‹ Les Poètes russesChapitre 29 sur 33 · CHANSON POPULAIRE · texte numérisé non relu

CHANSON POPULAIRE

Voici que la lune Paraît à la brune Et point à moitié ; Un cheval entraîne A perte d'haleine Un gars dans la plaine ; 11 court, c'est pitié !

Il n'a pour escorte, Il n'a pour cohorte Que les vents des nuits, Qui dans son oreille Lui sifflent — merveille !

« Brigand, veille, veille!

Brigand, fuis, oh! fuis! •

Des fanaux s'allument ; Ils luisent et fument Sur tous les chemins.

Déjà les polices Du Tsar, les milices Galoppent, pieux lisses Et sabres en mains

Dans Moscou la blanche Le monde s'épanche

Par les carrefours, Et rénorme foule, Qui court et se foule, Sur les places roule, Monte au front des tours.

C'est que Ton prépare Un palais qu'on pare Pour l'oiseau perdu ; Deux poteaux de chêne Auxquels on enchaîne La traverse où traîne Le chanvre tordu.

О ma stepp, ma stepp! oh l larges désert»

Où l'herbe et les buis luisent sous les airs ; Sur tes verts plateaux les trombes tournoient Sur tes sables d'or les aiglons se choient.

Maternelle stepp, on voit en tout lieu Les cieux te couvrir ainsi qu'un dais bleu.

Et puis tour-à-tour resplendir encore Des rayons du soir, des feux de l'aurore.

О ma stepp, ma stepp, sur ton large champ On voit à l'aurore, on voit au couchant , On voit se dresser comme des collines Deux tertres sans nom et sans croix divines, Que les éclairs seuls frappent à grand bruit.

Voici que la nuit, dans la sombre nuit,

Un cierge soudain s'allume à leur cime,

Sous leur large pied sortent de l'abîme

Deux bandes sans fin d'hommes bien armés ;

Ici les Streltsys, nos braves famés,

Sur leurs bons chevaux se forment en lignes ;

Là ceux de la Horde aux turbans insignes.

Leurs chefs sont portée sur les mamelons.

Le Yoïevoda, droit sur ses talons,

Incline en sa main une grande épée, —

Son plus beau trésor, — dans le sang trempée.

Sur le tertre en face est le Musulman.

Son front vers son sein penche tristement ;

Il ôte, tremblant, ses belles pelisses,

Ses colliers en or et ses perles lisses,

Pour se racheter. Oh ! l'homme sans cœur !

Il les fait tenir au Russe vainqueur.

Et puis, appelant sa troupe ahurie,

11 veut au galop fuir vers sa patrie.

Mais dès que la bande en prend le chemin

Le Voïevoda relève la main,

Et se parsemant dans la plaine toute,

Les vaillants Streltsys leur barrent la route.

Ainsi le combat va jusqu'à minuit.

Ne durant qu'autant que le cierge luit ;

Puis, lorsque le coq fait son cri rapide,

L'Orda va dormir dans la terre humide.

Les vaillants Streltsys et leurs bons chevaux

Vont se recoucher dans leurs noirs caveaux ;

Et le cierge enfin, devenu plus blême,

Sur les mamelons s'éteint de lui-même

JOUKOFSKI.

XIX" SIÈCLE

fa Poclc au Camp b*0 l\uzztz.

LE POÈTE

Sur la plaine descend le repos de la nuit, Les feux scintillent près des tentes ;

Amis, la lune ici nous regarde et nous luit, Souriant aux vapeurs flottantes.

Ici le toit du ciel. Tous, donnons-nous la main. Passons-nous la coupe à la ronde,

Buvons à nos combats d'hier et de demain,

Aux braves perdus pour ce monde.

Celui qui de la coupe aime à vider le fond,

Y prend une âme plus stoïque !

Salut! vin tout-puissant, ô breuvage profond! Salut ! ô liqueur héroïque !

CHOEUR

Celui qui de la coupe aime à vider le fond,

Y prend une âme plus stoïque !

Salut! vin tout-puissant, ô breuvage profond! Salut! ô liqueur héroïque!

LE POÈTE

Cette coupe d'abord aux héros du vieux temps ! Nobles aïeux! à votre gloire !

Hélas! ils ne sont plus ces nerveux combattants,

Ces colosses de la victoire!

L'ouragan démolit leurs palais, leurs remparts ;

Le soc, leurs tertres tumulaires, La rouille dévora leurs grands casques épars

Et leurs armures tutélaires.

Mais l'âme des aïeux renaît dans leurs enfants !

Ils nous ont légué leur carrière !

