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Le Petit-Poisson de Trois-Rivières (province de Québec). — Tom-Cod,
Frost-Fish (États-Unis) -Micerogradus morrhua (Lat.) — Capelan (en France). — La Loche (Québec).
Le petit-poisson appartient à la famille des gades ou des morues, quoique jamais il ne dépasse la longueur d'un pied et le poids d’une livre, Cela se voit au premier aspect par ses trois nageoires dorsales et ses deux anales, communes à cette grande famille des poissons. Cela se voit aussi à la forme de sa tête, de son corps, à sa couleur, à sa ressemblance avec la morue commune, si parfaite que dans le jeune âge de cette dernière il est très difficile de les distinguer les uns des autres.
- La PETITE-MORUE ou le PETIT-POISSON {province de Québec), — CAPELAN (en France).
Ce petit poisson passe presque toute sa vie en eau salée ou saumâtre, côtoyant les rives de l'Atlantique, depuis la Virginie jusqu’au Labrador, d'où il pousse une pointe dans le golfe Saint-Laurent jusqu'au-dessus de la Malbaie. En été, il vit de mollusques, de crabes, d’annélides ; il mord volontiers au ver rouge qu'il dispute aux éperlans, aux plies et aux donzelles. Il sert d’esche pour la capture de la grosse morue, et quelquefois du bars, quand la sardine fait défaut. Vers la mi-décembre, la
colonie s'ébranle, prend le large, quitte les eaux saumâtres et remonte processionnellement le fleuve Saint-Laurent. C’est l’heure de la ponte: l'instinct de la reproduction les attire en eau douce, au lieu de leur nais. sance, pour y déposer leurs œufs. Deçà et delà, ils s’arrêteront quelques jours à l'entrée des cours d’eau, mais le but de leur pèlerinage, leur La Mecque, c’est Trois-Rivières. L'esprit de Benjamin Sulte, toujours en éveil, montant perpétuellement la garde autour de sa ville natale, ne devait pas laisser le petit-poisson dans l'oubli, Dans Le Canada du 23 dé. cembre 1890, je trouve l’entrefilet suivant de sa façon, d’une poésie à la fois douce, spirituelle et profonde, avec une apparence captieuse de sans-gêne, de bonhomie, de naturel acquis par la méditation, l'observation qui s'appelle la science.
“Il va venir, il vient, il arrive, ponctuel comme toujours, juste cinquante heures avant la messe de minuit, Écoutez La Puiæ des Trois- Rivières, numéro du 11 de ce mois:
“Le petit-poisson vient de passer à Deschambault, en route pour “Trois-Rivières. Nous attendons son apparition dans le Saint-Maurice “ d’un moment à l’autre.”
“Signalé à Deschambault, le 19, notre poisson avait encore soixante milles à parcourir en l’état intéressant où il se trouve au milieu de décembre; à ce compte, il n'entrera dans le Saint-Maurice que vers lundi, 22 courant, comme de coutume.
“Si l'on ne connaissait aux Trois-Rivières tout ce qui concerne ce petit être tant désiré chaque hiver, j'enverrais le présent article à x Paix pour la remercier de nous avoir mis l’eau à la bouche.
“ A Ottawa, la renommée du petit-poisson est assez bien établie, mais son histoire y est à peu près inconnue. Nous choisirons done Canada comme voie de publicité.
“Cela vous paraît peut-être superflu que j'entre dans des détails, puisque les Canadiens de vieille roche ont depuis longtemps fait l'éloge du petit-poisson. On dit de lui:
“ Apprécié de tout le monde.
“ Venant nous voir au temps des fêtes.
“ D'une digestion facile.
“ Inoubliable aux estomacs reconnaissants.
“ Préfère être cuit à l’étouffée.
“ Fréquente de préférence les Trois-Rivières, parce que c’est un pays de gourmets.
“Tout cela c’est beaucoup, mais ce n’est pas assez.
