TAPISSERIE : CUBISME ET PAONS
Pendant ces deux hivers ce fut encore le ministre de l'Instruction publique qui donna une mission officielle à M. Gayet et fit les frais des fouilles.
L'intérêt de ces deux campagnes fut plutôt à Antinoé qu'à Paris. Non que M. Gayet n'ait rapporté une abondante moisson de tissus, de portraits en plâtre, d'objets archéologiques précieux, destinés uniquement, je l'ai dit. à être répartis entre les Musées de France, mais il
attaqua un nouveau terrain de découvertes, il sonda les rochers de la chaîne arabique qui domine la ville, pensant avec raison qu'il devait y rencontrer des sépulcres de patriciens, ensevelis avec les soins qui rappellent les procédés de l'antique Egypte.
Ces rochers sont pleins d'excavations creusées de main d'homme. Tantôt ce sont d'anciennes carrières dont les salles, au plafond soutenu par des piliers mal équarris, ont quelquefois 6o mètres de long; tantôt ce sont de petits souterrains, exploités d'abord, mais ensuite utilisés comme caveaux funéraires, tantôt enfin des hypogées creusés spécialement dans la montagne pour recevoir la dépouille de quelque personnage de marque.
Toutes ces tombes étaient précédées d'une chapelle construite en moellons ou en briques crues, qui était, comme à l'époque pharaonique, le salon de réception du mort.
La difficulté pour le chercheur, c'est qu'il arrive le dernier et que tous ces caveaux n'ont cessés d'être ouverts, brisés, pillés; les anachorètes chrétiens en ont fait leur demeure et il est bien rare de rencontrer encore une sépulture inviolée.
Pourtant M. Gayet eut la bonne fortune d'en trouver intactes un certain nombre; je m'arrêterai à quelques sépultures particulièrement caractéristiques.
Un personnage entouré de bandelettes croisées rouges et jaunes. A côté de lui, on avait placé deux petites poupées en plâtre représentant des gens mangeant sur une table, le triclinium sans doute, et chargées d'inviter le défunt à dîner. On ramassa aussi un buste de Minerve en terre cuite, un buste de Bacchus en bronze, peut-être le haut d'un bâton de commandement, car il peut s'emmancher, et un Bes guerrier en terre cuite. Le défunt n'était donc pas tout à fait un isiaque, puisqu'il vénérait les divinités olympiennes. M. Gayet pense que c'était un centurion romain (?).
Un autre personnage, chrétien celui-là, richement vêtu, entouré de nombreuses écharpes et décoré d'un large ruban rouge supportant une médaille de saint Georges. Autour de lui, dans la maçonnerie de son tombeau, on avait placé beaucoup de vases peints de sujets religieux. L'un d'eux, qui a été rapporté, montre d'un côté un poisson, dont on connaît le sens symbolique, et de l'autre la représentation d'un jardin suspendu en terrasse, avec une balustrade et une treille plafonnant; des fleurs, des arbres, des palmiers, poussent derrière la balustrade; des sortes de nuages en volutes, peints en dessous, font supposer que c'est une vue du paradis chrétien. Presque toutes les tombes de cette époque ont des parois ornées de fresques dont il ne reste que quelques fragments.
Les sujets appartiennent au répertoire du symbolisme primitif des catacombes. C'esl I Orante, les bras levés : souvenir de l'âme égyptienne paraissant devant Osiris, le juge infernal ; c'esl le bon Pasteur, la colombe, le paon, les arbres du jardin paradisiaque, les ponts de l'enfer persan.
D'autres figures qu'il est malaisé d'expliquer, il ne reste que les pieds, auprès desquels viennent se coucher des lions ou des chacals (Orphée ou Daniel .
La croix enfin, soit seule, soit nimbée d'une couronne pour former le -2-, est placée entre des candélabres et des tiges de lis.
Détail singulier, au momenl de murer le caveau, toutes ces peintures avaient été recouvertes d'un lait de cbaux. Pourquoi? Est-ce une survivance du badigeon blanc des chambres funéraires des pyramides de Dachour, où même le précieux granit rose est peint en blanc? Est-ce pour mettre les images dans une sorte de lointain magique, où l'âme seule peut les apercevoir ?
Sur les murailles d'un tombeau donton a ramené la momie, l'on voit l'homme aux lions et le bas d'un autre personnage élégamment drapé ;i l'antique, avec une large étole barrant le costume, et, sur la droite, une toute petite femme qui prie, les mains baissées en avant.