Notre sol est empreint de leurs pas triomphants

Que suivait la gloire guerrière !

Les voyez-vous planer, lumineux de beauté?

Voyez ces ombres vénérées Promener dans le ciel leur vaillante fierté

Et leurs légions éthérées.

О Sviatoslaf ! c'est toi, fléau des temps passés,

Je te reconnais dans le groupe!

« Mourons! l'affront ne peut flétrir les trépassés!... »

Dis-tu ; ce cri sauve ta troupe.

Donnskoï, Jean trois, Jean quatre! oh! l'effroi des Tatars!

Yolez, volez comme l'orage!

Frappez les mécréants ! Que vos sainte étendards

Traversent leurs cœurs plein de rage I Te voilà, notre Pierre ! oh ! va grand homme! Va,

Brandissant ta hache qui tonne, Créant à Pétersbourg, tuant à Poltaval

Le monde applaudit et s'étonne.

Fuis, superbe Suédois, cherchant tes bataillons!

Fuis! fuis! déplore ta démence!

Leurs os ont engraissé nos fertiles sillons.

Tu finis, et Pierre commence !

Roi Charles, tu n'as plus qu'un traître pour soutien ,

Sur le gouffre où ta gloire tombe !

Apprends qu'un attentat aussi fou que le tien

Au sol russe trouve une tombe.

Mais quel géant armé nous apparaît encor ?

Sa main serre une forte lame, Sur les camps ennemis il abat son essor,

En y plongeant des yeux de flamme.

Or, du sommet glacé dee Alpes, le voyant,

Les ombres hurlent d'épouvante, Leurs mille rangs confus s'enlèvent, tournoyant,

Comme la neige lorsqu'il vente.

Son aspect fait pâlir Sarmates et Gaulois,

Qui tremblent dans leur camp paisible...

Malheur à l'étranger qui nous porte ses lois ! «

C'est toi, Souvorof l'invincible!

Soyez glorifiés vous que prit le trépas,

Nous laissant vos traces brûlantes !

Nos rangs impétueux vont courir sur vos pas

S'enivrer aux fêtes sanglantes !

Précédez-nous ; — montrez à nos aigles l'endroit

Où doivent s'enfoncer leurs serres ; Dites quel coup hardi, dites quel coup adroit

Écrase mieux nos adversaires î

La coupe pleine, amis ! l'œil au ciel ! l'arme au bras !

Entends-nous, ô vengeur suprême !

Compagnons! mort pour mort et combats pour combats!

Bonaparte ! à toi l'anathème !

CHŒUR

La coupe pleine, amis ! l'œil au ciel ! l'arme au bras!

Entends-nous, ô vengeur suprême!

Compagnons ! mort pour mort et combats pour combats!

Bonaparte, à toi — l'anathème !

LE POÈTE

Buvons à la vengeance ! Ami, serrez vos rangs ! Vaincre ou mourir — comme naguère!

Que nos cris de fureur, nos regards dévorants

Montent jusqu'au dieu de la guerre !

Tyran ! et quoi ! tu viens chez nous nous attaquer

Avec vingt peuples à ta suite !

Ce sont eux qui bientôt reviendront te traquer;

Tes meutes vont te mettre en fuite !

Tu voulais nos trésors, mais tu comptais à faux;

Tu supposais nos cœurs serviles...

Nous saurons t'égorger de nos socs, de nos faulx,

Et te brûler avec nos villes !

Buvons à la patrie! à notre sol natal !

Berceau chéri de notre vie, Champs aimés, verts coteaux, beaux ruisseaux de cristal,

Dont notre enfance fut ravie, Cieux familiers à voir, jeux d'enfants, jeux dorés,

Premiers chagrins, première joie,

Rien ne peut remplacer vos bonheurs adorés

Où notre souvenir se noie !

0 patrie ! à ton nom si saintement aimé,

Le sang bout et se précipite, Patrie l à ton saint nom quel cœur n'est enflammé,

Ne te bénit et ne palpite !

Ce mot dit tout : C'est là qu'est le toit paternel,

Là sont nos enfants et nos femmes ; Leurs prières pour nous fléchissent l'Éternel,

Nos bras, — leurs ravisseurs infâmes !

Là nos vierges aussi, l'amour de nos regards,

Là nos amis et nos vieux maîtres, Là le trône des Tsars et les cendres des Tsars,

Et les reliques des ancêtres!

Amis, pour eux, pour eux, versons tout notre sang!

Enfonçons carrés et phalanges !

Que nos pères, joyeux de notre essor puissant,

Se réjouissent chez les anges !

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