“Que de fois l'on m'a prié d'en parler! Ne me sentant pas à la hauteur du sujet, j'ai reculé. Faire une tragédie, des chansons, à la bonne
heure ! c*
rude tâch “J'inve audacieux œil encou dont les Faites, Ô « vérité, afii rendre en si honnes :
“Il arr place dans Pougainvi c'est qu'il lui! Que € méme à se vous le pi sétablira € “ Supplé puisque le d'en annor marchandi:
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‘emonte heure ! c'est facile — mais, décrire le petit-poisson des Trois-Rivières, ponte; rude tâche !
ur nais- “ J'invoque ici, ô muse ! vos antiques complaisances pour les auteurs uelques audacioux. La fortune, dit-on, favorise les braves — regardez-moi d’un we, leur œil encourageant, et je tenterai de décrire cette pêche quasi-miraculeuse jours en dont les Trifluviens se donnent le spectacle, entre Noël et les Rois. tale, ne : Faites, Ô déesse ! que mon imagination se soumette à la stricte loi de la 1 23 dé- vérité, ain que personne ne puisse infirmer le téraoignage que je vais Doésie À rendre en faveur des tendres individus que nous accommodons à tant de euse de si honnes sauces, l'obser- À “Il arrive, ce poisson, avec les réjouissances du jour de l'an. Il a sa place dans l'histoire de nos mœurs et coutumes, Déjà, en 1757, le céièbre , Juste Bougainville le mentionnait. S'il ne se fait pas valoir dans la littérature, s Trois- c'est qu'il est muet comme doit l'être un poisson. A nous de parler de
lui! Que de gens il à régalés qui n’ont jamais songé à faire son éloge, ou méme à se demander s'il descendait de noble où de vulgaire lignée ! Je
te pour vous le présente. Tout me porte à croire qu'un aimable commerce
Maurice sétablira entre vous et lui.
“Suppléons un peu à l'absence de renseignements sur son compte soixante puisque les savants ne l'étudient pas et que les journaux se contentent ilieu de d'en annoncer la venue, comme celle de tout nomade intéressant. Une que vers marchandise, disent-ils, et voilà tout....... Les malheureux!
L'automne de chaque année, sur les rivages de Rimouski, le petiterne ce poisson arrive de la mer par véritables bancs. Il passe à la Rivièrele à lu 4 Ouelle et à la Rivière-du-Loup, comme à la Malbaie et à la Baïe-Saint-
Paul. Dans ces endroits, on le pêche à la ligne. Il s'en égare quelqueslie, mais uns à travers les barrages construits près de terre pour prendre de plus done forts individus. Le groupe principal, l'armée, si vous vo‘ilez, continue sa
marche en amont du fleuve.
détails, “Au mois de décembre, Québec le voit arriver dans ses eaux. Là aussi l'éloge on le prend à la ligne. Les amateurs ouvrent la couche de glace qui
borde le fleuve en cette saison, et y plongent leurs engins. Un par un, le poisson est amené jusqu’à la poêle à frire. “La côte nord du fleuve commence alors à fourmiller de petites bandes, lesquelles se tiennent immédiatement dessous la glace, comme si Fe la fatigue du voyage obligeait ces habiles nageurs à laisser de plus en plus les couches d'en bas, et à flotter sur une eau plus dormante, car il n pays est remarquable que si vous pratiquez un trou dans la glace vous n’y sentez presque pas le courant.
“Les riverains du tleuve font une guerre d’extermination à ces ss visiteurs affriolants, sans se demander quelle contrée les a vus naître, où a bonne ils vont, ce qu'ils cherchent.
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“ A partir de Deschambault, le petit-poisson serre ses rangs, prend le fil de l'eau le plus doux, pousse de l’avant à petites journées, et ne s'écarte pas des “ bordages ” du nord. Les pêcheurs de Batiscan et de Champlain l’attaquent avec des moyens proportionnés à l'abondance de cette récolte. Cependant, il faut aller aux Trois-Rivières pour voir porter les grands coups.
“ Une minute de digression, s'il vous plait. Je vous demanderui d'où viennent les morues, les harengs, les sardines.
