‹ Les points sur les iChapitre 29 sur 29 · ASSIGNAT DE CENT FRANCS · texte numérisé non relu

ASSIGNAT DE CENT FRANCS

Signé: bbrt.

Créé le 18 nivôse. Tan III de la Hépubliqae française..

Etc., etc.

Cette monnaie, malheureusement, manque de cet air sérieux qui sied bien à la monnaie : ce changement perpétuel de signatures, d'emblèmes; les doutes qu'elle fait naître sur la véritable date de la naissance de la Liberté et de la République, — sont-elles sœurs jumelles? — pourquoi n'est-il question de la liberté qu'une fois?

La République Pavait-elle tuée, comme Garacalla tua son frère Geta ?

Je viens de passer quelques jours à Milan; je suis depuis uoe semaine à Venise. Dans ces deux villes, les journaux ont bien voulu dénoncer ma présence avec une bienveillance sympathique dont je suis reconnaissant, mais qui, je le crains, a quelque peu surexcité et enflé ma vanité et m'a fait faire le rêve que voici. Je viens d'aller jeter quelques poignées de maïs aux pigeons de Saint- Marc, qui viennent manger dans la main ; je rentre, et îe vais vous raconter mon rêve.

J'ai rêvé que j'étais appelé à faire partie du congrès de Berlin ; à quel titre ? Je ne le sais absolument pas; mais je n'en paraissais pas étonné, et les autres semblaient trouver, de leur côté, la chose toute naturelle. Il est vrai que j'y jouais le rôle modeste d'auditeur et de personnage muet. Personne ne paraissait surpris non plus de la présence de quelques personnages qu'on ne pouvait cependant guère s'attendre à y rencontrer.

Henri IV de France demande la parole :

— Ne serait-il pas temps, mes chers frères et beaux cousins, d'en revenir un peu à un projet que j'avais roulé dans ma tête avec mon compère Sully, de chercher les moyens d'établir entre les différente peuples une paix perpétuelle? Les raisons qu'on en pouvait donner se sont accrues depuis mon temps d'autres raisons si puissantes , qu'il me semble évident que ce projet, alors et depuis considéré comme un rêve, est aujourd'hui une nécessité et une condition d'existence*

» La guerre est devenue non seulement plus meurtrière, mais aussi beaucoup plus chère, beaucoup plus ruineuse qu'autrefois, et disons aussi beaucoup moins jolie. La force du corps, l'adresse, l'audace n'y comptent plus guère pour rien, pas plus que les belles armes, les riches uniformes et les beaux plumets. On tue et on est tué à la mécanique; ça se passe entre gens qui ne se voient pas; la bravoure ne consiste plus qu'en résignation et en fatalisme. •

D Ces armées immenses qui ont succédé à nos petites armées de 15, 20, 30 000 hommes coûtent si cher, que le vainqueur ne fait pas ses frais; si bien que la guerre est devenue un malheur et un fléau aussi bien pour les vainqueurs que pour les vaincus^ Les impôts ne peuvent sufSre aux frais de la guerre^ telle qu'elle se fait aujourd'hui ; les

gouvernements sont obligés à des emprunts qui nécessitent, pour payer les intérêts, l'aggravation des impôts.

» Cette idée immorale et sauvage, pratiquée, hélas ! de tout temps, mais qu'on n'avait pas encore osé formuler en maxime : << La force prime le droit, » tient les peuples et leurs gouvernements, vis-à-vis les uns des autres, dans un état de défiance réciproque qui nécessite l'entretien de grosses armées permanentes, rend les peuples pauvres, et, à une époque où l'on parle tant de libertés, laisse en arrière et en qualité d'exception la liberté de boire, de manger, de respirer et de dormir, que les gouvernements sont obligés de vendre tous les jours plus cher à leurs sujets, qui sont régulièrement plumés au lieu de la poule que j'avais promise au pot des miens et que je leur aurais donnée si Ton ne m'avait assassiné. :»

Le comte Sghouwalof. La guerre entreprise par la Russie doit être envisagée avec plus d'indulgence; il s'agissait uniquement de protéger les sujets chrétiens du sultan.

Henri IV. Vous vous y entendez à protéger les gens I Et ces cent mille soldats russes que vous avez menés mourir par la mitraille et la maladie, n'étaient-ils pas chrétiens ? Il aurait fallu bien du temps à la tyrannie turque, même en ne la supposant pas exagérée par vos récits, pour faire périr

cent mille chrétiens; et croyez-vous que cette guerre ait beaucoup adouci les Turcs à l'égard des chrétiens établis parmi eux ? Croyez-vous que, attaqués par vous, ils se soient occupés surtout à leur offrir des sorbets et des pipes ? Mais nous y reviendrons tout à Theure.

