Les pompiers; grande scène dramatique, en vers
Vous les connaissez tous, ces pompiers légendaires Qu'une fotle chanson a rendus populaires ; En les voyant passer, même vous avez ri De leur air imposant, solennel, ahuri.
Sans eux, pas ,d% concours, de parade, de fête : Soldat officiel,'le pompier tient la tête,^=- ^Gauche dans runiforme;:et le casque luisant Posé tout de travers, il passe triomphant. Comme César après avoir vaincu la Gaule; Ou^ comme Atlas portant le monde sur l'épaule ! Comme au fond on le croit moins héros que cela. Sur sa route, on fredonne un peu « Zim laï la. » Qu'importe ? être pompier, c'est presque un sacerdoce ! . Lawater,»des guerriers, leur trouverait la bosse ^ Qu'un casque empanaché dérobe à tous les yeux. En pure perte, ils ont ces airs majestueux; Voyez : le gros boucher est près de l'huissier maigre, Et le charbonnier lourd près du commis allègre, Le pharmacien s'alligne avec le charcutier, Le bottier prends le pas derrière l'épicier, Et le marchand de vins, qu'on a fait capitaine, Etale au premier plan sa puissante bedaine. Dans les rangs ils vont tous un peu cahin caha, Le petit, le moyen, le long, le gros, le plat,
On est entre voisins, entre amis^ en famille.
On ne se gêne pas, déjà le regard brille.
Car avant le départ, on fête quelque peu
Le pomard du bon coin et l'humble petit bleu, !
C'est alors crânement que le plumet se dresse, ""
Tel sur les flots houleux un navire en détresse. •«
C'est la loi du contraste, on s'allume pour mieux
Apprendre la manœuvre et l'extinction des feux.
Au surplus ^1 s'agit d'une vaine parade, -
Un triomphe entre soi, presque une promenade ;
Ces braves gens sont tous en joiei^on peut le voir^
D'oublier le travail et l'éternel comptoir.
Comme des lycéens en un jour de sortie.
« Service w signifie une fine partie ;
Puis jouer aux soldat^ comme un autre est ««'jeu ;
Et cela les rend fiers qu'ils en tutoieraient Dieu.
Voilà comment ils vont en troublant la cadence,
Coudoyant, coudoyés, sans ordre, sans silence,
Prenant pour s'aligner le rebord du trottoir ;
Ils ont une consigne : il faut,-c'est le devoir, —
Avec enthousiasme et la voix forte et claire,
Crier bien à propos : a Vive Mossieu le maire ! »
Mais tout a,,coup dans l'air passe un sinistre cri : ^
Au feu ! dit un écho funèbre dans la nuit ;
Au feu !! reprend la voix étouffée, haletante ;
Au feu !!! dit le clairon de sa note stridente.
Alors tout va changer, le gros, le long, le court.
Au plus vite, au danger, chacun s'élance et court.
Arrachés au sommeil,-surpris en pleine fête, —
Ils vont sus au péril sans que rien les arrête.
— Ah! le sombre tableau ! comme un coin de l'enfer, La flamme monte, monte et serpente dans l'air...
Des femmes, des enfants, dans le gouffre terrible
Enfermés, font entendre une clameur horrible ;
Un vieillard épuisé, de terreur devient fou.
Il veut fuir, mais comment? s'échapper, mais par où?
Un berceau dans les bras, une mère en délire
Pleure, supplie, implore et sa voix qui déchire,
Crie à l'aide pour lui, le frêle et pauvre enfant,
Que la fumée étouffe et que la flamme attend.
C'est hOMHble ! Partout ce sont des cris, des larmes.
On se cherche, on s'appelle et les sombres alarmes,
Avec le ^on du glas se mêlent dans la nuit;
Affolés de terreur, bêtes et gens tout fuit.
Au hasard, devant soi, pâles, blêmes et livides ;
A dix pas de chez eux ceux-ci cherchent des guides,
Ceux-là, l'esprit perdu, vont et viennent pleurant.
Regardant hébétés le brasier crépitant.
La peur est à son comble et le feu toujours gagne ;
Sa sinistre lueur éclaire la campagne,
Les cris sont plus aigus, le désordre plus grand,
Dans la flamme une voix rauque à peine s'entend
C'est le suprême appel de la mère qui criej
« Sauvez-nous ! Sauvez-le ! Mon Dieu prenez ma vie
« Pour la sienne ! — A celui qui le sauve, de l'or,
« C'est mon enfant, ma chair, c'est mon sang, mon trésor »
Un cri d'horreur répond dans le sein de la foule.