“ Chacun sait qu'ils sortent des profondeurs de l'Océan et s’approchent de nos rivages une fois par année. Leurs divers habitats peuvent avoir varié avec les Âges gévlogiques ; depuis plusieurs siècles, toutefois, ils n'ont pas changé, et leurs migrations non plus.
“ Ce qui est certain, c'est le mouvement à longue portée de ces peuplades lointaines, qui, en abordant nos parages, détachent des essaims vers l'embouchure de nos fleuves et de nos rivières lorsqu'arrive le temps du frai. Le développement des œufs dans le corps de l'animal lui fouette le sang. Il se met en devoir de combattre l’apoplexie par l’activité de tout son être. En conséquence, ses œufs seront confiés aux sables d'une plage très éloignée du point de départ.
“ Le petit-poisson passe à Terre-Neuve et entre dans le Saint-Laurent, comme je l'ai dit. Il longe les bords de ce chemin royal. Tant que le flot descend, lui le remonte. Quand la marée repousse le courant, il la suit et se repose, montant toujours. Ira-t-il loin ? Aussi loin qu'il éprouvera la résistance de la marée contre le courant naturel du fleuve. Ce jeu des forces de l’eau s'arrête au lac Saint-Pierre. Le petit-poisson, gonflé d'œufs, harassé de sa longue traite, entre dans les Trois-Rivieres
“ Avant que de se nommer le Saint-Maurice, cette rivière portait le nom de “rivière des Trois-Rivières, ” à cause des îles qui divisent son embouchure en trois branches.
“ Le petit-poisson ne connaît que les deux chenaux les plus proches du Cap de la Madeleine. Il s’y engage avec ardeur. La fin de son ascension approche ; les œufs sont larges et deviennent inquiétants.
“ Ici l’homme guette la bête.
“Le pêcheur établit un cabanage sur la glace; il y couche: il y mange. Îl tranche une ouverture qui a la forme d’un carré allongé mesurant dix pieds dans sa longueur. Par cette bouche, il enfonce en plein courant ce qu'il appelle un “coffre,” sorte de grande boîte formée de rets tendus sur une mince carcasse de bois. L'appareil est ouvert par le bout qui doit recevoir le poisson. Celui-ci, rebroussant le fil de l'eau, en masses très pressées, s'engouffre sans hésitation dans le sac et sy entasse, faute de trouver passage plus loin.
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“ Lorsque le pêcheur juge que la nasse ou le verveux (car c'est tout cela ensemble) est déchargée, il la lève par le bout ouvert et verse sur la glace un où deux minots de ces petits vagabonds, qui frétillent, se tortillent, bondissent, font le saut de carpe, tournoient, s'entre-croisent et luttent contre la mort en se jetant de tous côtés. L'air atmosphérique finit par en avoir raison, Le froid les raidit dans la pose qu'ils nt en expirant. Rien de plus pittoresque, Les uns, tordus où repliés sur eux-mêmes, les autres enlacés et formant des chaînes où des grappes fantaisistes, ils décrivent sur la glace des arabesques imprévues.
“On ies ramasse à la pelle, et on en charge des voitures, qui sont entourées de planches ; c'est ainsi qu'ils arrivent chez les commerçants.
“Ce que l'on en retire du Saint-Maurice, durant sa courte visite, est incroyable. Au mois de janvier 1853, j'ai vu Théophile Pratte en prendre quatre cents minots en quatre-vingts heures. On estime à quinze mille minots ce qui s'en prend chaque année aux Trois-Rivières. Cette manne dure quinze jours, commençant la veille de Noël et se terminant le 10 janvier, parfois plus tard, jusqu'au 20, même le 25.
“Cependant, il en échappe un grand nombre.
“Ceux-là atteignent le rapide des Forges Saint-Maurice, où ils déposent leurs œufs, espoir de la génération future. C’est à trois milles dans le Saint-Maurice, Il paraîtrait que les pêcheurs de loches, devant la ville et un peu plus haut, en prennent quelquefois à la ligne dormante.