» Je veux parler de la nécessité où sont tous les peuples et leurs € pasteurs » de vivre en paix entre eux ; chacun a chez soi une besogne dont on n'a pas le moyen de se distraire. La secte antisociale, appelée «c socialisme » par antiphrase, comme des tarets souvent invisibles, perce et ronge les digues élevées par la civilisation^ et menace l'Europe d'une rechute en sauvagerie; au lieu de vous battre entre vous, réunissez vos efforts contre l'ennemi commun, et songez que, pour le vaincre, il ne suffît pas de compression ; il est urgent surtout, en rendant le sort des peuples, de ceux qui vivent en travaillant, plus heureux, plus facile, de ne pas les livrer, recrues faciles et dupes inconscientes, à l'armée de l'Internationale. Pour cela, il faut diminuer les impôts, pour faire rendre à la terre les seules vraies richesses qu'elle contient et les lui faire rendre toutes, comme mon compère Sully et moi nous nous efforcions de le faire. Pour cela il faut supprimer la guerre.

Mirabeau. Je l'écrivais, étant prisonnier à Vincennes : il y a toujours en Europe, à tour de rôle

et pour un temps, une puissance dominante, inquiétante et envahissante ; c'a été plus d'une fois la situation et le rôle de la France ; elle aurait pu alors amener le désarmement universel en désarmant la première.

L'empereur Guillaume de Prusse. C'est vrai, et disons aussi que le sort des armes est changeant; parmi ceux qui faisaient dernièrement le siège de Paris, il en était encore quelques-uns qui, comme moi, avaient vu les Français à Berlin. Je vais rendre à la France l'Alsace et la Lorraine, eu échange d'un bon et loyal traité de paix et cl'amitié ; en même temps, je réforme de mes armées tout ce qui n'est pas indispensable à la sécurité intérieure. La France, qui n'a rien à craindre que de nous, désarmera également. Ainsi feront l'Italie, l'Autriche et l'Angleterre, après que nous aurons amené. la Russie à en faire autant dans ses intérêts les plus impérieux.

Henri IV. Bravo 1 c'est un tort d'assassiner les bons rois, les rois qui aiment leur peuple, comme vous et moi ; ça n'encourage pas les autres. Votre projet accompli, les gouvernements de l'Europe, comprenant qu'on ne grandit qu'en hauteur, tandis qu'en largeur on ne fait que grossir et s'enfler, n'auront plus de lutte que pour se devancer dans les vrais progrès, les véritables améliorations.

J.-J. Rousseau. Au lieu d'entendre les rois se dire entre eux : a Mon cousin, vous ne m'avez

abattu que dix-sept mille hommes ; je vous en ai couché par terre dix-huit mille : j'ai gagné. Donnez-moi trois villes, et soupons ensemble. Votre revanche quand vous voudrez...

Un poète.

Sar votre piédestal tout formé de ses os,

Le peuple applaudira, — pour quelques tabatières ;

Les rimeiirs vous mettront au nombre des héros.

'J.-J. Rousseau. On entendra les rois se dire : « Mon cousin , vous savez, j'ai encore supprimé ou réduit les impôts ; venez voir comme le peuple est heureux, comme il travaille en chantant.

— Et moi, mon cousin, je vous engage à chercher un pauvre chez nous, vous ne le trouverez pas. 3>

a Et, moi, je puis vous dire ceci : c'est que les soi-disant socialistes ne font plus de recrues ; l'autre jour, un de ces gaillards était venu prêcher le désordre, les grèves, l'anarchie, etc., dans un atelier; on l'a jeté dans un bassin peu profond, dont il s'est tiré ruisselant et s'est enfui poursuivi par les huées.

Montesquieu. Il faut prendre garde que tout ce qui arrive de mauvais, fléaux qiielconques, épidémie, guerre, disette, sécheresse prolongée, pluie intempestive, tout cela fait des atouts dans le jeu des socialistes, nihilistes, etc.