Un craquement s'est fait entendre, le mur croule ;
Alors échevelée et perdant tout espoir.
Elle va s'élancer dans l'espace sans voir,
Un dernier cri vers Dieu, la suprême prière.
Et puis Mais, une voix frappe la pauvre mère.
Un bras a pris l'enfant avant qu'elle ait compris.
— Courage ! a dit la voix ; et son regard surpris,
Sans rien comprendre encore, a cru voir disparaître
Une forme emportant l'enfant vers la fenêtre,
Elle y vole d'un bond ; là, penchée, elle a vu
Un homme noir tenant son enfant demi-nu,
Et glissant doucement tout le long d'une échelle.
C'est l'homme dont tantôt elle se riait, elle,
Le charbonnier si lourd qui marchait pesament ; /
Comme à ses yeux il est tout autre en ce moment, ■*»♦
Elle admire sa force autant que son courage,
C'est pour lui que son cœur se brise en son corsage^
Tout à coup dans l'espace ils restent suspendus,
Le sauveur et l'enfant! — Elle les croit perdus,
Et pour lui cette fois, à Dieu sa voix s'adresse.
En effet, l'homme hésite, un obstacle se dresse,
Une poutre brûlante a posé sur sa main,
Il est blessé ! Pourtant il n'est qu'à mi-chemin
Et la foule d'en bas a cru voir, anxieuse,
L'homme tomber avec sa charge précieuse ;
Mais celui-ci domptant cette atroce douleur
Se raidit et jurant.pour se donner du cœur,^
Il reprend lentement sa périlleuse ro<ute.
Il touche à terre enfin ! — On l'entoure. — Il n'écoute
Rien et s'élance encore au feu comme un démon !
Ils sont trente, ils sont cent dans ce danger sans nom,
Aveuglés et blessés, ils n'ont repos ni cesse
Que le danger partout par leurs soins disparaisse :
Les femmes, les enfants, le vieillard, tous enfin.
Ils les ont arrachés aux flammes ! — Gens do bien
Que ces humbles héros qui nous ont fait tant rire.
Pour se vengei^ils font^u'un monde les admire.
Regardez dans le feu cet homme qui se prend
Corps à corps au danger ! — Il est là simplement,
Il n'a plus le souci des regards de la foule !
Au milieu du brasier qui par morceaux s'écroule,
Le bottier suit encor le pas de l'épicier
Le pharmacien s'élance après le charcutier,
Le casque est bossue, l'uniforme est en loques,
Ce sont les mêmes gens aux mines si baroques,
Seulement.aucun d'eux^n'est plus gauche, emprunté :
Ils sont encore soldatsy.4nais de l'humanité ! —
Vous avez ri tantôt, riez donc à cette heure , • •
Mais avant venez voir une foule qui pleure
Autour d'un noir cadavre ; et regardez-le bien,
C'est un de nos pompiers au grotesque maintien ^
Celui qu'on a pu voir, dans un effort suprême,
Sauver un pauvre enfant ! C'est bien lui ; c'est le même.
Et plus tardil devait dans l'abîme sombrer.
Enseveli couvert de feu; pour l'en tirer
Il fallait un prodige et Dieu seul les peut faire.
Le voilà pantelant,»c'est un époux, un père;'
Venez voir ses enfants, sa femme près de lui.
Et riez donc ? — Va, dors dans ton obscur oubli,
Martyr d'un saint devoir. — Aux gagneurs de batailles
Donnez les palmes d'or, les croix et les médailles.
Apprenez à l'histoire et leurs faits et leur nom,
Faites-leur une place en votre Panthéon,
Mais à l'humble héros un coin du cimetière
Où ceux qu'ils a sauvés pleureront leur prière;
Pas de pierre, de marbre; une croix et des fleurs,
Pas de fière épitaphe et de regrets menteurs ;
Sur la pierre écrivez : — Sublime laconisme —
Son état : DÉVOUEMENT, et son nom : HÉROÏSME !
PAUL BURANI.
LA CHANSMGOGUETTE
Prix net 40 cent, le petit format. Piano 1 fr»