JEAN AJALBERT
Les récoltes ont là d'impossibles genèses ; Les paysans y sont plutôt des égoutiers Arrachant, par l'engrais, des légumes obèses D'un sol à qui la Lune a caché ses quartiers Et pour qui le Soleil n'a pas eu de lumière.
Sur les maisons, des toits de tuiles « vermillon »...
C'est la campagne, mais sans chaume et sans chaumière, Sans la moindre alouette ou le moindre grillon.
Une chèvre — au piquet — broute l'herbe râpée ; De vieilles meurt-de-faim cherchent des pissenlits; Des gamines — pas plus hautes qu'une poupée — Dans les meules de paille humide ont fait leurs lits Auprès de leurs amants de dix ans dont les hottes Sont pleines de «c mouron pour les petits oiseaux *.
Là, des feuilles de choux, des fanes de carottes Jaunissent sur le bord d'un champ ; quelques roseaux Se lamentent aux vents, parmi les eaux croupies, Tandis que, sous le ciel, qui semble de la chair Où les nuages bas appliquent des charpies,
Chaque arbre a l'air d'im long balai debout, dans l'air.
EDMOND BLANGUERNON
LE CHAMP DE LAURIERS ^ . A Frédéric Passy.
C'était un champ superbe et triste de lauriers. Lorsque • coulait sur lui le sang du crépuscule --La bataille hantait son ombrage guerrier.
Du sable rouge et noir que la mort coagule, Le jet rigide et droit des tiges évoquait Les pilums hérissés au front des manipules.
En chaque feuille un fer de glaive revivait,
Vers qui, des rocs couchés sous les branches épiques,
Une agonie, ardente encore, se levait...
Le vent faisait frémir soudain l'éveil des piques ; Les lames se heurtaient ; le ciel pleurait du sang ; Et le pâtre blêmi, loin du bois héroïque
Détournant ses troupeaux, se signait en passant... « Là, — disait-on, — jadis râlèrent des batailles, Et le soleil pourrit des cadavres géants.
<t Le sable a bu la pluie atroce des entailles, Mangé les chairs, dissout la chaux mâle des os : Voilà pourquoi le champ des noirs lauriers tressaille
« Quand le jour moribond crève en pourpres ruisseaux... » Or, ils avaient l'odeur de charnier des victoires, Et, les couvrant de leur nuit rauque, les corbeaux
Becqujetaient la couronne horrible de la Gloire...
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