LA VIERGE ET L'ENFANT JÉSUS, PAR MURILLO
Rome. — Galerie Corsini.
style et d'idéal. Dès sa jeunesse, il prit à son service un jeune esclave, nommé Juan de Pareja, qu'il s'acharnait à étudier dans toutes les attitudes et dans tous les jeux de physionomie, sans se lasser, et aussi sans choisir, car il comprenait que le beau est partout et que le talent de l'artiste consiste à le découvrir et à le mettre en valeur. De la sorte, il acquit une exactitude qui donnait parfois l'illusion de la vie.
Philippe IV, entrant à l'improviste dans l'atelier de son peintre, s'étonne de trouver devant lui son grand amiral de Castille qu'il croyait en mer. Il l'interpelle, lui dit : « Que faites-vous là? Est-ce
ainsi que vous exécutez mes ordres?» Puis, se ravisant, s'apercevant que c'est un tableau qu'il regarde, il se tourne en souriant vers Velasquez et le félicite d'avoir pu tromper même le roi.
Dans une manière alerte et sobre, un peu sommaire parfois, l'artiste nous a donné l'image définitive des Infants et des Infantes. Nullement courtisan, il a peint les jeunes princes avec sincérité. Il les a montrés longs et fluets, dans leur accoutrement martial. Sans hésitation devant la mine guindée, le visage maquillé des Infantes, il nous les a fidèlement reproduites. Et, chez les uns comme chez les autres, il a su, à force de vérité, faire sentir sous la raideur de l'étiquette espagnole la grâce de l'enfance.
Le morne Philippe IV fit ménager pour son peintre favori un atelier dans la galerie du Cierzo et se réserva une double clé; ce roi mélancolique prenait plaisir à voir surgir, sous le pinceau, les visages de ses familiers et de ses enfants. Au milieu de son insipide existence, c'était une source de distractions. Un jour que Velasquez achevait un portrait de l'Infante Marie-Marguerite, entourée de divers personnages, le roi dit à l'artiste :
« Ce n'est pas terminé, il y manque encore quelque chose. »
Et, prenant lui-même la palette et les pinceaux, il traça la croix de l'ordre de
ro8 LES PORTRAITS DE L'ENFANT.
Saint-Jacques sur la poitrine de Velasquez représenté dans un coin du tableau.
Telle est l'anecdote que les biographes de Velasquez ont répétée tour à tour mais qu'aujourd'hui on commence à croire douteuse. L'Histoire a l'habitude d'entourer d'abord les grands hommes de légendes, puis, avec les années, de vouloir considérer comme inexact tout ce qui a quelque tournure gracieuse ou pittoresque. La vérité, pour être toute nue, n'est pas nécessairement dépourvue de charmes. En cela, l'Histoire ressemble à l'homme lui-même qui, enfant, se délecte de contes, et plus tard, désireux de rejeter ces chimères, ne veut plus croire qu'à des réalités sans saveur et sans beauté.
La blonde Infante aux joues rebondies, aux yeux gentils, se tient bien droite dans une robe de soie claire gonflée comme une cloche, tandis qu'une demoiselle d'honneur s'agenouille devant elle et lui offre une petite tasse du Japon.
« Charles II ayant montré ce tableau de famille à Luca Giordano, nouvellement arrivé en Espagne, l'artiste italien s'écria dans son enthousiasme : « C'est la théologie de la peinture ! » mettant ainsi l'œuvre de Velasquez au rang que la théologie occupe parmi les sciences. La toile a conservé le nom
que lui donna Luca Giordano1. »
On l'appelle également les Menines, ou las Meniiias, c'est-àdire les demoiselles d'honneur.
Velasquez a laissé de nombreux portraits du petit Infant don Balthazar Carlos. Ce fils de Philippe IV, plus sympathique que le don Carlos, fils de Philippe II, était un gros garçon de mine éveillée ; il ne manifestait pourtant pas une intelligence très vive. A mesure qu'il grandit on le voit, dans ses portraits, prendre une figure longue et attristée : il mourut à dixsept ans. Madrid possède au musée royal et dans la galerie Salamanca deux admirables
l'éducation de la vierge, par murillo.
Madrid. — Musée du Prado.
i . Charles Blanc. Histoire des Peintres.
EN ESPAGNE
ioq
toiles qui le représentent monté sur un cheval bai et galopant vers le spectateur; le poing sur la hanche, la tête couverte d'un chapeau noir à plumes, il porte un costume vert et or avec une écharpe rose. Il y a, en Angleterre, plusieurs répétitions de ce tableau avec des variantes.
Chez lord Hertford, c'est-à-dire dans la collection Richard Wallace, le petit Balthazar monte sur un cheval noir qui caracole dans le manège du palais ; son costume est noir et blanc et son écharpe cramoisie. Des personnages indiqués légèrement à divers plans donnent une perspective très aérienne à l'ensemble. Chez le duc de Westminster, à Grosvenor House, la toile, sans être très différente comme composition, est d'une valeur supérieure encore. Le prince est accompagné du comte d'Olivarès et d'officiers de la cour. Dans le fond, sur un balcon, se tiennent le roi, la reine et un Infant tout jeune.
