‹ Les poissons des eaux douces de l'Afrique occidentaleChapitre 1 sur 432 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Cet ouvrage fait suite à une série de monographies déjà consacrées par moi aux Poissons des colonies françaises. En 1914, en effet, j'ai publié un premier volume sur « les Poissons du bassin du Tchad » et, en 1921, un second sur « les Poissons des eaux douces de l'Afrique du Nord française ». L'étude des Poissons qui peuplent les fleuves et les rivières de l’Afrique Gecidentale vient donc tout naturellement après ces premiers travaux. Quant aux formes marines, elles ont déjà été passées en revue ou décrites dans le volumineux mémoire que j'ai donné en 1914, dans les Annales de l’Institut océanographique, sur les Poissons des missions Gruvel sur la côte occidentale d’ Afrique (1).

La région fort naturelle envisagée aujourd’hui s’étend depuis le Sénégal au Nord, jusqu’à la Cross River (Vieux-Calabar) au Sud, un peu au delà du delta du Niger. Le Cameroun a été exclus comme présentant une physionomie quelque peu différente.

Comme je l’ai montré (2), en effet, on doit diviser l’Afrique, en ce qui concerne sa faune ichtyologique d’eau douce, en deux parties très inégales, d’un côté une sous-région ou province Nord-Ouest ou mauritanique, étudiée par moi en 1921, dont le caractère est nettement paléarctique et qui comprend le Maroc, l’Algérie, la Tunisie jusqu’à la lisière Sud de l'Atlas, d’un autre côté un énorme bloc constitué par le reste du continent et qui s'étend jusqu’en Syrie; c’est la région africaine de la zone équatoriale cyprinoïde d'A. Günther.

Cette dernière, à mon avis, doit elle-même être subdivisée en 7 sous-régions : 10 mégapotamique sus-équatoriale ; 29 mégapotamique

(1) Pour les indications bibliographiques complètes, voir l’index p. 23.

(2) D: J. on CRE Le distribution géographique des Poissons d’eau douce en Afrique, C. R. Ac. Sci., t. 153, 1911, p. 297 et Ass. fr. Av. Sc., Congrès de Dijon, 1911, publication hors A

équatoriale ; 39 mégapotamique sous-équatoriale ; 4° mégalimnique équatoriale ; 59 orientale ; 69 australe et 7° madécasse.

La région mégapotamique sus-équatoriale renferme tous les grands fleuves africains tropicaux situés au Nord de l’équateur ; on peut encore y distinguer, sans parler du Sahara en voie d’asséchement et à faune aquatique très réduite (1) :

19 Le bassin du Nil, à l’exception du Haut-Nil Bleu et du lac Victoria ;

20 Celui du Chari avec le lac Tchad, étudié en 1914 ;

39 Le Sénégal et le Niger avec les rivières côtières se jetant dans l'Atlantique entre ces deux grands fleuves et dont quelques-unes, comme la Volta, par exemple, sont fort importantes.

Ce sont les Poissons de cette dernière partie de l’Afrique qui font l’objet du présent travail. Il s’agit là d’une région d’autant plus intéressante à examiner que, tout en constituant une entité réelle au point de vue de sa faune ichtyologique, elle est, dans sa plus grande partie, placée sous notre domination. Elle comprend, en effet, nos colonies du Sénégal, de Casamance, de Guinée française, du Soudan avec ses divers territoires, de la Côte d'Ivoire et du Dahomey. Sans doute, on y voit figurer aussi des possessions britanniques plus ou moins importantes comme la Gambie, le Sierra-Leone, la Côte de l’Or, le Lagos et surtout la vaste Nigeria ; on y trouve également la Guinée portugaise, l'Etat indépendant de Libéria et l’ancienne colonie allemande du Togo ; n'empêche que, dans leur ensemble, ces contrées sont avant tout françaises et rentrent dans le Gouvernement général de l’A. O. F.