L'empereur Guillapme. Or, mon beau neveu Alexandre Nicolaiewitch, vous avez aussi vos tarete, vos nihilistes; ils n'ont pas encore tiré sur vous, parce que vous avez obéi en faisant cette guerre que vous ne vouliez pas faire : beau rôle pour un despote! Mais vous aurez votre tour. Quant à la guerre et à la question d'Orient, pour laquelle nous sommes réunis, vous n'avez pas compris que mon compère Bismark voyait en vous la seule puissance pour le moment çivale possible de TAUemagne. Mirabeau disait tout à l'heure avec raison qu'il y a toujours et à tour de rôle une puissance momentanée prépondérante : il faut ajouter qu'il s'élève en face d'elle une puissance rivale, dont les forces se grossissent de tous ceux que les • excès presque inévitables de la puissance prépondérante ont mécontentés ; il n'a pas été fâché de voir la Russie dépenser son argent et ses hommes dans une guerre que, en cas de victoire, on saurait bien limiter, et se ruiner pour dix ou vingt ans.

Vous n'avez pas compris non plus que, grâce au commerce, aux emprunts, aux chemins de fer, les intérêts de tous les peuples sont devenus solidaires; que celui d'entre nous qui déclare la guerre à un autre ne la déclare pas qu'à un seul, mais la fait à tous. Voyez comme votre guerre d'Orient a entravé, suspendu les relations de commerce et d'affaires dans le monde entier, comme la crainte de complications et d'une conflagration générale a obligé tous les pays à se ruiner en armements et en en-

tretien d'armées sur le pied de guerre, et conséquemment les a forcés à multiplier et les impôts et les emprunts, pères de nouveaux impôts, et à fournir des arguments à l'anarchie ?

* it

Comte Gortchakoff. Si l'Angleterre n'avait pas soutenu les Turcs, la guerre eût été moins longue, les Turcs auraient cédé tout de suite.

Lord Beaconsfield. La politique de l'Angleterre a été ce qu'elle a été de tout temps : n'est-ce pas l'Angleterre qui, en 1790, a fait lâcher prise sur la Turquie à la puissante et superbe Catherine? L'Angleterre a besoin de l'équilibre et de la paix, elle obtiendra la paix même au besoin par la guerre. En présence de la politique d'envahissement de la Russie, elle reçoit de la nature des choses une politique obligée : la surveillance et, le cas donné, l'opposition. Quand il s'agit de ses intérêts nationaux, l'Angleterre obéit infatigablement à ses instincts de conservation; elle n'a reculé devant aucun sacrifice contre Napoléon, et cependant Napoléon, un homme, n'était qu'un accident, et les dangers qu'il faisait courir finissaient avec lui; il n'en est pas de même d'une nature qui est éternelle. L'Angleterre n'est pas conquérante, ou du moins elle ne tend à conquérir que des consommateurs, des clients pour ses produits; sa politique est donc simple : le maintien de la paix sur le continent, l'opposition constante

à tout pouvoir susceptible d'opprimer le continent.

L'empereur Guillaume. Ou de lui chipper des clients et des pratiques.

» Les intérêts de tous les peuples étant aujourd'hui, par les progrès de la civilisation, devenus solidaires, celui qui leur nuit ou qui lés menace devient pour tous un ennemi commun. Une guerre d'un peuple contre un autre ne peut plus être entreprise qu'avec l'approbation et l'assentiment de tous les autres. Sans les idées que je vous dénonçais tout à l'heure de mon compère Bismark, c'est au commencement de cette guerre d'Orient et non à la fin que ce congrès eût dû avoir lieu, et qu'on vous eût dit, mon beau neveu, ce que je vous dis aujourd'hui. Le czar de Russie voudra bien se contenter de régner sur la septième partie du globe qu'il possède aujourd'hui et renoncera à s'étendre sous aucun prétexte jusqu'à ce qu'il soit prouvé : 1** que ses États sont trop peuplés; 2° que toute la superficie de ses terres est cultivée et rend tout ce qu'elle peut rendre ; 3° que toutes les industries qui lui sont propres sont en pleine prospérité; 4° que la diminution des impôts et leur répartition ont donné à ses peuples la vie facile et réduit les nihilistes à l'impuissance de faire des recrues. Gela nous laisse de la marge.

» Si les Français avaient appliqué à Tagriculture, à l'industrie, au dégrèvement des impôts les dix milliards et les hommes que la guerre nous a coûtés; si nous avions fait de même et de nos tués

• ao.

et de ce que nous avons dépensé de plus que les cinq milliards de la France, qui nous ont laissés plus pauvres qu'auparavant; si vous et l'Angleterre et la Turquie aviez agi ainsi, la face du monde serait changée aujourd'hui.

L'empereur Alexandre. Mais, mon bel onc]e, les vainqueurs ne peuvent cependant pas être traités comme des vaincus ; il est impossible que tant d'hommes et d'argent aient été dépensés en pure perte. Il faut au moins nous laisser quelques bribes de ce que nous avons conquis. Les slavophiles ne me pardonneraient pas d'avoir cédé.