Au musée de Madrid, deux portraits, dont l'un est une esquisse, ont la réputation de représenter les filles de Velasquez; on verrait l'aînée dans la peinture achevée, l'esquisse reproduirait la plus jeune, âgée de cinq ou six ans. M. Lefort, dans son étude sur Velasquez1, ne partage pas cette opinion. « A notre avis, écrit-il, ces deux portraits n'en font qu'un, et il ne faut voir dans le plus terminé des deux qu'une mise au net, une véritable copie, reprise plus tard et à loisir, d'après l'étude primitive, laquelle reste, au surplus, bien autrement spirituelle et émue, malgré le laisser-aller de son exécution. »
Dans une composition plus importante, le maître a réuni sa femme et ses enfants. En dehors de sa valeur d'art, l'œuvre est un document qui nous fait pénétrer dans une famille espagnole du xvne siècle et, par là, mérite notre
L ENFANT JESUS OFFRANT A BOIRE A SAINT JEAN. FRAGMENT d'un TABLEAU DE MURILLO.
Madrid. — Musée du Prado.
i. Galette des Beaux-Arts, 187g.
no LES PORTRAITS DE L'ENFANT.
examen. Constatons que la composition manque d'unité : elle se double, elle forme un groupe autour de la mère assise ; un autre, autour de la jeune fille debout. On voit que ces gens n'ont pas l'habitude d'être ensemble. Les gamins sont distraits; ils sont aussi vêtus sans goût; celui qui porte des bottes a une mignonne frimousse, mais il est singulièrement accoutré. Velasquez, toujours sincère, n'a pas plus ménagé ses enfants que les Infants du roi.
L'intérieur où cette famille se tient surprend, on n'y découvre aucune trace de vie intime. Un rideau tombe on ne sait d'où; une table lointaine, seul meuble, supporte un buste blanc placé de profil devant le portrait noir du roi qu'il masque, et un vaste atelier presque désert s'ouvre au fond de la pièce. On ne se croirait guère chez le plus grand peintre d'Espagne, chez le favori de Philippe IV. Devant cette vague salle, on pourrait même soupçonner Velasquez d'avoir été mécontent du décor que lui donnait son intérieur et de s'être, pour une fois, mis en frais de fantaisie. Mais cela serait trop en désaccord avec ses habitudes ; tout porte à croire qu'il a simplement copié ce qu'il avait sous les yeux, car, s'il avait voulu inventer, il aurait sûrement été plus heureux. Et puis, cet intérieur s'accorde avec les renseignements que nous fournissent les écrits du temps, avec l'indifférence pour le bien-être domestique, l'incurie et le désordre dans la vie de ménage qui furent le caractère de l'époque.
Velasquez avait pourtant reçu le titre de grand maréchal des logis, aposentador ma/or de Philippe IV et son bon goût se révéla dans la décoration de l'Ile des Faisans, lors de l'entrevue et du mariage de Louis XIV avec l'Infante Marie- Thérèse. Mais le bon goût d'un maître comme Velasquez est indiscutable et son indifférence pour le confortable n'est pas surprenante : cela concernait plutôt sa lemme qui ne savait apparemment pas mieux soigner sa maison que ses enfants. Beaucoup d'artistes vivent dans une perpétuelle exaltation imaginative, un continuel élan de création, qui les rend très insoucieux des réalités présentes. Si des soins attentifs n'ordonnent pas leur existence, ils oublieront tout pour la féerie magique où leur talent les entretient. Un des plus célèbres peintres contemporains nous disait, en nous montrant le désordre du vaste atelier qu'il s'est construit dans son hôtel :
« Je suis entré ici, il y a trente ans, un beau matin; j'ai placé mon chevalet, j'ai posé une toile dessus et je me suis mis à peindre en me promettant de m'installer le lendemain.... Mais voilà, je n'en ai pas encore trouvé le temps, et il est probable que je ne le trouverai jamais. »
En même temps que sa femme, Velasquez avait aussi son esclave Pareja qui aurait pu organiser sa vie intérieure. Ce brave Pareja que nous avons vu modèle
EN ESPAGNE
et domestique de Velasquez lorsqu'il était jeune, était resté le fidèle serviteur broyant les couleurs de son maître, quand il ne l'aidait pas à les employer en posant pour lui. Seulement, à vivre dans ce milieu artistique, l'esclave avait été pris d'une belle ardeur pour la peinture ; mais rougissant de l'avouer, il s'y était livré dans le plus grand mystère.
L'amour de l'art est une passion qui ne peut se sufïir à ellemême : il lui faut des confidents.
Il arrive toujours un moment où la vanité s'en mêle; le plus modeste se dit qu'il voudrait bien savoir s'il ne perd pas son temps. Pareja traversa cette crise, souffrit de la démangeaison de l'auteur qui veut être jugé. Il avait quarante-cinq ans; il était temps de savoir s'il n'était pas indigne de l'art qu'il admirait tant. Ne pouvant plus vivre dans ce mrystère, Pareja recourut à un moyen très simple; il mit un de ses tableaux — le meilleur, naturellement — dans l'atelier de son maître; mais, par un reste de timidité, il le retourna le long du mur, dans un coin, se disant qu'un jour ou l'autre, Velasquez aviserait la toile, la regarderait et, surpris, laisserait échapper son opinion.... Ce ne fut pas Velasquez, mais Philippe IV qui découvrit la toile. Le roi, dès qu'il arrivait chez son peintre, avait, comme tout ami des arts, la manie de faire le tour de l'atelier en furetant pour voir les travaux ébauchés ou achevés depuis sa dernière visite. C'est ainsi qu'il tomba sur le travail de Pareja.
« Voilà du nouveau, prononça-t-il, mais il n'est pas de vous! Qui donc a fait cela? »
Philippe IV regardait Velasquez; Velasquez regardait la toile qu'il ne reconnaissait pas. Dans son étonnement, il se tourna vers Pareja qui, paratysé d'épouvante et de confusion, se laissa choir sur les genoux entre le roi et son maître. On eut grand'peine à lui arracher une confession complète. Le