Vouloir séparer les espèces jusqu'ici seulement signalées de les possessions étrangères de celles habitant les colonies françaises, serait une entreprise fastidieuse et de peu de valeur pratique en ce qui concerne l’Afrique Occidentale. En effet, multiples sont les raisons de rejeter une pareille méthode, quand ce ne serait, sans entrer dans d’autres détails, que l’enchevêtrement des territoires où presqu’aucun compte n’est tenu de la disposition réciproque des bassins fluviaux, ou l’imperfection des documents recueillis qui sont encore, pour bien des points, incomplets et insuffisants, ou enfin le fait que la distribution géographique de nombreuses formes est souvent beaucoup plus vaste qu’on ne le suppose au premier abord.

C’est done l’ensemble des espèces jusqu'ici récoltées dans les fleuves et cours d’eau, depuis le Sénégal jusqu’à la Cross River, qui sera étudié ici, sans que soient omises par exemple les formes du Sierra- Leone, du Liberia ou de Nigeria, qui pourront, d’ailleurs, le plus sou-

(1) Cf. Dr J. PecreGrin. Les Vertébrés des eaux douces du Sahara, Ass. fr. Av. Sei., Congrès de Tunis, 1913, p. 346.

vent, être retrouvées tôt ou tard dans les possessions françaises limitrophes.

Parmi tous ces Poissons, — puisqu'il ne s’agit pas d’un bassin fermé comme celui du Tchad, — trois catégories doivent être établies : d’une part les espèces vivant exclusivement dans les eaux douces, qu’on ne rencontre Jamais dans les eaux salées et qui sont naturellement les plus nombreuses et les plus intéressantes au point de vue de la distribution géographique, d’autre part celles qui se trouvent à la fois dans la mer et dans les eaux douces et remontent le plus souvent dans les rivières pour y frayer ; enfin les Poissons marins qu’on prend quelquefois dans les lagunes plus ou moins saumâtres, surtout à la Côte d'Ivoire et au Dahomey. Il va de soi que le nombre de ces derniers pourrait être considérablement augmenté ; beaucoup sont simplement cités, sans que leur description détaillée figure dans cet ouvrage, réservé surtout aux Poissons d’eau douce.

On arrive ainsi pour la région considérée à un total de près de 300 espèces, 293 exactement, réparties en 98 genres et 85 familles. C’est là un chiffre imposant qui représente à lui seul le cinquième environ des formes dulcaquicoles actuellement connues d’Afrique, dont l’ensemble peut être évalué aujourd’hui à un peu plus de 1.500 espèces.

Quitte à y revenir plus tard, il n’a pas été possible, faute de place, de faire précéder ce volume de considérations générales sur la classe des Poissons, sur les différents groupes ou familles qui peuplent les eaux douces de l’Afrique Occidentale, pas plus que de donner un aperçu de la distribution géographique des Poissons dans le monde, ou d’insister longuement sur leur classification, leurs caractères z00logiques, leur biologie et leurs mœurs, leur valeur économique ou leur pêche.

On voudra donc bien se reporter provisoirement à mes ouvrages antérieurs sur les Poissons du Tchad et sur les Poissons de l’Afrique du Nord, où ces questions sont traitées en détail.

Ce volume, avant tout systématique, débute par une étude assez complète de l’anatomie et particulièrement du squelette et de la morphologie externe de deux Téléostéens connus de l'A. O. F., pris comme types, et qui pourront servir de termes de comparaison pour arriver à la détermination précise des autres espèces, objectif principal de ce travail. Ensuite, sont donnés pour les voyageurs naturalistes, des conseils sur la capture et la récolte des Poissons aux colonies, sur les moyens de les conserver en vue d’une étude scientifique ultérieure, de les transporter et de les amener dans la métropole, indications nécessaires, car nombreuses sont les formes curieuses, rares ou même nouvelles qu’on peut encore rencontrer en Afrique Occidentale et qu’il y aurait grand intérêt pour la science à voir recueillir et rapporter aux spécialistes.

Une liste générale sommaire des principaux ouvrages français ou étrangers ayant trait aux Poissons de l’A. O. F. ou des régions avoisinantes permettra, si on le désire, de se reporter directement aux sources.