L'abbé de Pradt. Je demande la parole.

Madame de Gaspai^in. Je la demande aussi, après monseigneur l'archevêque de Malines.

L'ABBÉ de Pradt. Prenez-la d'abord, madame.

Madame de Gasparin. Ah ! monseigneur.

L'abbé. Je vous en prie!

Madame de Gasparin. Je suis allée à Constantinople. Ces Turcs sont-ils donc aussi méchants et aussi dangereux qu'on le dit? Ne pourrait-on les laisser tranquilles chez eux? Nous ne sommes plus au temps où les Turcs assiégeaient Vienne, enlevaient des femmes sur la plage de Marseille, où Pierre le Grand ne devait qu'à l'adresse et au dévouement de sa femme et à la corruption d'un général turc de ne pas être prisonnier avec toute son armée. La guerre contre les Turcs^ conservant une vieille tradition qui devrait être morte, fait encore semblant d'être défensive; elle n'est

qu'agressive et vorace. La Russie, qui s'est faite la garde-malade de la Turquie et qui annonce de temps en temps qu'elle est mourante, qu'elle sent déjà mauvais, qu'il est temps de l'enterrer, et qui se prépare à s'en porter héritière, d'après un prétendu testament de Pierre, qui la lui aurait léguée assez incorrectement, la Russie a vu qu'elle s'était trompée sur l'état de la malade et qu'elle est encore vigoureuse et brave, et elle a vu ainsi qu'elle demande à l'Occident ce qui lui manque, comme a su faire la Russie, en attirant chez elle les étrangers dont elle avait besoin et en allant apprendre chez eux ce qu'elle ignorait. La plupart des hommes d'État turcs ont étudié en France, ont habité la France; la plupart des officiers supérieurs appartiennent à des pays plus avancés en civilisation. N'est-ce pas la marche du czar Pierre, qui eut toute sa vie à la tête de ses armées un tiers d'officiers étrangers ? Et puis le costume des femmes turques est tout à fait joli.

PiEHRE LE Grand. Vous venez,, madame, de me rappeler un doux souvenir; l'histoire ^-t-elle enregistré la lettre que j'écrivis du camp de Pruth, en 1711, à mon sénat?

» Dans cette situation désespérée, je cherchais un officier qui osât se charger de la porter à travers l'armée ottomane qui nous entourait ; il s'en présenta un qui m'inspira confiance par son air résolu ;

3S6 LES POINTS SUR LES i

je le baisai au front, lui donnai la lettre, en lui disant : « Pars, avec la grâce de Dieul » Il arriva dans la capitale après neuf jours de marche. Voici ma lettre ; l'original an est conservé dans le trésor de Saint-Pétersbourg : f

« Je vous donne avis par ces présentes que, sans )) avoir commis aucune faute ni négligé aucune des » précautions nécessaires, mais sur de faux avis qui » nous ont égarés, je me trouve, avec toute mon » armée, entouré par une armée turque quatre fois » plus forte que la mienne, privé de vivres et de > provisions de toute espèce, de sorte que, sans un » secours surnaturel, je ne puis éviter une entière » défaite ou la captivité chez nos ennemis. Dans ce » dernier cas , vous ne devez plus me regarder » comme votre czar et votre maître; gardez-vous » d'obéir à aucun ordre qui vous viendrait de ma » part, fût-il signé de ma propre main, jusqu'à ce » que vous m'ayez, vu en personne. Si je péris, il )/ ne vous reste qu'une chose à faire après que ma » mort vous aura été confirmée : choisissez pour » me succéder celui que vous en jugerez le plus » digne. »

Napoléon IIL La lettre est belle.

Pierre. Le secours surnaturel qui nous sauva, ce fut ma bonne Catherine. Je n'ai pas voulu savoir tout ce qu'elle fit pour notre salut; mais c'était une brave et solide femme, et, comme on dit aujourd'hui, tout à fait pratique.

L'abbé de Pradt. La gracieuse interruption de madame de Gasparin ne m'a pas été désagréable.

J'ai achevé de mettre de l'ordre dans mes idées, un peu confuses de mon vivant et troublées surtout par certaines espérances, certains désappointements et certaines rancunes. Grâce à la mort, je ne me soucie plus aujourd'hui ni de mitre, ni d'ambassades, ni de baronnies ; je puis donc vous faire profiter des études sérieuses que j'avais faites sur le sujet qui nous rassemble.

