LA GUÊPE
Je ne demande plus la parole, je la prends, et gare mon dard à qui m'interrompt I
Je veux vous rassurer et vous démontrer que le règne injuste de l'homme va finir, en ajoutant que, par un heureux accord, vous pouvez hâter cette délivrance.;
Laissez-les faire des lois, vous savez bien qu'ils ne les exécuteront pas; on continuera à tirer et à manger les oiseaux, et on noiis laissera tranquilles; laissez les vers à soie leur filer des tissus coûteux ;
laissez les coccus préparer la pourpre pouç les teindre. Cet amour du rouge, c'est-à-dire de la puissance, de la richesse, a amené l'état où est le monde aujourd'hui et amènera la ruine complète de l'humanité.
Personne ne veut plus cultive» la terre, notre nourrice à tous et qui seule produit des richesses réelles. Si un paysan a trois fils, il fait le plus intelligent prêtre ou huissier, le second ouvrier à la ville, le plus bête seul reste avec lui. Ses filles veulent être servantes et entrent dans la zone pestiférée qui s'étend autour des villes, lesquelles vont toujours s'agrandissant ; ils ont fait une injure du beau nom de paysan.
Chaque jour, ils perfectionnent ou inventent des engins meurtriers et ne songent qu'à s'entre-détruire, et, quand un potentat a mené ou envoyé se faire tuer cent mille lie ses sujets, qui tuent cent mille hommes habillés d'une autre couleur, les peuples 1^ louent, l'adorent, baisent le bord de ses vêtements.
Ce n'est pas assez de la guerre extérieure; tout le monde veut être le premier, veut être tout. L'humanité est livrée à la guerre civile la plus acharnée, la plus implacable. Laissez-leur faire ou ne pas faire des lois contre nous, ça sera absolument la même chose. Ils appellent le mépris des lois liberté.
Laissez l'homme à sa propre folie, à sa propre fureur. *
En attendant, pour hâter cette fin désirée, que
chacun de nous joue, dans la paix que cet imbécile nous laisse, le rôle qui nous a été assigné ; que le hanneton, sous ses deux formes redoutables, mange les racines et les feuilles; que le charançon et le cecidomia dévore les blés, les haricots, les fèves, les lentilles; que la calandra orizas s'empare du riz ; que les papillons blancs et les chenilles vertes des piérides détruisent le» choux, les navets ; que le coccus hesperidœ et le coccus fici se nourrissent de figues, d'oranges ; que le doryphora creuse les pommes de terre; que le créocère ronge les asperges; que le dacus s'introduise dans l'olive; que la pyrale détruise le seigle et l'orge, et un peu la vigne, dont le phylloxéra va avoir raison; que les tarets percent de leurs vrilles et les vaisseaux, et les digues, tandis que ces vaisseaux vont nous chercher des aUiés et des ennemis de l'homme jusqu'aux Indes, d'où ils les apportent ici; que le termite lucifuga ronge les poutres de leurs maisons, et les écrase ; que les abeilles aillent recueillir sur les lauriers-roses ce miel empoisonné qui, selon Xénophon, fit périr tant de Grecs dans la retraite des Dix Mille.
Dieu abandonne l'homme à sa propre folie, à ses propres erreurs. Aidons-le de notre mieux, et la victoire nous restera sur la terre, délivrée de son tyran, qui, par un heureux aveuglement, n'a pas su se défendre contre nous.
Ainsi finit cette réunion privée, qui pour l'ordre, la lucidité, les bienséances pourrait servir de modèle à bien d'autres.