‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 1 sur 236 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

C’est À Beauharnois, dans les eaux d’un ruisseau qui sépare le Buisson des Cascades, que je jetai ma première ligne, formée d’une aiguillée de fil de chanvre, armée d’un hameçon d’épingle, et attachée À ure branche de troène. Lorsque je rapportai, au soleil couchant, trois ablettes et un vairon dans ma petite chaudière, le fils du roi n’était pas plus fier que moi. Ce jour-là compte parmi les plus beaux jours de ma vie. Je n’avais que cinq ans, et cependant ma vocation de pêcheur à la ligne date de cet âge-là. Entre Beauharnoïs, Saint-Timothée, les Cèdres, le Coteau et Valleyfield, il y a de fort beaux endroits de pêche. Il ne manque pas de grèves sablées, en pente douce, où l’on seine ; ni de courants où l’anguille périt sous le dard du nigog ; ni d’anses où on l’enlève à la vermée ; encore moins d’eaux profondes où on la pêche à la ligne dormante. Au Buisson, des pêcheurs hardis, à la lueur d’un flambeau de cèdre, une gaffe de dixhuit pieds de longueur dans les mains, marchant jusqu’à mi-corps dans des vagues à fond noir, à crète blanche, harponnent cruellement des esturgeons énormes émergeant de l’eau en se tordant et montrant leur ventre, blanc comme une peau d'homme, déchiré par une plaie sanglante ; mais toutes ces manières de capturer le poisson, pour profitables qu’elles puissent être, n’en sont pas moins hideuses. Ce n’est pas de la pêche, c’est de la tuerie.

J'aurais pu me laisser aller, comme bien d’autres, À l'entraînement de cet exercice brutal, lorsque j'y échappai, grâce À Dieu, par l'exemple de not“: vieux voisin, Fanfan Brossoit, qui n’eut jamais son égal comme chasseur et comme pêcheur à la ligne.

vI PRÉFACE

Ours et renard, Outarde, huard,

avaient mauvais jeu contre lui. A l’époque de la débâcle des glaces, s’il apercevait au large, dansles rapides, la tête fauve d’un loup marin, il bourraïit sa pipe, au pouce, l'allumait, puis décrochant son fusil pendu à la cloison, il filait d’un bon pas vers le Buisson, où le loup marin devait fatalement se diriger. Vingt minutes s'étaient à peine écoulées depuis son départ qu’un coup de fusil annonçait la mort inévitable du malheureux pennipède.

Comme pêcheur, le père Fanfan connaissait tous les caillous, toutes les battures, toutes les talles d’herbes, de jones où pouvaient se cacher le doré, l’achigan et le brochet pour y guetter leur proie, et dès qu’il se donnait la peine de les relancer, on était sûr qu'il en faisait des razzias irrémissibles. Un maskinongé s’aventurait-il dans l’anse du Buisson, l’odeur de melon lui révélant sa présence, il allait droit à lui et le rapportait triomphalement dans son canot. Il n’en fallait pas plus pour gagner mon admiration et mettre les exploits du père Fanfan au-dessus de ceux de Joe Montferrant, qui représentait alors pour moi le plus grand homme du Canada. En somme, je n’eus que de faibles efforts À faire pour entrer dans la carrière de pêcheur à la ligne qui m'était ouverte par une main aussi habile, commandant d'autorité au succès. Au for de ma conscience, peut-être devrais-je avouer que jy étais naturellement poussé.

Heureux celui qui naît avec le goût de la pêche! Il a devant lui des jouissances douces, des plaisirs faciles, qui lui coûteront peu, lui profiteront souvent beaucoup, sans lui laisser ni remords ni regrets. Pour peu qu’il soit observateur, il recueillera en s'amusant des leçons puisées aux sources vraies de la Nature. Tout le temps de la pêche, l'esprit cherche, analyse, compare ou médite. Ce monde mystérieux des eaux, tantôt sombre et silencieux, profond et marmoréen, tantôt agité, murmurant et rugissant comme l’ouragan, comme le tonnerre, tantôt limpide et transparent comme le plus pur cristal, offre tour à tour à l’imagination et à j’œil des contrastes

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PRÉFACE vil

saisissants de poésie, des tableaux charmants, des paysages pittoresques, Si vous êtes deux ou trois amis à partager ces heures délicieuses d'étude, d'attention, de soins intéressés, vous n'avez qu’à vous laisser vivre pour être éminemment heureux.

Chacune de vos captures, en agitant votre ligne, a communiqué À votre cœur un mouvement de joie : vous ferrez et le coup tient ; dès lors le monde entier, pour vous, est attaché au bout d’un fil. Est-ce une perche, un chevesne, une truite qui va là? On lignore. Vos compagnons suivent avec intérêt les évolutions que le captif imprime À la ligne, les ronds, les barres, les zigzags qu’elle trace à la surface. Vous tenez ferme, vous approchez votre proie du bout de votre canne à pêche, en supputant son poids par la résistance qu’elle offre ; la voici dans la couche éclairée de l’eau ; c’est une truite, et une truite de belle taille encore !

— Attention !... Prends garde de la manquer !... disent les compagnons, avec un peu d’amertume jalouse dans l'avis ou l’encouragement. Car, il n’est pas de satisfaction moins partagée que celle d’un coup de ligne heureux, comme il n’est pas de condoléances moins sincères que celles que l’on donne et prodigue à un coup manqué, La rivalité est l’un des attraits dela pêche à la ligne, et son prirripal stimulant : la taquinerie, la moquerie, la gouaillerie sont l’assaisonnement, le gros sel indispensable de ce plaisir pris en commun. Il n’y a que le pêcheur solitaire qui en connaisse la jouissance pure, exempte d'envie. Pour être moins éclatants, ses succès n’en sont pas moins méritoires.

Après deux ou trois bonds, quelques écarts, plusieurs plongeons, la truite épuisée se rend : la voici près de l’embarcation. Vite l’épuisette ! Un compagnon avance la pochette en mailles, assez ranchement, et enfin, la tuite roule pantelante au fond de lembarcation. L'un d’eux la palpe, l’autre la mesure ue l’œil, la compare avec une autre déjà prise, ou rappelle qu’il en a pris une plus grosse à tel ou tel endroit ; puis, le silence se rétablit jusqu’à la prochaine aubaine.

Voilà pour les pièces de haute ligne, ies luttes en règle, les grands combats ; mais il va sans dire que le menu fretin ne reçoit pas les mêmes honneurs. Il passe du fond de l’eau au fond du panier sans

laisser plus de traces dans l’esprit des pêcheurs qu'il en a laissé dans

me

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