“En redescendant — je ne sais à quelle date — le petit-poisson n'est pas visible, C’est done qu'il descend dans les eaux profondes, après s'être soulagé de son poids, comme j'ai dit, On nr'assure qu’il reparait à la Rivière-Ouelle, en février et raurs, et à Rimouski, vers le mois de juin, gagnant de nouveau l'Atlantique, et retournant à ces vastes empires sous-marins qui lui servent de patrie. Depuis la Rivière-du-Loup, en suivant la côte sud, on le retrouve durant tout l'été, par petites bandes,
isqu'à l'entrée de la baie des Chaleurs, où les pêcheurs l'appellent
poulitinon.
“Les œufs étant éclos au rapide des Forges, que font les petits ? Je nen sais rien ; néanmoins, jé vous le dirai : ils filent vers la mer, à leur tour, et la preuve en est qu'ils reviennent par la suite frayer comme les anciens aux lieux qui les ont vus naître.
* La destruction qui s'en fait durant le mois le plus important pour leur multiplication n’en diminue pas le nombre. Chaque poisson pris aux Trois-Rivières renferme des milliers d'œufs, mais à l'instar des uortes, il suffit qu'il en réchappe quelques-uns, et la nation se repeuple en peu de mois,
“Depuis deux cents ans et plus qu'on les pêche par tonneaux, i's se maintiennent au chiffre des vieilles migrations.
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“Tels citoyens de Sherbrooke, Sorel, Montréal, Beauharnoïis et Ottawa qui savourent le petit-poisson des Trois-Rivières, n'ont aucune idée des choses que je viens de raconter — et par conséquent, leur jouissance n'est pas complète !
“J'ai souvent entendu le nom de loche appliqué au petit-poisson mais ceci est incorrect. La loche abonde autour des Trois-Rivières. C'est un poisson tout autre que celui qui m'occupe en ce moment. Ni la chair ni la forme des deux ne se ressemblent. Sous le rapport de la taille, l'an est triple de l’autre quand il a atteint toute sa croissance. Il ne se péche pas de la même manière, Pour prendre la loche, on coupe la glace par trous, à une verge de distance les uns des autres, dans le sens du cours d'eau, Une corde, à laquelle sont suspendues de courtes lignes garnies d'hamecons, est enfilée sous l’eau, de la première ouverture à la dernière et ses deux bouts, réunis par-dessus la glace, forment une chaine sans tin Le poisson approche de la lumière du jour qui brille par les trous, voit les appâts, mord et se trouve pris. De deux heures en deux heures, un homme ou un enfant relève la corde en la faisant glisser comme une courroie sur des poulies ; au fur et à mesure que le poisson se présente au bout des lignes, on le décroche, et l’on pose un appât nouveau pour une nouvelle victime. La loche est excellente à manger, surtout si elle est frappée par la gelée en sortant de l'eau. Celle que l'on prend l'été ne vaut guère,
“Avez-vous remarqué, lecteur, que je me sers dans cet article du terme petit-poisson, au lieu d'employer un nom reconnu, comme cela se fait pour toutes les espèces de poissons ?
“ A vrai dire, c’est de la morue naine.
“ Les Trifluviens disent petit-poisson, parce qu'il n’y a encore que ce mot d’adopté en français pour le désigner. Il n’a pas été étudié. Les hommes de science ne l'ont pas baptisé. Notre public français en genéral le nomme petite-morue ; les Anglais disent {om où tommiy-cod, soit, morue naine,
“IT faudrait d'abord constater que c’est de la morue ordinaire, et je défie les savants de prouver cela! La chair des deux n'a pas tout à fait la même consistance ; le goût en est différent.
“Si le petit-poisson était enfant de la morue, il ne viendrait pas frayer chez nous, en eau douce. Puis il ne resterait pas toujours petit: il finirait par se confondre avec ses grands parents, et ne sortirait plus des royaumes de l'Océan, comme on disait autrefois.
“ Les petits chevaux des Shetland ne sont pas des grands chevaux
“Petit poisson deviendra grand, si Dieu lui prête vie”, d'apres le proverbe. Le petit-poisson des Trois-Rivières n'entend pas de cette
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