‹ Les portraitsChapitre 226 sur 253 · LE PÈRE SÉRAPHIN · texte numérisé non relu

LE PÈRE SÉRAPHIN

Cet homme que je souliaitois impatiemment, et que je ne daiguois pas espérer de notre siècle (1), est enlin Aenu. Les courtisans, à forée de goût et de conuoilre les bienséances (2), lui ont applaudi (3); ils ont, chose incroyable ! abandonné la chapelle du Roi, pour venir entendre avec le peuple la parole de Dieu annoncée par cet homme apostolique (4). La ville n'a pas été de l'avis de

(5) Il ne faut pas oublier que La Bruyère est un pessimiste.

(6) La Bru3'ère décrit finement l'état d'esprit des personnes qui viennent consulter les somnamliiiles et magiciens, et dont la crédulité n'est, en général, qu'à moitié sincère.

(1) D'un siècle où tant de prédicateurs s'étaient, jusque-là, montres si inférieurs à leur mission.

(2) Force a un double complément : d'abord un substantif {goûti, jiuis un verbe {con«oî(>-e) : cette esi)èco de construction serait aujourd'hui ncorrecte. — Bienséances : si les courtisans l'apprécient, ce n'est point

par piété, mais par sentiment de ce qui convient ùl la cliaire chrétienne.

(3) On dirait aujourd'hui : applaudir à quelque chose ; mais : applaudir quelqu'un.

(4) Cet homme apostolique : digne des ai>ôtrcs. « Le P. Séraph. cap. r>[yote de La Bruyère). Le P. Séraphin, capucin, était un paysan du Danube, un « Diogcnc », comme disait un de ses ennemis, dont la parole rude, par une loi fort naturelle de contraste, plaisait aux raffinés et déplaisait aux gens du commun. En 1692, prêchant le carême dans l'église de Versailles, son éloquence, antipathique aux 'Versaillais,

la cour (5) : où il a prêché, les paroissiens ont déserté, Jusqu'aux nuirguilliers (6) ont disparu; les pasteurs ont tenu ferme, mais les ouailles se sont dispersées, et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devois le prévoir, et ne pas dire qu'un tel homme n'avoit qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour être écouté : ne savois-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente années on prête l'oreille aux rhéteurs, auxdéclamateurs, aux énumératmrs ; on court ceux qui peignent en grand ou en miniature (7). Il n'y a pas longtemps qu'ils avoient des chutes (8) ou des transitions ingénieuses, quelquefois mômes si vives et si aiguës qu'elles pouvoient passer pour épigrammes (9): ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux (10). Ils ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d'abord d'une

enchanta le roi et les courtisans. Il avait une brusquerie insoucieuse des délicatesses, et, dit-on. apostropha un jour en public l'abbé de Fénelon, qui, tout jeune encore, s'était endormi à l'un de ses sermons. Plus tard les courtisans eux-mêmes se fatiguèrent de ce franc parler.

(5) La ville et la cour, au xvne siècle, désignent généralement Paris et Versailles: ici, à Versailles même, il faut entendre les habitants d'une part et les courtisans de l'autre. Voy. la note précédente.

(6) Jusqu'aux marguilliers : le substantif étant sujet, on dirait mieux aujourd'hui : même les marguilliers.

(7) Aux orateurs simples on préfère les artistes en éloquence sacrée, soit cmphsitiqxicsi qitipeignent en grand), soit subtils(o?« en miniali(re).

(8) Des chutes : synonyme de pointes : lins de phrases ou de tirades ingénieuses et affectées. Ainsi, dans le Misanthrope, Oronte termine ainsi son sonnet :

Belle Philis, on désespère.

Alors qu'on espère toujours ; Philinte déclare que: a la chute en est jolie, amoureuse, admirable... n

(9) Epigrammes : petites fièces de vers qui peuvent ne pas avoir de portée satirique, mais qui ont généralement un tour spirituel.

(10) Madrigaux : petites pièces semblables aux épigrammes, mais qui expriment toujours un sentiment tendre ou du moins sympathique.

elui

certaine vérité, et c'est leur premier point; d'une autre vérité, et c'est leur second point; et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point : de sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des plus fonmentaux de votre religion; la seconde, d'un autre principe qui ne l'est pas moins; et la dernière réflexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois. Enfin, pour reprendre etabréger cette division et former un plan... — Encore, dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste à faire ! Plus ils cherchent à le digérer (11) et à l'éclaircir, plus ilsj \m m'embrouillent. — Je vous crois sans peine, et c'est reffetj leur le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire deleur^ cirelie auditeurs. Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage que la grâce de la conversion soit attachée à ces énorme^ partitions (12). Comment néanmoins seroit-on converti par de tels apôtres, si l'on ne peut qu'à peine les enten dre articuler, les suivre et ne les pas perdre de vue? J leur demanderois volontiers qu'au milieu de leur cours impétueuse, ils voulussent plusieurs fois reprendre h leine, souffler un peu, et laisser souffler leurs auditeur; Vains discours, paroles perdues! Le temps des hom( lies (13) n'est plus ; les Basiles, les Chrysostomes (14) c .

lemr

L'oral' jordre?, wl taol lîui'pèclii .'emWer; apotrf, ai IJODI loi

(11) Le digérer : l'organiser nettement.

(12) Ces énormes partitions : ces divisions et subdivision l'infini. Fénelon s'en plaint aussi {Dialogues sur l'éloquence) : « ... cU dessèchent et gênent le discours ; elles le coupent en deux ou tri parties qui interrompent l'action de l'orateur et l'effet qu'elle doit pJduire... » Il est vrai que le génie capricieux de Fénelon répugnaitta^. ' *" jours à un plan méthodique. »!fte

(13) Homélies : ce n'étaient pas de véritables sermons, mais plu des causeries familières dans l'église, des conférences a contrad toires », où l'orateur posait des questions au peuple et répondait s questions posées.

(14) Saint Basile, évêque de Césarée, a été un des plus grands teors de son temps. — Plus ^and encore a été saint .Jean Chrys

Loapfi

'■' Conteai laisser

ÙK LA CHAIRK 25 5

le ramèneroieut pas; on passeroit en d'autres diocèses pour être hors de la portée de leur voix et de leurs familières instructions. Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qu'il n'entend pas, se suppose instruit, content (15) de décider entre un premier et un second poiitt, ou entre le dernier sermon et le pénultième.

C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri, une morale enjouée, des figures réitérées, des traits brillants et de vives descriptions; mais ce n'est point en avoir assez (16). Un meilleur esprit néglige ces ornements étrangers, indignes de servir à l'Évangile : il prêche simplement, fortement, chrétiennement.

Page 1