TEMPS DU FRAI
On dit /e teinps du frai pour les poissons comme on dit le temps du rut pour les mammifères, la saison des amours pour les oiseaux. L'achigan femelle est adulte à deux ans et prête à la parturition. [est difficile d'expliquer à quelle sympathie obéissent ces animaux dans leur rapprochement sexuel : leur corps est revêtu d’une véritable armure : ils ont une langue taciturne, une bouche aphone faite uniquement pour mordre, pour déchirer et pour dévorer, l’antichambre d'un gouffre, leur estomac. Comment se recherchent-ils, à quelle intluence obéissent-ils à l'époque du frai / C’est un secret de la nature que l’homme ne pénétrera probablement jamais. C’est la femelle qui, d'ordinaire, fait les premiers frais en tournant autour du mâle et l'entourant de cercles magnétiques, peut-être : d'une atmosphère chargée de subtils parfums, peut-être aussi. Des pêcheurs du Rhin qui pratiquent la piscifacture en petit, au baquet, mettent un saumon mâle à l'attache, quand vient l'époque du frai. Atprès de ce saumon sont tendus des pièges où la femelle vient souvent se faire prendre et servir à l'industrie de la reproduction artificielle. L'amour est-il magnétique ou olfactif chez les poissons, se fait-il par le toucher où par le nez? A d'autres de le dire: quant à moi, je l'ignore Ce que je suis, c’est que des jours, et quelquefois des semaines avant le frai, les poissons s'accouplent ou se réunissent en groupes de plusieurs femelles pour un mâle — des sérails improvisés en route — toujours ou à peu près de même âge et de même taille, vivant en paix, se prêtant les soins plus attentifs. Tout à coup, la troupe s'arrête, tantôt sur un lit de gravier qu'ombragent de longues herbes tendues en forme de dais, tantôt près de la tige d’un fueus pour y nouer un long ruban garni de
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petites perles, comme fait la perche, ou encore, sur des rochers, du sable fin, dans des alvéoles ou des fissures pour y déposer les œufs parvenus à maturité. À peine sont-ils déposés, qu'avec une précipitation rageuse, le mâle s'élance vers ces œufs, non pour les dévorer comme on le pourrait croire, mais pour les féconder dans un suprême accès d'amour. Après l'éjaculation, l'animal épuisé est emporté par le courant ou se laisse choir au fond, à peu près inerte et sans aucune énergie. Post animal brute (voir le saumon).
Cependant, l'achigan fait exception à cette règle générale. Je ne prétends pas dire qu'il fait l'amour à la façon du ramier et du colibri, muis il conduit sa belle dans un lieu herbeux voisin d'eaux profondes, ménagées comme retraite, au cas de surprise, sur un fond de sable ou de gravier, avec dix-huit pouces au moins, et trois pieds au plus d’eau au-dessus ; puis, s'aidant du museau, des dents et de l1 queue, ils creusent, de concert, jusqu'à deux ou trois pouces de profondeur, de forme circulaire, ayant en diamètre à peu près le double de la longueur des occupants, leur lit nuptial qui sera en même temps le berceau de leur progéniture. En certains endroits, l’achigan creusera son nid dans la glaise, mais alors il en tapissera le fond de ramnilles entrecroisées. Là ne se borne pas leur sollicitude. Les œufs une fois fécondés, père et mère restent à rôder autour du nid, jusqu'à l'éclosion, et plusieurs jours encore après que les alevins grouillants de vie tapissent le fond du lit comme d'un voile agité par le vent; dans le but de les protéger — disent les uns — contre les crapets, les dorés et les brochets: dans le but — disent les autres — d'amener à point un repas suceulent digne à la fois de Saturne et de Brillat-Savarin. Faut-il ajouter foi à ces mauvaises langues ? Je crois plutôt que les généreux parents, ayant entouré de soins les petits jusqu'à l'éveil de leurs appétits, les voyant désormais en état de se suffire à eux-mêmes, les chassent du nid et les dispersent dans les forêts herbacées d'alentour, pendant que, de leur côté, ils vont se refaire de longues et dures privations sur les troupes d’ablettes et de gardons paissant dans les prairies d'algues voisines: Qu'une famille de jeunes et tendres achigans se rencontre sur leur passage, ils ne se feront sans doute pas scrupule d'en prendre une bouchée, mais va-t-on leur reprocher d'en absorber quelques douzaines lorsqu'ils viennent d'en mettre à vie des milliers et des mille {
L'achigan fait sa ponte, en général, au commencement des grandes chaleurs, vers la fin de juin et le commencement de juillet, Les vieux ménages donnent l'exemple, suivis bientôt des jeunes. Les nids en forme d’assiettes se touchent presque, et cela par centaines, dans des endroits favorables, le iong des rives des lacs et des cours d’eau bien exposés au soleil. De douze jours à trois semaines, suivant les degrés de chaleur,
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suivant la plus où moins grande profondeur d'eau, s'écoulent avant l'éclosion. Les parents, toujours en éveil, montent la garde, de jour et de nuit, autour des nids. Un bateau passe-t-il au-dessus d'eux, menaçant de les broyer sur leurs œufs, ils se couchent à plat sans reculer d’une écaille, pour le laisser passer, au risque d’être écrasés.