» A voir les dispositions que les représentants de chaque puissance apportent au congrès, il est évident qu'on va marchander, chicaner sur les détails, et, à force de prétentions, de concessions, d'arguties, finir par une a: cote mal taillée », qui ne tranchera nullement la question, qui ne donnera qu'un sursis, un ajournement.

» Il importerait à la sécurité de l'Europe, à sa prospérité, à son salut, menacée qu'elle est, chaque nation chez elle, de la « rechute en sauvagerie » dont parlait tout à l'heure Henri IV, il importerait de trancher une fois pour toutes cette ennuyeuse question d'Orient, qui l'inquiète et l'agite depuis si longtemps.

» Il s'est présenté, en 1822 et 1823, une occasion et un moyen de la trancher et de la fixer définitivement : c'est la révolution de Grèce.

Kanaris. Ah! si Ton nous eût seulement laissés faire ! uqus étions maîtres de nos célèbres défilés historiques; nous avions pris aux Turcs Coron, Modon, Patras, Lépante et la citadelle de Corinthe. Les Turcs avaient tenté en vain de rentrer dans le Péloponèse, nous avions occupé Missolonghi par

des actes dignes de l'ancienne Grèce ; de proche en proche, nous aurions étendu notre reconquête jusqu'à l'extrémité des possessions des Turcs en Europe.

L'abbê. En effet, dans la Turquie d'Europe, la population grecque respecte la population turque. Pierre le Grand avait porté ses regards sur la Grèce comme sur l'ennemi intérieur de l'empire turc et le plus propre à l'affaiblir. Catherine II reprit ses projets. On l'a vue inviter les Grecs à se soulever, les aider de ses armées, de ses vaisseaux, de son or, et remplir la Grèce de ses agents; elle donnait des noms grecs à ses petits-fils, pour les faire accepter aux Grecs pour leurs futurs messies.

» La révolution de Grèce fut très populaire, très sympathique aux peuples de l'Europe ; on se rappelle les souscriptions, les envois d'armes, les volontaires, entre lesquels lord Byron, ce vrai poète, qui, de même que Lamartine, ne se contentait pas de parler, et, si les gouvernements ne pro« fitèrent pas de l'occasion, c'est qu'ils se défiaient les uns des autres. L'Angleterre^ surtout, fidèle à ses pratiques utilitaires, redouta de voir la Grèce n'être qu'un prête-nom de la Russie, craijfnant que cette révolution ne fût faite non à la grecque, mais à la russe; elle vit une assistance russe attenant des plans russes, des troupes russes ; on aurait agi d'après les horloges russes, et on aurait obtenu un résultat russe au lieu d'un résultat grec, c'est-àdire européen.

Alors elle prit parti pour les Turcs contre les Grecs et fournit aux Turcs des armes et de l'argent. La Russie, qui n'avait voulu que « protéger » les Grecs et leur faire tirer les marrons du feu, les abandonna à eux-mêmes. Le reste de l'Europe laissa faire, et la Grèce devint ce qu'elle est, à peu près inutile à elle-même et à l'Europe. Mais je maintiens que la seule chance d'en finir avec la question d'Orient, qui a déjà coûté si cher à l'Europe, j'entends en finir d'une façon sérieuse et définitive, si l'on veut absolument se défaire de la Turquie en Europe, est la création d'un grand empire grec, du Danube au Bosphore, non sous le protectorat de la Russie ou de l'Angleterre, mais sous la sauvegarde de l'Europe : maintenir ainsi une digue à deux faces qui sépare à jamais (si ce mot est permis aux hommes comme « à toujours ») les Turcs et les Russes, et rejeter les Turcs dans leurs possessions d'Asie.

Toute autre combinaison n'est qu'un sursis, un atermoiement à plus ou moins courte échéance.

L'abbé avait l'air très convaincu. J'attendais avec anxiété les objections, réponses, réfutations de la Itassie, de l'Angleterre et des autres nations.

Mais je fus réveillé par les voix éclatantes des gondoliers se disputant sous mes fenêtres, ce qu'ils font toute la journée, sans haine, sans colère, sans mauvaise humeur, histoire de se distraire et de

tuer le temps, en attendant les passagers pour le Lido, le grand canal ou la Judeca.

Réveillé, j'écrivis ce rêve, dont je ne publie le récit que c sous toutes réserves », n'ayant pas eu moi-même le temps de me faire une opinion définitive, et, n'ayant pour mission que de jaser une fois par semaine avec mes lecteurs.

Page 1