Vient ensuite le gros-œuvre, la partie descriptive proprement dite. De multiples clefs, de nombreux tableaux synoptiques permettent de placer chaque forme rencontrée dans la famille, le genre, l'espèce auxquels elle se rapporte.

Les caractères généraux des familles et des genres sont exposés de façon sommaire, mais précise, les diagnoses spécifiques sont fort complètes, avec la description de la coloration et accompagnées de formules qui, d’un coup d’œil, donnent une idée des nombres de l’écaillure et des rayons des nageoires et de leurs variations.

En ce qui concerne la bibliographie, je me suis borné à indiquer pour chaque espèce la première description, les formes principales qu’il faut ramener au type, la mention de mes précédents ouvrages ou le Poisson figure déjà, renvoyant pour une synonymie absolument complète au précieux Catalogue of the Fresh-water Fishes of Africa de M. G.-A. Boulenger.

Après chaque diagnose, est notée la taille maxima des spécimens observés, la distribution géographique générale et particulière à l'A. O. FE. le tout accompagné, le plus souvent, de renseignements sommaires sur les types du Muséum de Paris ou des Musées étrangers, leurs provenances, leurs donateurs, ainsi que sur la biologie, les mœurs, la valeur économique ou comestible de l’espèce.

De nombreux dessins, fidèlement exécutés d’après nature, illustrent le texte ; la plupart sont dus à M. Angel, quelques-uns à M. Fritel, M. Bideault, ou à moi-même. Toutes les espèces nouvelles décrites par moi et qui s'élèvent à 19 sont représentées, ainsi que quantité d’autres remarquables ou caractéristiques.

Cette monographie donnera donc, je l’espère, une idée aussi complète que possible de ce que l’on sait actuellement sur la systématique des Poissons des eaux douces de l'A. O. F.

C’est maintenant un agréable devoir pour moi d’adresser mes remerciments à tous ceux qui m'ont fourni les moyens matériels de mettre au jour cet ouvrage et particulièrement à M. Tassel, directeur au Ministère des Colonies, à M. Merlin, Gouverneur général de l'A. O. F., à M. Henry Hubert, Administrateur des Colonies, enfin à l’Académie des Sciences et à l'Association française pour l’Avancement des Sciences qui m'ont, à de nombreuses reprises, prodigué leurs récompenses et leurs précieux encouragements.

Je n’ai garde d’oublier non plus dans ces témoignages de reconnaissance tous les voyageurs qui, sous les climats les plus inhospitaliers, ont rassemblé pour le Muséum d'Histoire naturelle de Paris

les riches matériaux ichtyologiques que depuis vingt-cinq ans que je suis attaché au Laboratoire d’herpétologie ct d’ichthyologie, j'ai pu étudier et qui servent de base fondamentale à cet ouvrage : le Pr Wurtz, le PT Gruvel, A. Chevalier, Pobéguin, le Dr Maclaud, le Dr Bouet, le D' Millet-Horsin, le D' Soing, Bret, Chabanaud, pour ne citer que les principaux.

On ne saurait trop insister sur l’impérieuse nécessité qu’il y a à dresser un inventaire méthodique et complet des richesses naturelles si variées de notre grand empire d'outre-mer. La France, sous ce rapport, ne doit pas rester en arrière de ce que font les autres nations pour leurs colonies. Mais c’est là une entreprise de longue haleine et difficile à mener à bonne fin, car elle exige à la fois le concours de spécialistes compétents et désintéressés, rompus aux difficultés de la systématique ec celui de collecteurs zélés rassemblant en tous lieux des documents sans lacune.

En vue de l’achèvement de ce vaste édifice, pour la construction duquel chacun doit en quelque sorte apporter quotidiennement son labeur, je crois avoir déjà, pour ma part, tant dans le passé qu’encore aujourd’hui dans cet ouvrage, assemblé et mis en bonne place nombre de matériaux dont on appréciera plus tard toute la portée.

Décembre 1922.

ONE ANTANEA

Page 1