamais d'amour. Ses passions furent toujours austères, quand il en eut, et il les dompta. Le calme d'une àme forte tomba bientôt sur elles. Marié trois fois successivement, il fut malheureux par sa première femme qui l'abandonna, et les deux autres ne lui constituèrent que le vulgaire bonheur du pot au feu et des chemises reprisées. Ses filles, méchantes pour lui, excepté la dernière, rechignaient, quand il fut aveugle, à lui faire des lectures savantes dans des livres qu*elles ne comprenaient pas. Toujours pédagogue, il leur avait assez égoïstement appris à prononcer des mots comme des perroquets, et cela est dur, même poiu* des femmes. On conçoitpresque l'humeur qu'elles prenaient dans le service de sa cécité sourcilleuse, et qu'elles durent plus d'une fois, ces filles d'aveugle, quand elles lui faisaient des lectures dans des livres sans lumière pour elles, envier le guide mendiant de celui du village, sous la haie d'aubépine,au soleil... Sombrement dévoué à Cromwell, l'homme de plume de la république, Milton n'eut^danssa vie de devoirs et de fonc-

tions arides, pour toute ressource d'imagination, que sa Bible et son orgue ; car il était musicien, ce poète si profondément, si absolument poète que la prose de ses jours ne tua pas la poésie de sa pensée, qu'elle aurait dû dix fois étouflfer I

Et pourtant ce n'étaient là encore que les circonstances extérieures de sa vie, ce n'était là que le milieUy comme on dit maintenant, dans lequel Vkxae plonge, prétendent-ils, comme une racine dans la terre. Mais, le croira-t-on? à ces circonst^ces extérieures, Milton joignit sa volonté. Cette vie accablante et terrible, à ce qui semble, pour Timagination d*un poète, il ne se révolta jamais contre elle ; il y a plus : il l'aima et Tétreignit sur son cœur stoïque,qui n'avait besoin ni de se résigner, ni de se consoler. Allez ! Satan, cet Insurgé du ciel qu'il peignit si bien, ce Révolté et ce Désespéré sublime, ce n'est pas Milton. €e n'est pas dans son âme, à lui, Milton, qu'il en a trouvé les accents I... Cet bomme d'affaires et d'ensei-- ;gnement, qui aimait également sa république et son école, qui faisait de la diplomatie, de la politique et de la discussion théologique toute la journée en latin, trouvait cela bon et savoureux.

Les passions de son temps l'avaient pris et pénétré. Controversiste infatigable d'une époque où l'Angleterre était déchirée partons les genres de controverse, il préféra toujours les ardeurs de l'argumentation et de la dispute, dont il faisait peut-être son héroïsme et

Sli LES POÈTES

sa vertu, aux rêves iautiles de la poésie. Lui, Tancieu chantre du Cornus et du Penseroso, il ne courbait pas seulement son génie poétique, dont il devait être sûr, devant un génie théologique qu'il n'avait pas, mais il alla jusqu'à vouloir écraser l'un par l'autre. Il se traita lui-même comme Jupiter traita les Titans. H mit de sa propre main des Pélion et des Ossa de toutes sortes sur son vrai génie; il les y entassa; il les y accumula. Mais le Titan poétique était si fort en lui, qu'au moment même où l'on pouvait le plus le croire écrasé, il se leva tout droit et tout grand en rejetant ces affreuses montagnes qu'il avait empilées sur sa tête, et il apparut à l'Angleterre la fleur magnifiquement épanouie du Paradis perdu à la main !

Certes I vous chercheriez en vain, dans toutes les histoires littéraires, un exemple plus frappant et plus beau de Timpérissable vocation du génie. Le génie de Milton résistant à la vie qu'il a menée soixante ans et même à la volonté de Hilton! l'impossibilité, même pour Hilton, de tuer son génie, d'éteindre en lui cette petite flamme que Dieu seul y avait allumée, heureusement pour lui et pour nous I Sans le Paradis perdu^ en effet, sans cette rose née sur une tombe entr'ouverte^ sans cette production tardive d'une vie dévorée, que serait en réalité Milton, malgré ses soixante ans de travaux, d'effort8,de science et même de renonmiée, — de cette renommée qui fait du bruit quelques jours, puis qui meurt?

Sans le Paradis perdu^ je vous le demande, que serait maintenant le secrétaire de Gromwell, le polémiste contreSaumaise, le républicain, le saint dlsraël de la République d'Angleterre, l'auteur de la Doctrine chrétienne retrouvée en 1823 et qui ne nous intéresse un peu que parce qu'elle est de l'auteur du Paradis perdu] cdiT que nous fait, à nous, hommes du xix* siècle, que Milton fût, aux regards de l'Église protestante, orthodoxe ou hétérodoxe, trinitaire ou unitairien? Que serait enfin cette vénérable ( je le veux bien I) et inflexible Téte-Ronde dont le temps a fait une tête de mort comme des autres, dans le charnier de l'Histoire où elle aurait été oubliée, si elle n'avait été.qu'unetôte politique etreligieuse^ et que l'historien, qui n'est, en somme, qu'un fossoyeur, n'aurait peutêtre pas reconnue en la roulant sous sa bêche?... Mais, avec le Paradis perdu, voilà que tout change d'aspect, en un instant, dans les passions de l'esprit humain. Celui qu'on ne croyait qu'un vieux théologien aveugle devient l'Homère de l'Angleterre, et la mémoire de ce puritain en habit gris, qui serait maintenant évaporée comme les sons de l'orgue dont il jouait, disent les Histoires, près de sa porte ouverte, aux derniers rayons du soir, se fixe en immortalité.

Eh bien, — on en dira ce qu'on voudra, — c'est là un très noble spectacle, et le livre de M. de Guérie, qui nous le donne, nous l'a ravivé ! Cette histoire de Milton, ancienne comme lui, nous a paru nouvelle.

Nous lui cherchions une portée pratique au commencement de ce chapitre, mais enfoncer, par Texemple de Milton, deux cents ans à l'avance, toutes les philosophies actuelles de THistoire, n'est-ce pas là. déjà une assez jolie besogne ? Et, pourtant, ce n'est encore que la moitié de l'enfoncement. A côté des pédants de la Critique, il y a les pédants de la Politique, — une race nouvelle, — il y a les caporaux de la Démocratie, qui donnent, depuis quelque temps, le mot d^ordre contre la Poésie, qui lui refusent le droit d'exister, à cette sublime fille de la tête humaine, et qui la traitent comme une amusette de peuple enfant, comme un polichmelle cassé. Ah I les polichinelles, ce sont eux, et c'est a eux que répond victorieusement le livre de M. de Guérie. Consacré à la gloire de Milton et de la Poésie qui le fit si grand, ce livre a cette portée encore. Nous ne lui en cherchions qu'une, et il en a deux!...

Corneille inconnu I Voilà, je crois, ce qui s'appelle un titre I Si on ne mord pas à celui-là, à quoi mordrat-on?... Un Corneille inconnu, quelle nouvelle I Ce n'était doDC pas assez de celui que nous connaissions? Un Corneille inconnu ! Hais n'est-ce pas trop dire?... Si c'était seulement un Corneille mieux connu, mieux éclairé, plus pénétré, plus sorti enfin de cette ombre dans laquelle les circonstances ont enveloppé la vie du grand Corneille pour faire contraste avec l'éclat de sa gloire, ne serait-ce pas plus modeste, moins clicclaquant et plus vrai ?..» M. Jules Levallois, qui se vante de nous donner un Corneille inconnu, — ce qui serait une fière découverte, une découverte qui vau-

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