Les œufs de l’achigan sont plus petits que ceux de la truite, comme on peut en juger par un rapport de M. E. Sturtevant, qui compte 17,000 œufs dans les ovaires d’un achigan de 24 1bs, lorsqu'une truite du même poids n'en donne qu’un peu plus de mille. Au sortir de l'œuf, les alevins, mesurant cinq huitièmes de pouce, sont vifs et hardis, prêts déjà à entreprendre la vie de corsaire à laquelle ils sont destinés. En brisant l'œuf vers la fin de juin ils atteignent une longueur de deux ou trois pouces avant les froids ; avec leurs nageoires jaunâtres, leur caudale en deuil à la base, leurs mouvements rapides, leur vigueur, leur appétit, les jeunes achigans sont la gloire et l’ornement de nos rives et de nos viviers. A douze mois de là, ils prendront les couleurs et l’aplomb de l’âge mûr, mesurant de 8 à 9 pouces de longueur. Vers l’âge de deux ans, lorsque le poisson ne pèse qu'une livre, et mesure à peine une longueur de douze pouces, les organes de la reproduction commencent à se gonfler et sont bientôt prêts à fonctionner. Le poids moyen d’un achigan adulte est de 24 Ibs à 3 Ibs: il s'en rencontre fréquemment de plus gros, qui vont jusqu'à six et sept livres, mais le pêcheur amateur qui, armé d’une perche flexible, d'une ligne crin et soie, avec une avuncée graduée de crin de Florence, roulée sur moulinet, pique un achigan de fond, un vieux solitaire, et l'amène au jour, le fait bondir dans sa colère jusqu'à deux pieds hors de l’eau, le ramène à lui en tenant la ligne raide, puis lui donne du fil pour plonger ou courir entre deux eaux, le laisse saccader et avancer sans trop serrer, lui permet de rôder, aller et venir, sachant qu'il se repose pour porter un grand coup, le guette pour le parer, cède à un nouveau plongeon, repelotonne la ligne pour le tenir en arrêt, au seed bond, le bond du désespoir, l'empêche de se décrocher ou de se déchirer les lèvres par secousses, le tient à trois pieds de fond, l'amène à surface, le promène, le couche sur le flanc, faisant le mort, mais visant le moment dabattre la ligne d’un coup de queue, espérant, luttant jusqu'au bout, et souvent d’un dernier effort rompant l’empille en tombant dans l'embarcation ; ce pêcheur amateur, dis-je — si le poisson pèse cinq livres quand il est pris — peut se vanter d’avoir fait un “coup du nord”.
Au lac Bernard, que ce brave Alphonse Lusignan a mis au monde, à fait valoir, a célébré au profit de survenants plus heureux, on me disait que fréquents étaient les achigans de six et sept livres. Je m'y rendis un jour avec Lusignan lui-même, emportés par les hippogriffes de notre ami commnn Charles Christin: et sur cent achigans que nou
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