La défunte, dont le corps est assez bien conservé, est couronnée de fleurs, la tète posée sur un coussin de haute lisse, orné d'un paon et d'une colombe. Ses cheveux blonds lui descendent jusqu'aux genoux. Sur une écharpe sont brodées des feuilles du Ficus religiosa, très bien caractérisées. C'est l'arbre sous lequel Çakia-Mouni est devenu Bouddha.
Cette feuille stylisée est devenue la palme des châles de cachemir et des tapis persans.
A côté de la morte on avait déposé des branches de palmier, de saule et une belle palette à prières ornée de points ronds, pour compter, comme le petit escalier de Thaïas, et montrant au centre une petite croix de nacre dans une arcade, la porte de l'au-delà.
Citons en passant deux dignitaires byzantins, vêtus du lourd
manteau que nous connaissons, en bourre de soie pourpre et orné de soieries sassanides. C'est pour ainsi dire un uniforme.
La dame Sabina avait avec elle une pierre gnostique, un poisson d'ivoire, un vase de verre avec la croix et les lettres % et w. Très richement vêtue d'une robe rose, d'un mantelet rouge, portant un collier de perles et d'améthystes, elle était enveloppée d'un immense châle de pourpre, dans lequel on avait fixé des appliques multicolores représentant des groupes de petits amours dans toutes les positions et de toutes les races, car il y en a de nègres Dans les angles, des bandes montrent d'autres amours, jouant, dans les lotus, avec des dau-
CHALE BRODIi : APOLLON ET HAPHXE.
phins; elles accompagnent quatre carrés, avec un médaillon central, racontant l'histoire d'Apollon. Voilà donc un vêtement païen porté par une chrétienne.
Mais un des carrés nous montre Daphné, changée en laurier et qui présente au dieu une fleur cruciforme en faisant avec le pouce et l'index un rond qui figure le -+■ renversé. Quant à Apollon, il répond que, lui aussi, est chrétien en prenant dans son carquois une flèche d'un geste identique. Il faut donc en conclure que, au moment où vivait Sabina, si le répertoire ornemental des tisseurs de châles était toujours le répertoire païen, ils savaient, par d'ingénieux symbolismes, satisfaire la foi de leurs riches clientes.
Myrithis était noyée dans un lit de feuilles odorantes. M. Gayet l'a surnommée la magicienne (?).
Elle avait un fragment de grimoire incompréhensible écrit en grec sur parchemin, un petit tambourin et un curieux miroir en verre convexe, dans lequel on se voit tout petit ; la monture en ivoire est élégante et a la particularité d'avoir un double fond percé de trous tout à l'entour. et dans l'un se trouvait une petite cheville mobile qu'on pouvait déplacer d'un trou
à l'autre. Etait-ce un jeu ? Peut-être un
Antinoê - V- Contrefort» rfe b montagne nord . est COmpte-prières, comme celui de Thaïas.
Et pourtant Myrithis n'était pas chrétienne.
Une des tombes les plus importantes fut celle de Lioukaiônia dont voici le plan et la coupe.
C'est une momie blanche étonnamment conservée. Dans la vitrine où elle repose avec ses prunelles d'or, pointées de pupilles noires, elle est vivante. Sur sa tête une couronne de feuilles de cédratier, dans sa main un bouquet formé de feuilles de vigne roulées en boules; dans un petit panier de terre cuite, des lichens sacrés venus de Grèce. Dans l'épaisseur des murailles de son caveau, une cachette contenant son laraire, exclusivement composé de figurines égyptiennes en terre cuite. C'était une isiaque de la secte de Rome. Un jeu de quinze petits modèles de coiffure complétait le mobilier. J'ai déjà donné de tout cela des explications auxquelles je renvoie (1).
Un jour, en repassante l'endroit où il avait trouvé la tombe de Thaïas, M. Gayet remarqua que le terrain avait des efflorescences salines. Ce n'est qu'à de grandes profondeurs que l'on trouve ces couches de sel. Il fallait donc qu'en explorant les tombeaux de ce quartier on ait ramené à la surface des parties salées qui, elles-mêmes, avaient été extraites de stratifications plus basses. Il en conclut qu'il y avait là deux nécropoles superposées. En effet, des sondages firent découvrir dix-huit corps de femmes placés au niveau de la sépulture de Thaïas qui avait été trouvée à 3 m. 5o au-dessous du sol. Les femmes devaient faire partie d'une confrérie, elles portaient une sorte d'uniforme, avaient été enterrées avec des palmes et des suaires portant des monogrammes 4- avec le p non déformé : donc, des chrétiennes.
Sur les bandelettes qui les entouraient on avait écrit dans tous les sens Eu^u^t Av-avos,
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(1) Annales du Musée Guimet, t. XXX ^3e partie), Symboles asiatiques.